Genre et vidéo participative dans l’agriculture et le développement

Le no. 34 de l’ICT Update traitait du thème des agriculteurs cinéastes, mais l’interview ci-dessous montre que les agricultrices ont aussi un rôle à jouer.

Numéro 34 : Agriculteurs vidéastes

Questions-Réponses : Genre et vidéo participative dans l’agriculture et le développement

Maria Protz

Quel est l’apport singulier de la vidéo participative (VP) pour des agricultrices ?
La VP permet de préserver les connaissances indigènes dont elles sont gardiennes. Dans un projet de fertilité du sol sur lequel je travaillais à St Ann, en Jamaïque, la VP a permis de découvrir et de consigner beaucoup de techniques de fertilité du sol connues des femmes. L’une d’entre elles avait découvert que les feuilles d’un certain arbre étaient particulièrement riches en azote et s’en servait régulièrement pour pailler. Une enquête scientifique a corroboré son intuition et sa « découverte » a été enregistrée sur vidéo.

Je pense aussi que des agricultrices qui voient d’autres agricultrices promouvoir une certaine technique profitent de ce partage de connaissances entre pairs. Nous avions travaillé avec une agricultrice dans une partie de la Jamaïque où d’autres femmes avec lesquelles je me trouvais n’auraient jamais eu l’occasion d’aller, bien que ce soit sur la même île et pas très loin. Le fait de demander à la première d’expliquer devant la caméra comment elle avait amélioré le rendement de son champ contribuait à influencer le travail des secondes et à susciter cet échange d’informations entre pairs.

Enfin, cela contribue à donner une certaine visibilité aux femmes, à améliorer leur statut au sein de la société. Lorsque vous faites de la vidéo, vous devez travailler avec certains leaders masculins, et souvent avec les jeunes hommes, du moins au début. Ensuite ils se lassent, mais du moment qu’ils ont pu participer au démarrage, ils ne sabotent pas la suite du processus. Plus tard, lorsque cela devient plus prenant, ils n’ont aucun problème à laisser des femmes prendre les rênes, à assumer une part plus importante de la technologie et de la production. La communauté, hommes compris, vient voir les vidéos qu’elles ont réalisées, et écoutent davantage ce qu’elles ont à dire. La VP peut aider les femmes à raconter leur histoire ou à leur donner un peu plus de visibilité au sein de leur communauté.

Quels problèmes avez-vous rencontrés dans l’utilisation de la VP ?
Lors de ma première expérience de VP, à Ste Lucie, le tournage de la vidéo a donné lieu à de fortes tensions locales. Une dirigeante locale était une sorte de porte-parole attitrée chaque fois qu’un bailleur ou quelqu’un d’autre venait voir la communauté. Or elle était absente au moment du tournage. Lorsqu’elle est revenue, elle a tout fait pour empêcher la projection. Chaque fois qu’on réservait un endroit, elle trouvait toujours une bonne excuse pour nous l’interdire. La vidéo exacerbe parfois les tensions locales plus qu’elle ne les atténue. En Inde, on connaît des cas où des hommes ont battu leur femme parce qu’elle avait participé à la production d’une vidéo. Dans ces situations, c’est le processus qui est important, pas la vidéo. Il faut parfois interrompre la production tant que d’autres problèmes ne sont pas aplanis.

La question de savoir « qui tient la caméra » suscite un certain débat dans le monde de la VP, n’est-il pas vrai ?
Pour certains, il faut impérativement que les gens du crû soient derrière la caméra ; je pense que c’est mieux en effet lorsque les gens racontent des histoires personnelles ou participent au tournage d’une vidéo à des fins de plaidoyer. C’est moins important lorsqu’il s’agit d’aborder une technique agricole. Si vous voulez faire une vidéo qui soit parlante non seulement pour ceux qui la réalisent, mais aussi pour d’autres agriculteurs ou intervenants, vous devez veiller à ce que le message soit parfaitement clair. Auquel cas, l’intervention de « professionnels » se justifie.

Impliquer les gens dans la réalisation d’une vidéo peut être une démarche très puissante, mais aussi très chronophage pour eux. Vous trouverez peut-être une ou deux femmes qui aiment manier la caméra, s’impliquer à fond, mais qui devront pour cela délaisser d’autres tâches ou responsabilités ; elles doivent choisir. Dans certains cas, il aurait mieux valu laisser à d’autres le soin de terminer la vidéo. L’essentiel, c’est qu’elles aient leur mot à dire dans les prises de décision. C’est là qu’est le contrôle. Pas forcément au niveau de celui qui tient la caméra ou qui est à la table de montage.

Ce qui compte, c’est que le produit final soit le reflet fidèle du message qu’elles veulent faire passer.

Maria Protz est une praticienne du développement rural qui s’est spécialisée dans les techniques de communication participatives au titre de la vulgarisation et du développement communautaire. Directrice de Mekweseh Communications, elle vit et travaille en Jamaïque, tout en faisant une maîtrise en vulgarisation agricole et en développement rural à l’université britannique de Reading.

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