Indicateurs au féminin : l’Afrique ouvre la voie

Jean Gadrey, Professeur émérite d’économie à l’Université Lille 1, spécialiste des domaines de recherche comme la « Socio-économie des services » et les « Nouveaux indicateurs de richesse », a publié pour Alternatives Economiques le résultat d’une de ses recherches sur les indicateurs au féminin en s’appuyant sur l’existence d’indicateurs novateurs, dont l’un, d’origine africaine. Jean Gadrey revient sur les avancées que ces nouveaux indicateurs synthétiques représentent dans le domaine des mesures des inégalités hommes - femmes.

Il y a quand même parfois de bonnes nouvelles, et elle ne viennent pas forcément de lieux où on les attend. Il existe très peu d’indicateurs synthétiques internationaux des inégalités (multiples) entre les femmes et les hommes. Or deux nouveaux viennent de naître ces dernières années, dont l’un, épatant, en Afrique. On lui souhaite une bonne espérance de vie en bonne santé.
Depuis les années 1990, deux indicateurs seulement étaient un peu connus des spécialistes des inégalités de genre. Ils ont été produits par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement). Ils sont très loin d’être aussi diffusés que l’IDH (l’indicateur de développement humain), et ils ont de gros défauts sur lesquels je n’insiste pas (ce sont des usines à gaz). Je l’ai fait ailleurs. L’un d’eux, le plus intéressant, s’appelle en français l’IPF, indicateur de participation des femmes à la vie économique et politique. En anglais, on parle d’empowerment, difficile à traduire. Pour votre information, voici le classement des 22 premiers pays sous l’angle de la participation des femmes, selon le dernier rapport du PNUD (2009).


Je vous laisse le soin de commenter. Sachez juste que, dans cet indicateur, on fait une moyenne (fort compliquée) de trois variables tenant compte
- 1) de la part des femmes dans la représentation parlementaire nationale,
- 2) de la part des salaires perçus par les femmes dans la masse salariale nationale, et
- 3) de la part des femmes dans un ensemble de professions qualifiées et/ou à haut niveau de responsabilité.
Ce sont trois variables très importantes et bien choisies. Mais il en manque, notamment la part du travail féminin dans le total du temps de travail domestique. La raison de ce manque est probablement qu’une minorité de pays seulement organise des enquêtes de « budget-temps ».
Mais ce fait est aussi un « indicateur » de la très faible considération politique accordée à ce travail, pourtant bien plus important dans le monde (en volume d’heures) que le travail rémunérateur. En France, on est encore obligé de se reporter à des données de 1999, et on n’aura pas de chiffres actualisés avant 2011. Or on a des enquêtes mensuelles de conjoncture, des PIB par trimestre et de lourdes enquêtes sur l’emploi « en continu » avec des résultats annuels ! Ne pourrait-on pas faire le point sur les activités domestiques tous les trois à cinq ans, en retenant des travaux de la « commission Stiglitz » la recommandation n° 5 : réaliser périodiquement et systématiquement des comptes satellites des activités domestiques ? À moins évidemment que l’argument soit que, dans ce domaine, cela change tellement peu et changera si peu à l’avenir…
L’indicateur africain de statut compare des femmes et des hommes :
Dans le cadre de la « commission économique pour l’Afrique » des Nations Unies, un projet de nouvel indicateur (Gender Status Index) avance depuis plusieurs années. Il est assez remarquable et il va beaucoup plus loin que l’IPF alors que pourtant il vise des pays dont les statistiques sont souvent plus pauvres que la moyenne. Il a été piloté par la directrice du Centre africain sur le genre et le développement. Des ONG et représentants de la société civile y ont été associés. Voir ce lien, rubrique publications, puis « gender and development ».
Ses principes sont les suivants :
- Un indicateur aussi simple que possible afin de « démocratiser les statistiques ».
- Égale pondération des diverses variables à l’intérieur de chaque « dimension » puis égale pondération des dimensions de chaque grand « domaine », puis égal poids des trois grands domaines (voir plus loin).
- Chaque fois que les données existantes le permettent, les présenter aussi par catégories sociales et d’âge.
- Utiliser l’indicateur à la fois pour suivre des évolutions dans le temps et pour des comparaisons entre pays.
- Partir d’un ensemble ambitieux de variables (42, regroupées en trois grands domaines et sept dimensions) même si certaines ne sont pas encore disponibles dans certains pays, afin de faire pression sur leur production.
- Intégrer des variables plus ou moins « universelles » et des variables (relativement) spécifiques aux problèmes de l’Afrique et des femmes africaines, comme des données sur le travail informel, notamment dans l’agriculture, l’accès des femmes à la terre et au crédit, la liberté pour les femmes de disposer d’un revenu propre, la prévalence du Sida, etc.
- Mesurer systématiquement pour chaque variable les inégalités entre les femmes et les hommes comme rapport de la « performance » des femmes à celle des hommes. Par exemple, si le taux de scolarisation des filles dans le primaire est de 40 % et celui des garçons de 50 %, l’inégalité sera mesurée par le rapport 0,4/0,5, soit 0,8, l’égalité parfaite correspondant à 1.
Domaines et dimensions :
Les trois grands domaines retenus s’inspirent explicitement des conceptions d’Amartya Sen. Les « capabilités » (capacités de prendre sa vie en mains, individuellement et collectivement) sont ainsi divisées en :
1) capacités liées à la santé et l’éducation, avec par exemple pour l’éducation trois dimensions : la scolarisation (trois variables, une par cycle d’enseignement), les abandons précoces d’études (deux variables, une pour chacun des deux premiers cycles), la maîtrise de la lecture (deux variables).
2) capacités liées aux « opportunités et pouvoirs économiques » avec également trois dimensions : le revenu (salaires et autres revenus, en tout sept variables), l’emploi du temps (trois variables), et l’accès aux ressources économiques, incluant l’emploi dans le secteur formel, l’accès aux moyens de production et au crédit, et l’accès aux professions qualifiées et à responsabilités économiques.
3) Pouvoir politique au sens large, incluant la participation à la politique publique et aux responsabilités dans les organisations de la société civile, syndicats compris.
Malheureusement, à ce jour, on ne dispose pas encore en ligne des résultats de la première expérimentation de cet indicateur dans douze pays. Il semble qu’un rapport qui les contient ait été présenté fin novembre 2009 à une conférence internationale, mais il n’est pas en ligne. On l’aurait depuis longtemps si c’était sur un autre sujet que les inégalités entre les femmes et les hommes…
Même le Forum de Davos s’y met !
Le forum économique mondial annuel de Davos, qui réunit le gratin des puissants et des dominants, n’est pas exactement le cadre où l’on attend des avancées sur ces questions. Son obsession est la compétitivité des nations, et il produit d’ailleurs tous les ans un indicateur synthétique classant les pays selon divers critères de compétitivité.
Il faut donc prendre comme une bonne nouvelle le fait qu’il ait lancé, lui aussi, un « indicateur global d’inégalités entre les sexes » (Global gender gap index). La bonne surprise est redoublée quand on y regarde de près, car il est vraiment bien conçu lui aussi. Moins bien que l’indicateur africain quand même (rien par exemple sur le travail domestique). Voir ce lien.
Les résultats ne manquent pas d’intérêt. Le classement du rapport 2009 porte sur 134 pays, et le fait le plus significatif est sans doute le constat qu’en matière d’inégalités hommes/femmes, nombre de pays pauvres, dont l’Afrique du sud et même Cuba, font nettement mieux que nombre de pays riches comme les Etats-Unis (31ème), le Portugal (46ème), l’Italie (72ème), le Japon (75ème) et la Grèce (86ème). La France est 18ème. Comme d’habitude, les pays nordiques sont en tête. Bien entendu, on pourra dire que l’égalité dans la pauvreté n’a pas le même sens que l’égalité dans l’abondance relative, mais cela ne réduit pas la pertinence d’indicateurs strictement dédiés aux inégalités, ce qui est le cas pour cet indicateur, tout comme pour celui des femmes en Afrique. Ce n’est pas le cas de l’IPF qui, en mélangeant ces deux problématiques, perd beaucoup en lisibilité et simplicité.
Forum de Davos oblige, les auteurs et auteures du rapport mettent un point d’honneur à montrer que leur indicateur est positivement corrélé à l’indicateur de compétitivité des nations. Comme s’il n’y avait pas d’autres raisons de défendre l’égalité que la compétitivité, sorte de finalité suprême. Mais après tout, vu le public auquel ils s’adressent à Davos…
Indispensables indicateurs synthétiques :
Une dernière remarque. Une fois de plus, quand de grandes organisations internationales ou de grandes ONG visent d’abord à sensibiliser ou à populariser une cause, ils ont recours à des indicateurs synthétiques. Les inégalités entre les femmes et les hommes ont de très nombreuses dimensions, et si l’initiative sur l’Afrique s’était contentée d’afficher des tableaux de bord de 42 indicateurs, autant dire qu’elle serait passée inaperçue et qu’elle serait condamnée à l’inefficacité politique et médiatique. On a absolument besoin des tableaux de bord pour aller plus loin que les indicateurs synthétiques et pour guider des politiques, mais on a absolument besoin des indicateurs synthétiques pour attirer l’attention de ceux qui ont tendance à ne pas voir les problèmes.

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Source : Jean Gadrey Blog archives

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