Genre : De la genèse à l’institutionnalisation du genre


Le genre est une notion polysémique, polémique, aux usages multiples. Joelle Palmieri propose ici, dans l’entrée "Genre" du DicoLAM, une analyse critique de la notion de genre. A partir de l’analyse de la trajectoire de la notion, des questionnements théoriques et politiques surgissent : l’institutionnalisation du genre, comme l’étatisation du féminisme, est un processus problématique qui ébranle, finalement, la portée même de la notion de genre.

Le genre gêne. Il a mauvais genre. Il peut paraître grossier. Source de danger pour les génitures. Réduit à des accès génésiques. À des questions génétiques. Question de génération ? Non. D’ignorance. Un peu. D’aveuglement. Certainement. De réaction. Pour sûr. Le genre représente pourtant une grille d’analyse des relations sociales, en Afrique et ailleurs, inventée par l’anthropologue britannique Ann Oakley en 1972. Cette grille permet de bien distinguer une définition du « sexe » qui renvoie à l’aspect anatomique, physiologique, biologique, physique – ce qui appartient à l’ordre naturel, au corps donné – et une définition du sexe dit social, le corps produit. Le genre renvoie alors explicitement à la déconstruction d’un système d’exploitation entre deux catégories humaines, les hommes – qui exploitent – et les femmes – qui sont exploitées. Ce système reflète la division sexuelle du travail et plus généralement entre les sphères privée et publique, division produite par le système patriarcal, tel que défini par la sociologue française Andrée Michel (Michel 1980) : le patriarcat est un système qui utilise – ouvertement ou de façon plus subtile – tous les mécanismes institutionnels et idéologiques à sa portée (le droit, la politique, l’économie, la morale, la science, la médecine, la mode, la culture, l’éducation, les médias, etc.) afin de reproduire les rapports de domination entre les hommes et les femmes, de même que le capitalisme les utilise pour se perpétuer.

Par exemple, en Afrique, selon Catherine Coquery-Vidrovitch, depuis les indépendances, les lois, les discours politiques, l’activité des partis sont majoritairement restés entre les mains d’hommes (Coquery-Vidrovitch 1997), ce qui permet de qualifier le lieu et l’épistème de ces discours et activités comme situés dans le domaine masculin. Dans les États de la postcolonie, l’action politique demeure un privilège réservé aux hommes, sans pour autant que cela soit effectif. Ce privilège est néanmoins ambigu d’autant que le contexte de mondialisation réclame chaque jour davantage de compétitivité, de flexibilité, d’exemplarité. Les États entretiennent des pressions politiques, économiques et idéologiques internationales, entre eux, entre eux et les organisations internationales, entre eux et les organismes privés. En particulier, le contexte de crise et de dégradation économique a une influence directe sur la création d’organisations dites féminines par les partis au pouvoir (ibid.). Ils entendent ainsi montrer leur bonne volonté mais aussi tentent de réguler les impacts de ces pressions au niveau local, par organisations de femmes interposées.

Aussi, afin d’agir sur le politique, les femmes, quelles que soient leur « race » ou leur classe, doivent se créer des espaces spécifiques, toujours en marge de l’officiel, c’est-à-dire des partis, mais le plus souvent en soutien du pouvoir. Les sujets de discrimination aussi variés que l’accès à la terre, au crédit, aux soins ou aux technologies, l’accès aux places de prise de décision politique, le droit à la contraception, à l’avortement, l’autorité parentale conjointe, la scolarisation des filles, la polygamie, les violences sexuelles, les mutilations génitales féminines, les impacts de genre de la pandémie du sida et l’augmentation des écarts de richesse liés à la libéralisation des échanges économiques, sont discutés et élaborés au sein des organisations de femmes et non des partis politiques, même progressistes (Sow 2007).

Patricia McFadden considère à ce titre que les hommes noirs de toutes classes ont toujours été préférés aux femmes par le même patriarcat qui a facilité le privilège raciste et institutionnalisé des hommes blancs. Elle ajoute que l’utilisation de l’hétérosexualité comme mécanisme de pouvoir et de contrôle sur les femmes et sur quelques hommes, n’est pas uniquement une caractéristique des sociétés patriarcales, mais reflète également le traumatisme sexuel associé à l’esclavage (McFadden 1996). Les négriers brutalisaient sexuellement les Africains dans le but d’exterminer leur identité. Les Africains ne feraient que répéter la division des privilèges et l’enfermement des identités, dans une Afrique mâle, où les femmes seraient des sœurs, épouses, mères ou filles des hommes qui incarnent l’histoire, l’actualité et le futur du continent. Les organisations de femmes ou féministes déclencheraient alors la crainte de la « perte de revendications patriarcales masculines », autrement dit la mise en danger du « sexe masculin » (McFadden 2000). La féministe zimbabwéenne considère ainsi le genre comme un outil analytique critique afin de définir une citoyenneté féministe en lieu et place d’un paradigme qu’elle juge conservateur et dépolitisant, celui de genre et développement (McFadden 2005 : 5).

Dans un souci identique, et selon les politologues françaises Thanh-Huyen Ballmer-Cao, Véronique Mottier et Lea Sigier (Ballmer-Cao, Mottier & Sigier 2000), les recherches adoptant la perspective de genre ne s’interrogent pas simplement sur la place des femmes dans la politique par exemple, ou sur le nombre respectif de femmes et d’hommes intervenant dans tel ou tel domaine, mais s’intéressent surtout aux rapports entre les femmes et les hommes dans la société. Ces recherches mettent l’accent sur ces constructions sociales et politiques que sont les catégories de genre (les « hommes » et les « femmes »). Du même coup, elles remettent en cause la définition « biologisante » du genre (le « sexe »), au profit d’une définition socio-politique qui souligne l’importance des processus sociaux de construction des catégories de genre. Le genre permet ainsi de rendre compte de la hiérarchisation des identités sexuelles, le masculin restant dominant. De fait, le genre enrichit l’analyse des rapports de domination dans les relations sociales.

Néanmoins, le genre connaît une institutionnalisation. Depuis la 4e Conférence mondiale des femmes qui s’est tenue à Pékin en 1995, les organisations internationales ont inscrit le genre dans leurs programmes afin d’affirmer leur posture en faveur de l’« égalité » entre les hommes et les femmes partout dans le monde. Cette posture, bien que nécessaire, renvoie davantage à une dialectique des droits (des femmes – position défensive), inhibant celle de leurs luttes (position offensive), c’est-à-dire qu’elle éloigne les organisations de femmes du pouvoir et de la décision politique (analyse des relations de pouvoir versus réponse aux injonctions du pouvoir en place). Comme le souligne Jane Bennett, directrice de l’African Gender Institute à propos de l’Afrique du Sud, cette logique peut entrainer une situation qualifiée de « quasi-schizophrène ». Elle précise : « il existe, par exemple, des outils juridiques puissants sur l’égalité des chances et contre la discrimination, mais la réalité quotidienne est que le chômage, la précarisation croissante du travail et les fermetures d’usines signifient que le discours démocratique reste un “mensonge” » (Bennett 2009). Le concept de genre tel qu’il est ici utilisé est ainsi tronqué de ses fondements théoriques féministes, les rapports d’exploitation entre hommes et femmes et la hiérarchisation des relations sociales, et se réduit à sa définition institutionnelle : l’égalité des droits entre hommes et femmes.

Les impacts de l’institutionnalisation se mesurent notamment dans les rapports d’évaluation des politiques ou dans les témoignages recueillis auprès de militantes, en particulier en Afrique. Une constante domine : les impacts sur le genre masculin sont très rarement mentionnés. Dans les programmes sur l’égalité, on trouve peu mention de l’exacerbation du masculinisme (Duerst-Lahti 2000) ou sur les discours et comportements virilistes (Baillette & Liotard 1999), c’est-à-dire la montée en puissance des idéologies prônant des valeurs de supériorité masculine ou virile, sur leurs impacts sur les femmes, comme sur les hommes et encore moins de réflexion sur les questions d’identité sexuelle. Le genre tel qu’il est traité dans l’institutionnalisation demeure une « question de femmes », sans pour autant être effectivement résolue.

En Afrique, une série de mécanismes d’intégration du genre ont bien été mis en place dans les politiques publiques des États. Ces mécanismes s’inscrivent davantage dans une dynamique politique de remise en cause de la division de classe ou de « race », voire coloniale, au détriment de la division sexuelle. En Afrique du Sud, les mécanismes et déclarations de politiques générales sur le genre confirment une institutionnalisation du genre (Bastian & Luckham 2003 ; Seidman 1999 : 287-307), institutionnalisation héritée, comme naturellement de la lutte de libération nationale – pendant laquelle des militantes féministes ont œuvré pour inscrire l’égalité de genre et ses mécanismes d’intégration à l’ordre du jour de la construction de la nouvelle démocratie en 1994. Depuis 1994, l’État sud-africain traite davantage les femmes comme destinataires d’une politique gouvernementale que comme actrices de la construction du nouvel État. Cette tendance est d’autant plus exacerbée que les dirigeants privilégient les questions de classe et de « race » à celles de la division sexuelle (Adam & Moodley 1993 ; Adler & Webster 1995 : 75-106 ; Marx 1992 ; Van Zyl Slabbert 1992).

Ailleurs dans de nombreux États de la postcolonie, on assiste à la création d’un « féminisme d’État » défini ainsi par les politologues Gary Goertz et Amy Mazur : « les mécanismes et les agences de mise en œuvre de politiques pour les femmes sont devenus des agences de l’État, à tous les niveaux du gouvernement – national, régional ou local – ou des types d’organes (élus, nommés, administratifs, ou juridiques) à qui la responsabilité de promouvoir l’avancement des femmes et l’égalité de genre a été officiellement confiée » (Goertz & Mazur 2008 : 244-270). Ainsi, les présidents en exercice entendent promouvoir et contrôler les mouvements féminins (et non féministes) sur leur territoire et ne pas laisser de place aux revendications féministes. De cette manière, ils prennent une assurance sur la paix sociale (sous-traitance de la gestion du bien commun) qu’ils mettent entre les mains des femmes via le contrôle de ces organisations féminines, tout en gardant la propriété de leurs corps en tant que productrices et nourricières des générations futures.

On peut dire que par leur rôle de re-production des esclaves, puis des forces de travail des exploitations coloniales, et aujourd’hui de porteuses des Nations, les femmes, prises dans leur ensemble, occupent la sphère privée, sans jamais pouvoir y déroger. Les hommes quant à eux, de par leur rôle de chefs, doivent incarner cet ordre et le rendre visible, jusqu’à le défendre. Cette fonction ne peut s’exercer qu’en dehors du cercle intime sous peine d’être totalement inutile et inefficace. Le foyer, le ménage, est le lieu où les enjeux sociaux les plus cruciaux se jouent, sans que cela ne soit visible. À partir de ce noyau, hérité des relations de pouvoir entre dominés/dominants, esclaves/esclavagistes, colonisés/colons, d’autres pressions peuvent aisément faire leur entrée en scène et interpréter une partition encore plus ordonnée, normée et légiférée.

La relation entre organisations féminines et État patriarcal ne saurait d’ailleurs plus aujourd’hui être remise en question, d’autant qu’elle est représentée comme le pilier de sortie de crise et de survie d’une société en déclin économique. La nécessité institutionnelle de la part des pouvoirs publics de s’allier avec les organisations de femmes est désormais cantonnée à des secteurs comme l’économie au détriment de ce qui touche à la sphère privée, dont la gestion de la famille ou du foyer forme le cœur. Cette contradiction implicite – l’économie peut à la fois être publique et privée (famille/foyer) et ces deux facettes sont gérées de façon formellement distincte par les pouvoirs publics – crée une forme d’épine dorsale sur laquelle les deux parties, État et organisations de femmes, cheminent, le plus souvent ensemble.

L’institutionnalisation du genre, joue finalement sur un séparatisme hommes/femmes et table sur une vision binaire de la problématique du genre : elle n’interroge pas les relations de genre qui structurent son action ni même celles qui la constitue. Elle se dégage d’une démarche de construction d’outils d’analyse sociologique des facteurs d’inégalités entre les genres, parmi lesquels le virilisme et les masculinités (Thiers-Vidal 2002), le communautarisme (Delphy 2004), l’individuation (Tremblay & alii 2006), voire le néocolonialisme. Ce faisant, elle dépolitise les enjeux et alimente des bipolarités (sexuelle, sociale, raciale, générationnelle…) au sein des relations sociales. En somme, elle est contreproductive.

Joelle Palmieri

Bibliographie

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Baillette, François & Liotard, Philippe 1999, Sport et virilisme, Montpellier : Quasimodo, 160 p.
Ballmer-Cao, Thanh-Huyen, Mottier, Véronique & Siger, Lea 2000, Genre et politique. Débats et perspectives, Paris : Gallimard, coll. « Folio », 544 p.
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Delphy, Christine 1997, « L’humanitarisme républicain contre les mouvements homo », Politique, la revue, n°5, juillet-aout-septembre, p. 19-22, consulté le 6 mars 2014.
Duerst-Lahti, Georgia 2000, « Reconceiving Theories of Power : Consequences of Masculinism in the Executive Branch », in Martin, Janet M. & Borrelli, Maryanne 2000, Other Elites : Women, Politics, & Power in the Executive Branch, Boulder, Lynne Rienner Publishers Inc.
Goertz, Gary & Mazur, Amy G. 2008, Politics, Gender and Concepts - Theory and Methodology, Cambridge University Press, 226 p., p. 244-270.
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