Genre et politique au Maroc - les enjeux de l’égalité hommes-femmes entre islamisme et modernisme

La volonté du gouvernement marocain, en 1999, d’intégrer les femmes au développement a suscité de nombreux questionnements entre modernistes et islamistes. Une note de lecture de cette analyse de genre dans le domaine politique par H. Alami M’Chichi (professeur de science politique à la faculté de droit de Casablanca).

ALAMI M’CHICHI Houria
Genre et politique au Maroc ; les enjeux de l’égalité hommes-femmes entre islamisme et modernisme.
Paris : L’Harmattan, 2002. 155 p., 14 €
(Collection Histoire et perspectives méditerranéennes)
ISBN : 2-7475-3048-5

Résumé
La volonté du gouvernement marocain, en 1999, d’intégrer les femmes au développement a suscité de nombreux questionnements entre modernistes et islamistes. Selon H. Alami M’Chichi (professeur de science politique à la faculté de droit de Casablanca), l’introduction de l’analyse du genre dans le domaine politique permet, d’une part de mettre à nu des rapports socialement et historiquement construits, responsables de nombreuses inégalités entre les sexes, et, d’autre part de révéler des divergences entre modernistes et islamistes, mais aussi des confusions partagées sur la place de la femme dans la société marocaine.

Présentation de l’éditeur
« Depuis que le gouvernement marocain a pris l’initiative de proposer un plan d’intégration des femmes au développement, une grande effervescence d’idées sur la question des femmes agite la société marocaine. Les débats ont touché à tous les domaines et interpellé tous les aspects du droit. La confrontation, née de l’opposition entre islamistes et modernistes, a provoqué de multiples questionnements et interrogations. L’introduction de l’analyse genre dans ses relations avec le politique révèle des conceptions moins simples : elle pointe non seulement les divergences, mais aussi les représentations partagées et la dimension sexuée des raisonnements des uns et des autres. Elle éclaire sur les difficultés d’émergence du féminisme d’État au Maroc. Dans cette vaste polémique, les femmes prennent la parole et inscrivent le principe de l’égalité dans tous les champs. Elles entament le processus de déconstruction des rapports sociaux à la base des relations de genre. La perspective genre projette le débat au cœur du politique. Elle met l’accent sur les distorsions vécues par les femmes entre deux droits, public et privé qui se contredisent et réduisent leur participation politique. L’interpellation touche directement la problématique du sens que pourrait revêtir la sécularisation dans un pays où la religion est à la fois dogme et institution, culture et histoire. »

Article de presse
« Un mur invisible et infranchissable semble s’être érigé dans la pratique politique sans que les femmes n’aient réussi à le surmonter. C’est du moins l’esprit du livre de Houria Alami M’Chichi, qui a tenté tout au long de son essai littéraire de traiter des relations entre le genre et la politique au Maroc. Et plus précisément des enjeux de l’égalité entre hommes-femmes qui oscillent entre islamisme et modernisme. Pour cet auteure (qui revendique son féminisme aussi par le bouleversement de la langue française), le fait que les femmes aient voté ou se soient portées candidates aux élections libres au lendemain de l’indépendance laissaient présager d’une rapide évolution de leurs prérogatives dans le champ politique. Mais l’Histoire a démontré le contraire. Une fois les règles établies, c’est le laisser-faire qui a été privilégié et peu de mesures prises pour rendre effectifs les nouveaux droits. L’une des conséquences les plus nettes de ces comportements est le maintien des rapports de genre traditionnels et la faible incursion des femmes dans le champ politique. D’ailleurs, écrit Houria Alami M’Chichi, l’examen des filières de l’exercice de l’autorité démontre partout les limites de cette participation. Pourtant, les comportements des femmes ainsi que le comportement à l’égard des femmes ont subi des mutations non négligeables.

Par ailleurs, l’opinion politique semble être divisée entre la modernité et les références religieuses. Les partisans du premier courant s’affolent de la vision du monde rétrograde des islamistes, tandis que ces derniers veulent épurer la société de l’occidentalisme glouton. En clair, une société politique en quête d’identité, c’est ce qui semble ressortir de cet ouvrage. Et pour l’auteure, l’identité est intimement liée aux femmes. Et, ajoute-t-elle, puisque les islamistes marocains partent du principe que l’islam reconnaît aux femmes le droit de contribuer à la gestion de la chose publique, elles peuvent donc y participer. Idem concernant les modernistes pour qui la participation de la femme correspond à des principes démocratiques. Selon l’écrivain, une bonne gouvernance exige des procédures qui garantissent l’exercice des droits à l’égalité.

Depuis quelque temps, on assiste à des changements profonds concernant la question des femmes. La vision des rapports que les femmes entretiennent avec l’Etat se transforme. Reste à savoir quelles actions concrètes les femmes pourront-elles utiliser pour déconstruire les relations de genre et réconcilier sphère privée et sphère publique. Selon elle, les femmes ont été enfermées dans le champ privé et progressivement la société entière s’est prise à considérer cette situation historique comme naturelle.

C’est contre tous ces postulats que Houria Alami M’Chichi se dresse et tente d’apporter un éclairage. Et surtout, son ouvrage est une revendication criante pour une égalité entre les deux genres tant dans le domaine politique, économique que privé. » (L’économiste)

NOTE DE LECTURE - Commentaire critique
À l’heure du projet de réforme de la « moudouwana » (i.e. ensemble de textes de lois régissant la famille) au Maroc, ce livre est intéressant pour comprendre le savant dosage de cette réforme et ses limites du point de vue féministe. Si les femmes marocaines sont plus présentes dans les discours et dans les médias, le maintien des rapports de genre traditionnels explique la faible incursion des femmes dans le champ politique.

Dans le droit marocain, au sein de la sphère privée, les femmes sont des sujets mineurs dépendants, alors que dans la sphère publique, elles deviennent sujets autonomes. D’où la difficulté pour les femmes de concevoir et vivre sereinement des relations égalitaires dans le champ public, alors qu’elles sont accoutumées à un rapport inégalitaire dans un autre champ. Malgré quelques mesures symboliques prises dans la décennie 1990 (nomination de femmes secrétaires d’État et en 1997 une femme ministre), l’auteur met en évidence qu’historiquement la reconnaissance des droits politiques des femmes s’est réalisée sans transformation des droits personnels. Après un long détour sur la structure du pouvoir politique au Maroc et le rôle central de l’islam dans la culture politique, l’auteur reprend l’analyse des positions des islamistes et des modernistes sur la place des femmes dans la société dans une optique du genre.

Penser selon le genre revient à faire de la différence entre homme et femme une question de pouvoir, donc de conflit. Cette conception conduit à une redéfinition du politique permettant le rapprochement de la sphère privée et de la sphère publique. Si, pour les modernistes, les femmes doivent contribuer à la chose publique, pour les islamistes les femmes peuvent y contribuer. Selon ce groupe, si les femmes peuvent agir dans la sphère publique, leurs droits sont cependant subordonnés à l’intérêt social, celui-ci étant d’assurer leurs responsabilités au sein de la famille. Le rôle des hommes et des femmes est complémentaire. Cette complémentarité est d’essence naturelle, divine, argumentaire souvent utilisé par les modérés au Maroc. Pour les modernistes (notion non clairement définie dans cet ouvrage), l’accès des femmes dans le champ public passe par l’accès à l’éducation ; l’auteur s’interroge sur cette position politique minimale, pouvant s’inscrire dans une théorie du retard ignorant la domination historique des hommes.

La dernière partie plus brève est sûrement la plus intéressante, et, à cet égard, le lecteur peut regretter l’agencement quelquefois confus de ce livre. Cette partie retrace le rôle et les divergences des associations des femmes pour la révision du droit de la famille. Les associations féministes modernistes revendiquent, au nom du principe d’universalité des valeurs, la sécularisation du droit de la famille. En revanche, les associations de femmes islamistes niant le principe de subordination masculine, considèrent l’analyse en termes de genre comme un produit occidental, et revendiquent une relecture des textes du Coran pour obtenir une place plus importante dans la société.

Niveau de lecture
Tout public.

Note de lecture rédigée par Aline Mignan,
Professeur à l’université Évry-Val-d’Essonne à Évry

Source http://www.cndp.fr/spinoo/cndp/frame.asp?Requete=Maroc

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