Genre et Alter mondialisation

L’AWID a interviewé Pierre Nakoulima, Professeur à l’Université de
Ouagadougou (Burkina Faso) et Président de ATTAC Burkina.

Par Massan d’ALMEIDA

AWID : S’il vous plait parlez nous de votre association - ATTAC ?

Pierre Nakoulima (PN) : ATTAC (Association pour la Taxation des
Transactions financières pour l’Aide aux Citoyennes et citoyens) est un
réseau présent dans de nombreux pays en Afrique, en Asie, en Amérique,
en Océanie, en Europe et au Moyen-Orient, qui travaille sur des sujets
divers : l’Organisation mondiale du commerce et les institutions
financières internationales, la dette, la taxation des transactions
financières, les paradis fiscaux, les services publics, l’eau, les zones
de libre-échanges. L’association est née en 1998 et sa première
proposition concrète a été la taxation des transactions financières pour
créer un fond d’aide au développement et pour freiner la spéculation.
Elle a des sections nationales – dont ATTAC Burkina - qui travaillent au
niveau local sur ces différents thèmes. Tous les groupes sont engagés
dans des campagnes nationales et internationales pour des propositions
concrètes d’alternatives à la pensée unique néolibérale et basées sur la
solidarité. Ces actions communes ont pour but :
- d’entraver la spéculation internationale
- de sanctionner les paradis fiscaux
- d’empêcher la généralisation des fonds de pension
- de promouvoir la transparence des investissements dans les pays
dépendants
- d’établir un cadre légal pour les opérations bancaires et financières,
afin de ne pas pénaliser les consommateurs, - encore plus, - les
consommateurs et les citoyens (les salariés des institutions bancaires
pouvant jouer un rôle important dans le contrôle de ces opérations).
- d’appuyer la revendication de l’annulation générale de la dette
publique des pays dépendants et l’utilisation des ressources ainsi
libérées en faveur des populations et du développement durable, ce que
beaucoup appellent le règlement de la "dette sociale et écologique".
D’une manière générale, il s’agit tout simplement de se réapproprier
ensemble l’avenir de notre monde.

AWID : Comment le mouvement alter mondialiste est-il né et quelles sont
ses revendications ?

PN : Dans les années 1970 le capitalisme mondial a amorcé un virage
radical qui a conduit au concept de néo-libéralisme et de
mondialisation. Ce virage a été imposé par des pouvoirs économiques et
politiques et a conduit à une transformation profonde de la société
salariale, des rapports sociaux, de l’environnement : le travail est
précarisé, les systèmes de protection sociale sont fragilisés, les
écosystèmes sont déstabilisés. Dans les années 1990, face aux
conséquences de cette mondialisation qui ne bénéficiait qu’à une
minorité et marginalisait la majorité de la population de la planète qui
ne subissait que les inconvénients du processus, sont nées des
protestations, des révoltes, des mouvements sociaux contre la
confiscation des meilleures terres, contre une dette qui grossissait
indéfiniment, contre la destruction des droits sociaux, contre la
détérioration de l’environnement et l’appropriation par une minorité des
biens communs. Ces mouvements de protestations ont engendré le
néologisme alter mondialisation et le mouvement alter mondialiste dont
le credo est qu’un autre monde est possible et qu’il est possible de
faire la politique autrement.

S’il est une profonde conviction ancrée au cœur du mouvement alter
mondialiste, c’est bien celle-ci : un autre monde est possible en
faisant autrement la politique. L’alter mondialisation se propose non
seulement de mettre à jour, de faire découvrir des altérités parfois
existantes mais méconnues, mais aussi d’en inventer. L’alter mondialisme
est profondément animé par l’idée qu’il est possible d’imaginer, de
développer ou plus fondamentalement de préserver des manières de
penser et d’agir, de préserver des visions du monde distinctes des
ontologies hégémoniques à l’échelle de la planète.

Le faire de la politique autrement du mouvement alter mondialiste peut
se décliner, en s’inspirant de l’analyse de Diane Lamoureux, en quatre
grands axes intrinsèquement liés entre eux :
- une revalorisation du politique à une époque qui glorifie le marché
comme lieu premier sinon exclusif de la régulation sociale,
- une volonté de montrer qu’il existe des solutions de rechange aux
discours et politiques néo-libérales,
- une solution de remplacement à la grande tradition incarnée par le
mouvement ouvrier, telle qu’elle s’est développée du milieu du 19ème
siècle à la chute du mur de Berlin,
- une tentative de concevoir d’autres scènes du politique que
l’Etat-nation et les parlements.

AWID : Depuis que le mouvement alter mondialiste est né, quelles ont été
ses grandes réalisations ?

PN : L’une des grandes contributions de l’alter mondialisation à la
construction d’un autre monde peut s’appréhender dans le fait d’avoir
enclenché le processus de production d’une culture, une représentation
du monde à partir de discours contre hégémoniques concernant les
rapports entre marchés, Etat et société civile, des discours qui
prennent le contre-pied des postulats sous-tendant le néolibéralisme
économique. Ces discours se fondent dans une large mesure sur une
analyse diagnostique de la situation et des rapports de force en
présence, ce qui contribue à la mise en place graduelle de cadres
d’interprétation collectifs qui intègrent diagnostic et pronostic,
c’est-à-dire les solutions envisageables et les moyens à mettre en œuvre.

AWID : La perspective genre est-elle prise en compte dans le mouvement
alter mondialiste ?

PN : La perspective du genre, en ne s’interrogeant plus simplement sur
la place des femmes dans la politique mais en plaidant pour une
redéfinition des approches et concepts traditionnelles qui tiennent
compte de l’importance capital du genre comme facteur de définition et
de structuration du champ politique, rencontre nécessairement le
mouvement alter mondialiste. Dans la perspective genre l’accent est mis
sur les constructions sociales et politiques. On remet en cause la
définition biologisante du genre fondée sur les caractéristiques
biologiques des individus au profit d’une définition sociopolitique qui
souligne l’importance des processus sociaux de construction des
catégories de genre. L’alter mondialisation et la perspective du genre
ont des points communs. Les deux approches se rencontrent dans cette
farouche volonté de faire de la politique autrement en tant que la
mondialisation a conduit à l’émergence, selon Jules Falquet, d’un
nouveau paradigme de la division sexuelle et internationale du travail :
les hommes en armes » (militaires de toutes sortes, mercenaires,
gardiens, vigiles, etc.) et « les femmes de service » (prostituées et
domestiques).

La perspective genre s’ancre aisément dans le mouvement alter
mondialiste, ce dernier étant caractérisé par une décentralisation et
une horizontalité. Décentralisation car il constitue un moyen d’associer
le plus grand nombre de personnes possible à la lutte générale de
transformation sociétale, à l’élaboration des objectifs politiques et à
la mise en œuvre des stratégies ; horizontalité car il est animé de la
volonté de création d’une égalité politique entre participants et
participantes à un mouvement où personne ne peut prétendre à
l’expertise. Le mouvement alter mondialiste se veut une coalition qui ne
hiérarchise pas les enjeux et accorde autant d’importance aux divers
aspects de la critique de la mondialisation.

AWID : Dans quelle mesure pensez-vous que le mouvement alter mondialiste
puisse être considéré comme un cadre favorable pour faire avancer les
préoccupations des femmes ?

PN : Je pense que le mouvement alter mondialiste offre à la perspective
genre un espace approprié pour les transformations rêvées, une armature
où intégrer ses actions.

AWID : L’un des reproches faits par les féministes au mouvement alter
mondialiste est que les questions de l’égalité entre les sexes ne sont
pas suffisamment prises en compte lors de ses manifestations, quel est
votre avis là-dessus ?

PN : Le reproche qu’on fait au forum social – la manifestation phare
de l’alter mondialisation est la non mixité et l’ignorance de la
dimension féministe de divers enjeux sociaux. Je pense comme Marina
Decarro, que la question de l’égalité entre hommes et femmes est presque
toujours mentionnée dans les documents du mouvement alter mondialiste,
mais la plupart des groupes mixtes ne disposent pas des outils
nécessaires pour les intégrer véritablement dans leurs discours ou dans
la pratique. Par exemple la question genre, à quelques rares
exceptions n’était pas présente dans les activités du premier Forum
social du Burkina Faso qui s’est tenu du 28 au 30 mars 2007. Bien que
les associations féminines y étaient fortement représentées, leurs
luttes partout présentes, elles n’ont pas échappé à ce que Lamoureux
qualifie « (d’)événements semi autonomes » pouvant s’appréhender comme « 
moment de non mixité à l’intérieur de structures mixtes » fournissant
l’occasion aux femmes de plusieurs pays de se rencontrer, d’échanger à
partir de leurs expériences respectives, d’exposer les résultats de
leurs activités. Parmi les nombreuses communications faites, une seule a
concerné les femmes et portait sur le thème : « La terre : une ressource
non accessible aux femmes ». Au regard de ce constat, je pense que la
participation des femmes aux fora sociaux demeure marginalisée, qu’elle
souffre du syndrome de la tolérance polie et que l’on est loin d’un
dialogue réel, d’un débat sur la place des femmes et du féminisme dans
la construction d’un autre monde ; c’est la lutte anti-capitaliste qui
est vue comme lutte primordiale.

Toutefois, il me parait important de préciser qu’au sujet des rapports
entre le genre et l’alter mondialisation, le mouvement ATTAC est on ne
peut plus clair : « Non, les revendications et les luttes des femmes ne
sont pas spécifiques aux femmes ; elles sont au contraire au cœur de la
lutte contre la mondialisation néo-libérale. Ce ne sont pas des luttes
de femmes à côté des luttes sociales ; ce ne sont pas des revendications
de femmes qui s’ajoutent à celles des mouvements sociaux ; car elles
questionnent les bases mêmes de l’organisation de la société, elles
concernent l’ensemble des citoyens, hommes ou femmes.

Source : AWID Carrefour Semaine du 16 octobre 2007

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