Françoise d’Eaubonne, une intellectuelle « maudite » ?

Caroline Goldblum est titulaire d’un master en histoire contemporaine obtenu en 2009/2010 à l’université de Lille III, sous la direction de Florence Tamagne. L’article qu’elle nous propose a pour titre : Françoise d’Eaubonne, une intellectuelle « maudite » ?. Il s’agit d’une présentation de son mémoire de Master 2, soutenu en 2010.

Des travaux récents 1 ont souligné la disparition des romancières des histoires littéraires au XIXème siècle. Or, à s’intéresser au parcours d’une écrivaine extrêmement prolifique du XXème siècle : Françoise d’Eaubonne, on est en droit de s’interroger sur les persistances qui conduisent les femmes aux « oubliettes » de l’histoire.
Le nom de Françoise d’Eaubonne est bien connu des milieux homosexuels en tant que co-fondatrice avec Guy Hocquenghem du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (F.H.A.R) en 1971. Pourtant, hors de ce cercle, son nom n’a pas ou peu de résonnance. Dès lors, nous nous sommes interrogées sur le parcours hors du commun de cette femme, résistante, militante et auteure productive.

Née en 1920, d’une famille d’origine bourgeoise mais désargentée, Françoise d’Eaubonne subit le déclassement social aggravé par la crise économique des années 1930. Elle a une vingtaine d’années pendant la seconde guerre mondiale, et c’est à cette époque qu’elle fait son entrée en politique et en littérature. Après la guerre, Françoise d’Eaubonne parvient à se sortir d’une période difficile grâce au prix des lecteurs qu’elle reçoit en 1947 pour son roman historique « Comme un vol de gerfauts ».

Françoise d’Eaubonne prit très tôt conscience de la difficulté que représente le fait d’être une femme pour réussir. Lorsque parait « Le Deuxième Sexe », Françoise d’Eaubonne est fascinée, elle décide de rencontrer Simone de Beauvoir et toutes deux deviennent amies. La véhémence des attaques conduites contre l’œuvre de Beauvoir amène Françoise d’Eaubonne à répliquer, elle publie alors « Le Complexe de Diane » dans la lignée du « Deuxième sexe ».
Cependant, plus proche des communistes que des existentialistes, Françoise d’Eaubonne s’engage au Parti Communiste Français (P.C.F.) comme beaucoup d’intellectuel-e-s de son époque. Elle le quitte pourtant en 1956 à cause de l’attitude de ce dernier lors de la guerre d’Algérie. L’échec de sa militance et la durée du conflit ont pour conséquence un certain désengagement chez nombre d’intellectuels et Françoise d’Eaubonne fut de ceux-là. Elle continue néanmoins à vivre de sa passion en publiant des œuvres variées : romans, essais, recueil de poésies, biographies et mémoires.

Le réveil militant de Françoise d’Eaubonne coïncide avec le mouvement de mai 1968. Elle se jette alors à « corps perdu » dans la révolte. Puis, dans les années 1970, cette intellectuelle s’intéresse principalement au sort des femmes et des homosexuel-e-s dans la société. Plus les années passent, plus la pensée de Françoise d’Eaubonne se radicalise. Elle défend alors ce qu’elle nomme « contre-violence » et soutient de manière active les groupuscules révolutionnaires qui terrorisent les démocraties européennes :
« La contre-violence, nom véritable de ce qu’on appelle aujourd’hui terrorisme, semble très indiquée comme retournement de l’arme de l’ennemi contre lui-même (…). Voilà qui remplacerait de façon jouissive les grèves de la faim, les barricades et toute manifestation ».

Par la suite et jusqu’à sa mort, Françoise d’Eaubonne continue à militer et prend conscience du problème écologique en fondant un groupe : « écologie et féminisme » dont les théories résonnent davantage à l’étranger qu’en France. Ces idées sont également à l’origine des mouvements comme celui de la Décroissance.

Les sources concernant Françoise d’Eaubonne sont conséquentes, outre sa propre bibliographie qui comporte plus d’une soixantaine d’œuvres publiées, Françoise d’Eaubonne a rassemblé à l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine des dizaines de manuscrits d’œuvres inédites, ses journaux intimes et sa correspondance. Ces sources permettent non seulement de retracer son propre parcours mais aussi celui des intellectuels du XXème siècle.

Françoise d’Eaubonne s’est investie dans une pléthore de luttes tout au long du XXème siècle. Cette diversité nuit peut-être à la compréhension du personnage et certains autres facteurs expliquent la disparition de Françoise d’Eaubonne de la mémoire collective. D’une part, elle fut vraisemblablement à l’ombre de ses brillantes aînées (Simone de Beauvoir et Violette Leduc). D’autre part, ses velléités terroristes et extrémistes l’ont sûrement isolée du débat démocratique et universitaire.

Sans parler de malédiction, comme nous l’avons osé dans le titre de ces recherches - en référence aux poètes maudits Rimbaud et Verlaine auxquels Françoise d’Eaubonne a consacré trois ouvrages - nous avons expliqué les raisons justifiées et injustifiées qui situent Françoise d’Eaubonne en marge de la vie littéraire et politique française.

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Pour en savoir plus ou contacter Caroline Goldblum : krogoldblum chez hotmail.com

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