Impliquer les hommes dans la lutte contre les violences faites aux femmes

La 54ème Commission de la Condition de la Femme (Pékin+15) s’est déroulée au Siège des Nations Unies, à New York (Etats-Unis), entre le 1er et 12 mars 2010. Robert Toubon de l’association Equilibre et Population et aussi trésorier de l’association Genre en Action a fait une intervention
lors de l’évènement franco-américain du 2 mars 2010 sur le thème
« Impliquer les hommes dans la lutte contre les violences faites aux femmes ».

Pékin+15/CSW.

Eléments pour l’intervention de Robert Toubon lors de l’évènement franco-américain du 2 mars 2010 « Impliquer les hommes dans la lutte contre les violences faites aux femmes »

D’abord, quelques mots pour cadrer mon intervention.
Equilibres & Populations est une association qui plaide en faveur de ce que nous appelons « le bon usage de l’aide au développement », celui qui, parce qu’il ciblerait les besoins de base des populations, permettrait de faire enfin reculer durablement la pauvreté dans le monde. Et pour nous, ce rééquilibrage dans les situations respectives des riches et des pauvres implique d’abord -en priorité- la réduction des inégalités entre les hommes et les femmes. Notamment dans le domaine de la santé sexuelle et de la procréation, ou santé de la reproduction. Un domaine scandaleusement négligé depuis trop longtemps, à telle enseigne que l’OMD correspondant -le 5- est le plus en retard de tous.
Par ailleurs, vous savez que la politique française d’aide au développement cible d’abord l’Afrique subsaharienne, où se retrouvent la plupart des pays les plus pauvres du monde. C’est donc sur la situation des femmes dans cette région qu’Equilibres & Populations concentre son activité, et que je vais concentrer mon intervention. Et s’il fallait encore justifier le champ de celle-ci, je vous rappellerai simplement qu’avec guère plus de 10% de la population mondiale, l’Afrique subsaharienne enregistre plus la moitié de la morbi-mortalité maternelle, ou aussi plus de la moitié des avortements à risque (et des décès qui en résultent), ou encore que les femmes y représentent plus de 60% des personnes infectées par le vih/sida, et même 75% des nouvelles infections dans la tranche des 15/24 ans. Ce qui ne les dispense pas, dans le même temps, d’avoir à assurer la survie quotidienne de leurs familles, notamment dans le domaine agricole, alors même que le droit à la propriété des terres qu’elles cultivent leur est, la plupart du temps, refusé.
Ce sont là, au-delà des scandales qui, comme les viols massifs des femmes en RDC, font, à juste titre bien que trop rarement, la « une » des médias et du Conseil de sécurité des Nations unies, violences ordinaires, quotidiennes, éternelles. Des violences qui commencent par les mutilations sexuelles féminines, qui ne traduisent en réalité que l’universelle volonté des hommes de contrôler la sexualité des femmes, et donc leur pouvoir de faire les enfants de ces mêmes hommes. Des violences qui se poursuivent -toujours pour la même raison- par les mariages précoces et forcés, qui empêchent aussi les filles -autre violence- de bénéficier de leur droit à l’éducation. Des violences qui continuent par les grossesses tout aussi précoces et forcées, puisque le droit à la maternité choisie grâce à la contraception est aussi trop souvent refusé au Africaines, notamment francophones, dont au moins un tiers souhaiteraient pourtant, mais sans en avoir la possibilité, accéder au planning familial. Et c’est pour les mêmes raisons que s’enchainent les grossesses trop nombreuses et trop rapprochées qui, lorsqu’elles ne finissent pas par estropier et/ou tuer les femmes, les réduisent à un seul organe, l’utérus, limitant par là-même leurs possibilités d’engagement hors de la sphère génitale.
Pour l’instant, j’arrêterai là la triste litanie de toutes les violences ordinaires perpétrées depuis toujours à l’encontre des femmes, en complète négation de leurs droits les plus élémentaires, pourtant mille fois proclamés (et d’abord, depuis plus de trente ans, dans la CEDEF) mais jamais -ou si peu- respectés dans les faits. Or il ne s’agit ni d’un hasard ni d’une fatalité.
En réalité, ce décalage entre la théorie et la pratique est la conséquence directe du fait qu’on a eu trop longtemps une approche « femmes » (sans les hommes) et pas une approche « genre » (où l’on retrouve les deux sexes) Alors qu’il est évident qu’on ne pourra faire évoluer les relations socialement construites de façon déséquilibrée, entre les deux sexes, qu’en impliquant les deux moitiés de la population. Car si on oublie trop souvent que les femmes ne sont pas une espèce à protéger, en voie de disparition, mais qu’elles sont la moitié, et même un peu plus, de l’humanité…on oublie aussi que l’autre moitié est constituée par les hommes. Je vous le demande : ne pensez-vous pas que la meilleure façon de marcher, la plus sûre et la plus efficace, c’est de recourir à égalité à ses deux pieds ? Alors, comment peut-on croire qu’il en va autrement lorsqu’il s’agit du développement durable de l’humanité ?
Dans son premier discours après les quarante jours du deuil de la mort de son père Hassan II, le roi Mohamed VI du Maroc avait solennellement attiré l’attention des Marocains -hommes et femmes, mais d’abord les hommes- sur le fait que, jamais, des pays comme le Maroc ne parviendraient à résoudre leurs problèmes de développement s’ils continuaient, jour après jour, à nier les droits de la moitié de leur population. Car le résultat de cette approche hémiplégique, ce sont, en pratique et par exemple, des projets en faveur des femmes tenus à bout de bras de l’extérieur depuis vingt ou trente ans, ce qui signe à l’évidence l’échec de leur appropriation, justement pour cause de non-implication des hommes. Mais aussi leur échec tout court, car il n’y a pas de cas connu de réussite véritable d’une activité développée par des femmes et qui n’ai été récupérée après coup par les hommes.
Au contraire, lorsque les hommes sont d’emblée impliqués et convaincus, la durabilité au service de tous et de toutes est le plus souvent au rendez-vous. Tant il est vrai que lorsqu’on veut bien s’en donner la peine -l’indispensable volonté- et utiliser les méthodes adaptées aux contextes, il n’est nullement impossible de convaincre les hommes que leur intérêt n’est pas forcément dans le statu quo, et que le rôle dans lequel ils se sont laissé enfermer depuis la nuit des temps n’est peut-être pas aussi avantageux pour eux qu’ils le pensent.
Je me souviens qu’il y a onze ans, Equilibres & Populations, qui n’avait œuvré jusque-là que dans le plaidoyer politique au Nord, et le soutien au plaidoyer politique au Sud, a eu pour la première fois accès à une petite ligne budgétaire de la Banque mondiale (150 000 $/an répartis sur une dizaine d’actions) qui lui permettait d’aider ses partenaires africains à mettre en œuvre leurs projets. Il ne restait plus qu’à dénicher les heureux élus, en nous efforçant de réunir les conditions de la pérennité, car ce que nous demandait la Banque, c’était de lui trouver de bons partenaires dans les sociétés civiles, et de les aider à se renforcer.
A ce compte, le premier sélectionné a été, sans hésitation possible, notre ami le Dr Cheikh Tidiane Attié, qui avait fondé au Sénégal, quelques années auparavant, l’ONG Acdev, pour rendre aux populations des quartiers défavorisés de Dakar les services en matière de santé que l’Etat ne parvenait pas, ou plus, à leur rendre. Cheikh, qui cherchait à ce moment-là à réunir des fonds pour ouvrir son premier centre de santé à Pikine, développait en effet une démarche qui nous avait paru satisfaire à tous les critères du développement durable et de l’approche « genre » réunis, même si le terme « genre » n’était guère usité à l’époque.
Il s’agissait, après un travail approfondi d’information/sensibilisation dans les quartiers, notamment lors de réunions rassemblant aussi bien les hommes que les femmes, de donner à celles-ci les moyens de payer les consultations et les actes médicaux pour leurs enfants comme pour elles-mêmes, assurant ainsi l’équilibre financier, et donc l’avenir, de la structure. Car cet argent, les femmes ne l’avaient pas en propre, et les hommes, dans la relation de genre locale, le leur donnait rarement, ou pas au bon moment. Or que faire, en pratique, lorsqu’un besoin urgent de consulter se fait jour, que le chef de famille n’est pas là, que la mère n’a pas l’argent « dans sa poche » et que, de toutes façons, elle aurait besoin, pour aller au centre de santé, de l’autorisation de son mari ? C’est pourquoi Cheikh avait d’emblée prélevé sur les 10 000 $ du projet une tranche de 1 000 $ pour une caisse de crédit destinée à la formation puis à la mise en œuvre de petites activités génératrices de revenus (comme la teinture de tissus), revenus avec lesquels les femmes pourraient, toujours avec l’accord des hommes convaincus par les discussions organisées par l’ACDEV, payer leurs frais de santé. Et même payer l’école à leurs enfants, enclenchant ainsi (santé + éducation) la spirale vertueuse du développement durable.
De fait, dix ans après, toutes les structures de santé privées fondées par l’ACDEV à Pikine ou ailleurs, continuent à fournir leurs services aux populations défavorisées. Il y a quelques jours, Cheikh m’a même invité à découvrir son dernier « bébé » : une polyclinique mettant à la portée des plus pauvres les services de toutes les spécialités, y compris un mammographe en état de marche, ce qui est rarement le cas dans la plupart des grands hôpitaux de la capitale sénégalaise. Sans compter (mais avec quels indicateurs chiffrés pourrait-on la mesurer ?) l’évolution positive des rapports traditionnels entre hommes et femmes résultant -mais étant aussi à l’origine- de cette démarche exemplaire.
Autre exemple : le succès du programme dit « Kollo », dont E&P avait plaidé avec succès le financement auprès de la Coopération française. Il s’agissait de permettre aux femmes de ce district semi désertique à 40 km de Niamey (Niger) d’accéder enfin à la santé, et notamment au planning familial, dans un contexte de pauvreté, d’analphabétisme et de traditions les plus défavorables à toute évolution. Et pourtant, trois ans après le début du programme, le taux de contraception moderne avait été multiplié par trois ou quatre. Et le gouvernement du Niger se laissait convaincre de disséminer le succès de Kollo dans plusieurs autres districts sanitaires d’un pays dont l’avenir, à l’échéance de 2050, est radicalement menacé par la pression démographique.
Que s’était-il passé ? Les composantes d’un succès -ou d’un échec- sont évidemment toujours multiples. Mais ce qui a, de l’avis même de l’évaluateur, fait la différence à Kollo, c’est l’approche « genre » adaptée. En clair, l’assistance technique tunisienne (il s’agissait d’un projet Sud-Sud), culturellement proche du contexte de Kollo, a consacré toute la première année du programme à convaincre les imams et autres marabouts, qui ont eux-mêmes convaincu les hommes que tout cela était parfaitement en ligne avec la religion et qu’il fallait, non seulement laisser leurs épouses aller aux consultations et participer aux réunions organisées à cette occasion, mais encore y aller eux-mêmes.
Conclusion : si l’on veut arriver à respecter les droits des femmes (plan d’action de Pékin+15), il faut aussi/d’abord mobiliser les hommes (approche « genre »). Au-delà de la justice qui serait ainsi faite aux femmes, il y a là une condition nécessaire au recul de la pauvreté, qu’il s’agisse d’atteindre les OMD un par un ou dans leur globalité. C’est pourquoi E&P -avec de plus en plus d’ONG françaises- plaide inlassablement pour une approche "genre" des analyses et actions d’aide au développement, une approche qui est désormais adoptée par la Coopération française. Et finalement, en disant cela, je ne suis pas si loin des femmes violées en RDC que j’évoquais au début.
Tant il est vrai que tant que les relations socialement construites entre les hommes et les femmes seront ce qu’elles ont toujours été -un rapport de dominants à dominées- rien ne pourra empêcher, dès que craque le vernis de la civilisation, les secondes de n’être pour les premiers que des gibiers sexuels. Alors que si les hommes étaient convaincus -ce qui, encore une fois, est loin d’être impossible- qu’à tous points de vue, il serait bien plus coût-efficace et confortable -pour eux- de rééquilibrer leurs rapports avec leurs femmes et leurs filles, il va de soi que dans ce nouveau partenariat entre le masculin et le féminin, le viol -et les violences en général- ne seraient, la plupart du temps, plus de mise. Car avec l’approche « genre », c’est enfin aux causes des violences qu’on s’attaque, et pas seulement aux résultats.
Un dernier mot. Je pourrais dire encore bien des choses, toujours fondées sur notre expérience du terrain, à propos de l’implication des hommes, notamment dans la lutte contre les mutilations sexuelles féminines, mais pour l’instant il est plus que temps de vous avouer mon appartenance au réseau francophone Genre en Action, à la direction duquel je suis même, depuis peu, associé. Mais cela ne veut surtout pas dire que je ne suis pas, quand je plaide pour le genre et la santé sexuelle et de la procréation, objectif.
En effet, Equilibres & Populations, étant une petite structure, ne peut pas se permettre de se disperser : nous devons aller à l’essentiel, pour être le plus efficaces possible. Et l’essentiel, au milieu des multiples crises qui secouent notre monde, c’est bien l’effet destructeur des inégalités et, au premier chef, des inégalités entre les hommes et les femmes. Le plus efficace, c’est donc de déconstruire la triste réalité actuelle grâce à l’approche « genre », puis de reconstruire une réalité meilleure, en allant là aussi à l’essentiel : les droits des femmes en matière de sexualité et de procréation, dont la négation a été, jusqu’ici, le ferment fondamental des inégalités entre les hommes et les femmes, et donc des violences exercées par les premiers sur les secondes. CQFD.
Je vous remercie.
Robert Toubon
robert.toubon chez equipop.org et http://www.equipop.org/

Robert Toubon est trésorier de l’association Genre en Action (www.genreenaction.net)

Voir aussi la résolution de l’OIF et les autres contributions de la délégation française.

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