Identités masculines face à l’approche genre en Equateur

Pour compléter l’analyse des relations homme-femme, il
est nécessaire d’aborder celle des identités masculines… Voici en récit d’expériences d’Equateur.

Depuis les années 60, les réflexions sur la place des
femmes dans la société et leur rôle dans le développement
ont permis d’ébranler et de remettre en
cause les identités traditionnelles de genre. Celles-ci
sont multiples car elles varient selon les périodes, les
cultures, l’éducation, etc. et sont donc construites
historiquement. Nous ne pouvons par conséquent
pas considérer les femmes ou les hommes en bloc
comme caractérisés par une seule identité. Pour
compléter l’analyse des relations homme-femme, il
est nécessaire d’aborder celle des identités masculines…

Personne ne peut nier que la plus grande part du désagréable
gâteau de l’exclusion est servi aux femmes quelles que soient
les couches sociales, les âges, les milieux de vie ou de travail…
On est forcé d’admettre aussi que les hommes sont en grande
partie responsables de cette iniquité.

De nombreux projets essaient de réduire les inégalités entre
hommes et femmes, mais là encore l’emprise masculine exerce
une influence néfaste sur les résultats obtenus. Beaucoup ne
veulent pas que les femmes accèdent à des services ou à des
compétences qui leur donneraient un rôle plus décisif au sein
de la famille ou de la communauté ; ils ne tiennent pas à concéder
la moindre part de leur propre pouvoir.

Alors qu’ils veulent réduire l’exclusion et alléger l’oppression
des femmes, des projets ne font en fait que les surcharger de
responsabilités qui vont s’ajouter à ce que leur vie domestique
leur impose souvent de facto. Certains ont malgré tout contribué
à renforcer l’autonomie des femmes et leur participation dans la
sphère publique. Mais, en même temps, elles sont devenues
pour leurs propres familles et surtout pour leurs conjoints, un
moyen d’accès aux services (surtout dans le cas du crédit) et
aux produits des projets. On compte davantage sur elles et ceci
les maintient soumises au vieux système de domination patriarcal
sans ou presque sans aucun pouvoir de contrôle ou de décision.
Ces projets n’auraient-ils pas amélioré leur impact s’ils
avaient su motiver une participation des hommes, en leur faisant
prendre conscience qu’ils font partie de la solution ?

INTROSPECTION

En Amérique Latine, dès le début des années 90, un mouvement
d’hommes, sensibles à la situation d’iniquité et motivés
par les questionnements apportés par l’approche genre dans
l’exécution de projets de développement, décide d’entrer dans
un processus d’introspection pour mieux comprendre leurs
propres comportements, leurs propres identités.

Diverses organisations d’Amérique centrale (comme Cantera
ou Coriac) ont alors fait d’importantes avancées sur ce sujet et
proposent des outils méthodologiques d’éducation populaire ou
des services destinés à renforcer les capacités des techniciens
de projets sur les questions liées aux identités masculines.
(Quel est le rôle d’un homme dans la société ? Comment
apprend-on à être un homme ? Comment cela se traduit-il au
niveau de nos relations familiales ? Comment sont vécues les
relations avec des femmes et d’autres hommes ?…)1. Beaucoup
d’autres, localisées plus au Sud, se sont inspirées de leur expérience
et ont motivé des réflexions régulières.

En tant que technicien de projet au sein de l’ONG équatorienne
SENDAS2, j’ai eu l’occasion de participer, entre 2000 et 2002, à
un groupe de réflexion sur le thème des identités masculines.
Pour beaucoup des participants, exclusivement des animateurs
de l’ONG , la tâche s’est avérée difficile, car l’introspection
touche à notre intimité à un moment précis. Certains se sont
sentis victimes de la société… et des femmes. Finalement, nous
avons accepté l’impensable : nos souffrances et nos responsabilités.
Nous avons partagé le défi d’assumer un rôle plus actif
dans la lutte pour diminuer les écarts entre hommes et femmes,
surtout dans la lutte contre la violence, vue comme la forme la
plus primitive d’exercice du pouvoir masculin, qui a alimenté en
grande partie les débats.

Dans un premier temps, nous avons préféré développer notre
réflexion dans l’isolement, loin du regard de nos collègues
femmes. Nous savions que nous devions éviter la confrontation
avec elles pour ne pas décourager nos collègues hommes, déjà
bloqués sur la thématique du genre à cause des discours radicaux
et de la pression de certaines d’entre-elles, pour aboutir à
l’élaboration d’outils méthodologiques. Actuellement, les
échanges sont plus harmonieux.

Les organisations d’Amérique centrale proposent comme stratégie
de travailler en groupes séparés, hommes d’un côté et
femmes de l’autre. Les membres de chaque groupe ont la possibilité
de se confronter à leur situation spécifique, avant qu’une
discussion élargie les réunisse tous sexes confondus. Cette
stratégie crée un espace de confiance et limite la confrontation
et les éventuelles positions de victimisation-culpabilisation. Le
but est alors de visualiser ensemble les raisons culturelles pour
lesquelles nous vivons dans un système patriarcal, ainsi que les
responsabilités de chacun et de chacune, et enfin les solutions.

LES POINTS SENSIBLES

Lors des débats du groupe "Identités masculines" de SENDAS,
les thèmes qui ont attiré le plus d’attention sont la sexualité, l’affectivité,
les relations de pouvoir.
En ce qui concerne la sexualité, le groupe a constaté le poids
attribué socialement aux hommes, qui nous oblige à démontrer
à tout moment notre virilité. Une virilité qui doit se manifester
dans tous les domaines considérés comme masculins (c’est-àdire
et pour résumer : tout ce qui est contraire du féminin, ce qui
renforce l’homophobie) ;
cette virilité qui nous pousse à sacrifier notre plaisir et nos émotions.

Pour être perçus comme virils, nous sommes obligés en
quelque sorte de cultiver notre force, ce qui devrait nous rendre
supérieurs aux autres, les hommes faibles inclus. C’est cette
force qui nous permet de continuer à exercer le pouvoir. Le travail
nous permet de démontrer l’efficacité de notre force : nous
avons du mal à ne pas travailler, à rester au foyer, à rester à la
charge de nos compagnes. Ceci diminue notre autorité sur nos
enfants, nous fait perdre de la valeur à nos propres yeux, nous
frustre et nous rend violents.

En général, nous n’arrêtons pas de nous plaindre de la limitation
qui nous est imposée au moment d’exprimer nos sentiments
et de vivre pleinement nos émotions. Ces normes nous
empêchent de pleurer en public, soit par joie ou par tristesse ;
nous impose une certaine dureté dans les relations avec notre
entourage et surtout dans les relations avec nos enfants. Bien
sûr, il ne nous est permis de pleurer que si on atteint un prix qui
justifie la culture de notre force : on peut pleurer quand notre
équipe de football gagne un match parce que c’est "le sport"
d’hommes par excellence et qu’il magnifie donc la force masculine.
C’est le terrain de jeu qui nous permet d’aller plus loin, où
les hommes peuvent se toucher sans prendre le risque d’être
considérés comme des homosexuels.

IMPACT SUR LA VIE SOCIALE ET PROFESSIONNELLE

Au départ, dans l’esprit de la plupart des participants, l’objectif
de l’exercice était de construire des concepts et de disposer
d’outils d’animation afin de professionnaliser l’exécution des
projets de développement3. Mais nous avons pu les entraîner
dans une discussion plus individuelle, plus intime. Le processus
a eu un certain impact sur une grande partie d’entre eux. Pour
ne citer que quelques constats relevés auprès de certains participants :
• Ils se sentent mieux avec eux-mêmes, ils s’acceptent, ils
se sont débarrassés du poids du contrôle social, ils savent
réagir face aux critiques des autres sur le fait d’être devenus
différents.
• Ils ont amélioré leur vie de couple ; un respect s’est installé
envers leurs conjoints ; Ils se permettent de profiter de
leur temps en famille, moins obligés de vivre dehors, plus
capables d’exprimer leurs sentiments et affection. Ils sont
des pères plus en harmonie entre leurs expériences et
leurs rêves pour leurs enfants.
• Ils sont plus tolérants sur les différences avec leurs
proches, ils acceptent que les autres n’ont pas nécessairement
le mêmes envies ou préférences, y compris dans le
domaine sexuel y compris.

Ces résultats individuels ont des répercussions très importantes
au niveau de la vie sociale de ces hommes. Le contact avec les
groupes bénéficiaires des actions s’est également modifié. La
plupart de ces techniciens sont plus sensibles à la situation des
femmes et disposés à en débattre avec les bénéficiaires des
projets, à se poser en médiateur entre femmes et hommes
bénéficiaires. On pourrait même affirmer que ces hommes n’ont
plus besoin d’adapter leur discours à celui, systématique, des
documents des projets ; ils se sentent plus personnellement
concernés.

Ces résultats sont une démonstration de que si nous nous
construisons en fonction des cultures, nous évoluons lorsque
celles-ci évoluent. L’apprentissage est un processus continu ;
nous avons toujours la possibilité de réapprendre.
Il ne faudra pas perdre de vue l’évolution de ce processus
d’introspection et de changement. Ces groupes de réflexion
sont un moyen important pour lutter contre les iniquités de
genre. Beaucoup d’hommes souhaitent accepter et enrichir leur
vie émotionnelle, mais pour arriver à ça ils ont besoin du
support d’autres hommes pour ne pas se sentir isolés dans une
culture qui juge durement les contacts et l’affectivité entre
hommes4.

Bolivar Castro Larreategui*

* J’ai surtout une expérience en tant que gestionnaire de projets de développement
en Equateur. Actuellement je collabore pour le Service projets de
Volens. J’ai toujours le même intérêt qui ma pousse à cordonner le groupe
de " Identités masculines " de Sendas. Pour me contacter :
bolivar.castro chez volens.be

1 voir www.canteranicaragua.org et www.coriac.org.mx
2 Organisation qui travaille au sud de l’Equateur et reconnue pour son travail sur l’approche genre (www.sendas.org.ec).
3 Nous n’avons pas élaboré d’outils méthodologiques, nous avons préféré étudier
et adapter ceux déjà existants.
4 Seidler Victor (1987), Reason, desire and male sexuality.

Source : ECHOS DU COTA, no. 104, (http://www.cota.be)

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