Intégrer les sexospécificités dans les politiques macroéconomiques

Produit national brut (PNB), investissement, épargne, balance des paiements - voilà les catégories que les macroéconomistes analysent. Mais l’analyse macroéconomique peut-elle être indifférente aux sexospécificités ?

2005-03-07

Lisa Waldick

Les économistes ont longtemps considéré que les marchés étaient simplement des lieux où des particuliers se rencontraient pour effectuer des transactions commerciales en vue d’en retirer des avantages personnels. Aujourd’hui, cette perception est contestée. De nombreux chercheurs estiment qu’il est illusoire de penser que l’analyse macroéconomique peut faire abstraction des rôles sexospécifiques - il faut modifier cette conception, sinon tout le monde risque d’en souffrir. En fait, le Programme d’action de Beijing, adopté unanimement par les 189 pays participants à la Quatrième Conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes, en 1995, précise qu’« il faut repenser et reformuler les politiques macroéconomiques… » et que « l’analyse sexospécifique de toutes sortes de politiques et de programmes est [donc] essentielle au succès de la lutte contre la pauvreté ».

Toutefois, il y a relativement peu d’économistes qui possèdent l’expertise et la formation nécessaires pour aider à l’élaboration de politiques macroéconomiques qui soient équitables aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Nilufer Cagatay participe à un projet de recherche qui vise à modifier cette situation. Professeure agrégée d’économique à l’Université de l’Utah, Cagatay contribue à former aux approches féministes de la macroéconomie et de l’économie internationale des économistes principaux qui proviennent surtout d’universités, d’institutions de recherche et d’organisations internationales du Sud.

Cagatay coordonne, avec Diane Elson, Rania Antonopoulos et Maria Floro, le programme d’enseignement de l’International Working Group on Gender, Macroeconomics and International Economics (GEM-IWG) que finance le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Le GEM-IWG est un réseau international d’économistes créé en 1994 dans le but de favoriser la recherche, l’enseignement, la formulation de politiques et les activités de promotion dans le domaine des approches non sexistes de la macroéconomie, de l’économie internationale et de la mondialisation. Explore a demandé à Cagatay pourquoi il importe de tenir compte des sexospécificités dans l’analyse macroéconomique.

Pourquoi certains économistes ont-ils eu du mal à reconnaître que la non-intégration des sexospécificités dans l’analyse macroéconomique est un problème ?

Parce que la plupart d’entre eux ont été formés à penser que la macroéconomie, c’est l’étude des agrégats - qui comprennent, par exemple, le niveau d’emploi ou les taux de change. Nous essayons, de notre côté, de démontrer que derrière ces agrégats se cachent les comportements de différents groupes de personnes. En macroéconomie, il existe une notion idéalisée selon laquelle chaque personne est un « être humain économique rationnel » - ou, pour être plus précis, un « sujet économique rationnel ». Selon ce concept, l’individu est un être égoïste qui aspire à maximiser les avantages découlant de la consommation de biens. Cette notion du comportement humain s’appliquerait à tout le monde. Or, en général, les économistes hétérodoxes - qui ne sont pas uniquement des féministes ni des macroéconomistes - critiquent vigoureusement ce concept, faisant valoir qu’il ne décrit ni le comportement des femmes ni celui des hommes.

Pouvez-vous nous décrire d’autres divergences entre les économistes de l’école dominante et les économistes féministes ?

Les féministes soutiennent que le comportement économique est aussi façonné par la société. Le fait que l’on ait inculqué aux femmes, dans un très grand nombre de cultures, la notion de maternité pourrait inciter à l’altruisme - à tenir compte des besoins des enfants et de ceux des autres personnes auxquelles elles sont portées à prodiguer des soins.

Les féministes font également valoir que l’économie comprend non seulement la sphère monétisée, mais aussi le travail non rémunéré qui, dans la plupart des cultures et des pays, est davantage assumé par des femmes que par des hommes. L’économie monétisée et l’économie non monétisée font toutes deux partie du même système. En fait, la sphère monétisée ne pourrait exister, pour ainsi dire, sans la sphère reproductive, c’est-à-dire les activités qui sont liées à la reproduction humaine. Nous affirmons en outre que les soins dispensés à des êtres humains - la prise en charge - doivent être pris en compte dans l’analyse économique dont ils constituent un élément essentiel. Ainsi, l’analyse macroéconomique redéfinit, du point de vue du genre, le champ d’analyse pour englober les activités non rémunératrices, et notamment la prestation de soins.

Le genre est aussi un élément de stratification de la société, au même titre que la race, la classe sociale, l’appartenance ethnique, etc. Par exemple, il sert à déterminer à qui incombe une tâche donnée, qui sera propriétaire des biens, qui aura accès aux intrants et recevra une rémunération pour le travail accompli.

Comment cette analyse influence-t-elle la formulation de politiques ?

Évidemment, à ce chapitre, nous visons principalement à élaborer des politiques macroéconomiques équitables, respectueuses de la sexospécificité. L’exemple qui illustre le mieux notre position est celui de la politique budgétaire. L’un des arguments que nous faisons valoir, et auquel souscrivent naturellement de nombreuses personnes depuis quelque temps, est que les politiques budgétaires ont un contenu politique et un contenu social. Toute politique budgétaire est fondamentalement une politique de répartition : elle établit comment il y a lieu de ventiler les dépenses publiques et auprès de qui on devra percevoir les impôts. Nous favorisons les politiques budgétaires favorables aux pauvres aussi bien que les budgets respectueux des rôles sexospécifiques, ou budgets équitables pour les hommes et pour les femmes, les termes pour décrire cette notion sont nombreux.

Comment déterminez-vous qu’un budget est équitable pour les hommes et les femmes ?

Dans les exercices de ce genre, les économistes analysent les budgets d’un pays pour déterminer comment les ressources publiques sont utilisées sous l’angle de la sexospécificité, en accordant une attention particulière aux plus démunis. Il s’agit alors d’analyser non seulement les ressources spéciales allouées aux femmes, mais le budget dans son ensemble, et d’établir dans quelle mesure il est équitable. Prenons l’exemple d’un gouvernement qui élabore un programme de travaux d’infrastructure publique en vue de créer de l’emploi. Évidemment, une fois que l’infrastructure sera construite, les hommes aussi bien que les femmes en profiteront. Mais il y a une autre question : à qui iront les emplois créés ? Dans bon nombre de pays, ce sont les hommes qui effectuent les travaux de construction. Par conséquent, ce gouvernement aura peut-être atteint son objectif en matière de création d’emploi, mais il ne l’aura pas fait d’une façon équitable pour les hommes et pour les femmes.

Un gouvernement peut aussi constater que dans certaines régions du pays, la population n’a pas accès à de l’eau propre. Or, il se trouve que ce sont surtout les filles et les femmes qui vont chercher de l’eau. Bien sûr, il est important que les pouvoirs publics prennent des mesures pour approvisionner les populations en eau potable. Mais il y a un autre aspect à considérer : en agissant de la sorte, ils contribueront aussi à réduire les longues heures que les filles et les femmes consacrent à ce travail, sans être rémunérées.

Il y a beaucoup d’interactions entre les divers aspects en cause. Ainsi, un gouvernement peut décider d’ouvrir des écoles pour favoriser l’éducation des filles. Toutefois, de nombreuses raisons pourront empêcher les filles de fréquenter ce nouvel établissement, et dans certains cas, cela pourra être parce qu’on leur aura demandé d’aller chercher de l’eau et de ramasser du bois - tâches qui occupent une grande partie de leur temps. Si les dirigeants du pays ne sont pas sensibilisés aux questions de genre - qu’ils ne connaissent pas les différents types de tâches accomplies par les filles et les garçons ainsi que par les femmes et les hommes, - ils vont entreprendre des projets, comme ouvrir des écoles, et se demander ensuite pourquoi les parents n’y envoient pas leurs filles.

Ainsi, une politique pourrait ne pas donner les résultats escomptés parce qu’on n’aura pas tenu compte des sexospécificités ?

Exactement, et ce, parce que les résultats de toute politique macroéconomique, quelle que soit la façon dont vous l’adaptez, sont toujours modifiés par les relations sociales, notamment les rapports hommes-femmes.

Quelle a été l’importance de la Déclaration et du Programme d’action de Beijing au chapitre de la promotion de budgets respectueux des rôles sexospécifiques ?

Elle a été très grande. On constate qu’on adopte plus souvent de tels budgets, mais la situation s’améliore lentement, ce qui est inévitable. Les processus budgétaires varient d’un pays à l’autre. En outre, l’analyse des budgets est loin d’être une tâche aisée et il n’existe pas de formule universelle. Il faut mener de nombreuses activités de promotion pour réussir à changer le cours des choses. Si un gouvernement adopte un budget équitable, c’est parce qu’un grand nombre de personnes ont auparavant exercé des pressions à cette fin. Les gens prennent le Programme d’action de Beijing et le montrent aux dirigeants, en leur disant : regardez, la position que nous défendons a été adoptée par tous les pays. Pour eux, c’est un outil qui leur permet notamment d’attirer l’attention et d’inciter les gouvernements à rendre des comptes.

Vous êtes coordonnatrice d’un réseau d’économistes qui fait la promotion des approches non sexistes de la macroéconomie. D’après vous, comment ce réseau peut-il contribuer à augmenter le nombre de chercheurs soucieux d’effectuer des analyses sexospécifiques ?

Ce réseau est absolument indispensable compte tenu du courant de pensée qui prédomine en économie, et plus particulièrement dans une macroéconomie qui ignore les questions de genre. On peut rapidement avoir l’impression de mener une bataille très solitaire lorsqu’on est la seule personne à défendre l’approche sexospécifique au sein d’une équipe ou d’une institution. Le fait d’avoir accès à un réseau international brise ce sentiment d’isolement.

Par ailleurs, ce réseau constitue un précieux outil d’apprentissage. Il offre un large éventail de possibilités à cet égard, car ses membres proviennent de nombreux pays. Le contexte de chaque pays est très important - évidemment, une politique peut donner des résultats différents au Canada et au Kenya. De plus, les membres n’ont pas les mêmes antécédents : certains travaillent dans des organisations qui élaborent des politiques, d’autres au sein d’institutions de recherche ou encore d’établissements universitaires. Les universitaires ressentent le besoin de discuter avec des responsables de l’élaboration de politiques, alors que ces derniers ont besoin d’échanger avec ceux qui se consacrent surtout à la recherche technique, et ainsi de suite. Grâce à ces interactions, les résultats de la recherche technique peuvent être intégrés de façon concrète aux politiques. Tous ces acteurs doivent avoir en tout temps la possibilité d’interagir les uns avec les autres.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Nous avons bon espoir d’augmenter au sein des universités, des institutions de recherche et des gouvernements le nombre d’économistes qui peuvent exercer une influence sur les responsables des politiques. Nous œuvrons en vue de l’intégration systématique des sexospécificités dans les politiques macroéconomiques et les politiques économiques internationales.

Lisa Waldick est rédactrice en chef du magazine Explore.

Source : http://www.idrc.ca/fr/ev-71607-201-1-DO_TOPIC.html

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