Haïti : les petites marchandes paient le prix de la violence

À Port-au-Prince, les bandes criminelles imposent leur loi dans les marchés publics. Les petites commerçantes sont les premières victimes.

Article paru sur Syfia, Vantz Brutus, Syfia Haïti - janvier 2005

L’année a bien mal commencé pour Mme Guy, une revendeuse de petits pains, soudée six jours sur sept à son misérable étal du centre de Port-au-Prince. La journée du 14 janvier était encore toute neuve quand la quinquagénaire a entendu les premiers coups de feu, échangés entre des policiers et des brigands au beau milieu des centaines de petites marchandes qui se pressaient déjà au marché. Effrayée par les cris et les détonations, Mme Guy a essayé de se mettre à couvert mais une balle l’a frappée en plein ventre…

De telles violences sont devenues quotidiennes dans la capitale haïtienne depuis que des bandes criminelles ont déclenché "l’Opération Bagdad" fin septembre afin d’obtenir le retour de Jean-Bertrand Aristide, le président déchu. Meurtres de policiers - une cinquantaine d’agents ont été assassinés depuis dix mois, certains décapités -, assassinats extrajudiciaires de gangsters ou présumés tels, enlèvements et incendies criminels y font régner un climat de peur et de méfiance généralisée.

Les dizaines de milliers de petites marchandes qui investissent chaque matin les rues de Port-au-Prince ne sont pas directement visées mais elles font souvent les frais de cette violence. Pas question de fermer boutique, cependant. Elles doivent gagner de quoi faire manger leurs enfants, quitte à rôtir des heures au soleil sur un trottoir, devant un tas dérisoire de mangues ou de chewing-gums proposés aux passants.

Compter sur Dieu

Jeannine, une femme de 42 ans qui vend de menus objets, en sait quelque chose. Elle a 5 enfants et un mari invalide. "Les hommes ne sauraient assurer ma sécurité, dit-elle en montrant d’une moue dédaigneuse quelques militaires de la MINUSTAH (Mission des Nations unies de Stabilisation en Haïti) qui patrouillent à pied dans son secteur. Ils font leur ronde tous les jours mais ça n’empêche pas les bandits de frapper. Je ne puis compter que sur la protection de Dieu !" Elle reproche surtout aux bandits armés de faire fuir les clients. "Ils arrivent toujours nombreux, plus d’une cinquantaine à la fois, dit-elle. Il y a des gamins armés parmi eux et quand ils se mettent à tirer, ça provoque une pagaille épouvantable. Les gens courent dans tous les sens."

Rue du Centre, des milliers de ces petites commerçantes proposent en criant leurs produits aux chalands. Leur vacarme couvre le cliquetis incessant des vendeurs de boissons gazeuses qui tapent sur leur bouteille pour attirer l’attention. Soudain, une camionnette écrase un sachet plastique qui éclate dans un claquement sec. En une fraction de seconde, toutes les têtes se lèvent. Un silence de mort pèse sur la foule inquiète. S’apercevant de leur méprise, deux revendeuses échangent un sourire complice : fausse alerte ! Les affaires reprennent.

"Notre premier réflexe, c’est de nous abriter quand la violence éclate, dit Germaine, qui tient un étal de cosmétiques et d’articles de toilette. Advienne que pourra de nos marchandises. Très souvent, il nous en manque après le tumulte, volées par des ’kokorats’, des enfants de la rue." Son mari, qui vend des baladeurs et des lampes de poche dans une rue parallèle, ne peut lui venir en aide. "Certains jours, on est obligé de rebrousser chemin sous les balles sans pouvoir étaler nos marchandises, se lamente cette mère de deux enfants, qui porte ostensiblement un crucifix sur la poitrine. Je prie tous les jours avant de sortir. À cause de l’insécurité, je sors tard et rentre tôt." Elle estime que, depuis trois mois, son manque à gagner ampute d’un quart son chiffre d’affaires. Elle ne sait comment elle pourra rembourser l’institution de microcrédit qui lui a consenti un prêt à 48 % d’intérêt annuel. Le prêt est assorti de pénalités en cas de retard et l’institution, qui réclame d’être payée comme convenu, se dit insensible aux "spécificités conjoncturelles"…

Incendies criminels impunis

La nuit, Germaine et ses camarades de misère font surveiller leurs marchandises par un gardien. Cela leur coûte quatre fois plus cher que d’aller les porter dans un entrepôt mais cela en vaut la peine. "Elles sont plus en sécurité dans la rue que dans les entrepôts", soutient Germaine. Elle dit redouter les partisans de Jean-Bertrand Aristide qui volent, tuent et brûlent sans grand risque de se faire prendre. Depuis le départ du chantre des bidonvilles, fin février 2004, pour un exil doré en Afrique du Sud, de nombreux entrepôts, magasins et marchés publics ont été incendiés par une main criminelle. "Beaucoup de petites marchandes ont tout perdu dans les récents incendies" dit-elle, s’indignant de ce que le gouvernement n’ait jusqu’ici accordé que des sommes symboliques en guise de dédommagement.

Pour survivre, les petites marchandes doivent flirter avec la mort. Au marché de la Saline par exemple, les bandes armées par l’ex-régime font la loi et ne se gênent pas pour les rançonner. "Ces bandes fixent même les montants prélevés auprès des marchandes trois fois par semaine", s’offusque le responsable d’un organisme de défense des droits humains. Une pratique qui s’étend à divers quartiers populaires, dont l’immense bidonville de Cité Soleil où vivent quelque 100 000 personnes. Deux gangs se sont récemment affrontés à coups de revolvers pour le contrôle de la Saline, faisant plus d’une quinzaine de morts. Poussées par la misère, les petites marchandes continuent de fréquenter le marché, en priant Dieu de ne pas être la prochaine victime.

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