L’Afrique à l’heure de Beijing + 10

Interview de Mme Joséphine Ouedraogo, Directrice du Centre africain pour le genre et le développement de la Commission économique des Nations-Unies pour l’Afrique, basé à Addis Abeba, Ethiopie. Un bilan en 10 dix questions-réponses.

Renforcer les progrès réalisés par les femmes
pour mieux relever les défis du développement

(Source : Site de la CEA
www.uneca.org/fr/acgd/fr/800x600/acgd.htm.

Q 1- Au nord comme au sud, on parle aujourd’hui du processus d’évaluation décennale de la Plate-forme d’action de Beijing, communément appelé Beijing+10. Pourriez vous nous situer cet évènement dans son contexte historique ?

R : Depuis 1975, grâce aux capacités de mobilisation des Nations-Unies, la question de la promotion des femmes et de l’égalité entre hommes et femmes est devenue une préoccupation mondiale. C’est ainsi qu’une série de Conférences mondiales s’organise tous les 5 ans pour examiner la situation des femmes et proposer des plate-formes d’actions en vue de l’améliorer. La première conférence mondiale a eu lieu à Mexico en 1975, la quatrième à Beijing en 1995. Celle ci a marqué un tournant important à cause du lien interactif qui a été défini et reconnu entre les problèmes dont souffrent les femmes partout dans le monde et une certaine approche, suivie jusque là, des problèmes de développement, de justice et de paix qui se posent dans tous les continents. La Plate-forme d’Action Mondiale adoptée à Beijing est alors devenue un cadre de référence, tant pour l’action gouvernementale nationale, que pour celle des organisations de la société civile, que pour l’action des partenaires au développement.
En 2005, la Plate-forme d’Action de Beijing aura 10 ans. Les états du monde entier ont donc eété invités par l’Assemblée générale des Nations-Unies à faire le bilan des progrès accomplis dans le statut social, économique et politique des femmes depuis 1995.

Q 2- On parle beaucoup moins, cependant, de la Plate-forme d’Action de Dakar, appelée également « Plate-forme d’Action africaine » qui, s’est penchée sur les problèmes spécifiques à l’Afrique, et sur les difficultés que vit la femme africaine. Qu’est-elle devenue ?

R- La Plate-forme de Dakar ou Plate-forme d’Action africaine, a été adoptée par les femmes africaines et leurs gouvernements lors de la 5ème Conférence régionale africaine sur les femmes, organisée par la CEA en 1994 à Dakar, afin de préparer la participation de l’Afrique à la Conférence mondiale de Beijing. La Plate-forme africaine a été un instrument de synergie et de réflexion commune entre les femmes africaines elles-mêmes d’une part, et entre les femmes et leurs gouvernements, d’autre part, autour des grands problèmes qui caractérisent la situation des femmes ; et des actions prioritaires à mener tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle du continent.

Les composantes de la Plate-forme africaine ont profondément inspiré celles de la Plate-forme mondiale. La première comprend 11 domaines prioritaires et la seconde en comprend 12. Ils sont à peu près similaires. La question de la petite fille, qui est le onzième domaine prioritaire de la Plate-forme africaine, a été débattue à Beijing et inscrite dans la Plate-forme de Beijing, grâce à l’apport des africaines.
Qu’est devenue cette Plate-forme de Dakar ? Etant donné sa grande similarité avec celle de Beijing, il était plus aisé pour les gouvernements, les ONGs et les partenaires, de ne faire référence qu’à une seule Plate-forme, qui lierait plus facilement l’Afrique au reste du monde.

Q 3- Comme vous le savez, 2004 et 2005 seront marquées par d’autres échéances aussi importantes, telles CIPD +10, Copenhague + 10, OMD + 5, etc. Devant pareil foisonnement de bilans, en quoi celui de Beijing+10 va t-il marquer la différence ; et quelle valeur ajoutée pourrait-il apporter ?

R : Cette question est très importante, car nous avons noté au fil des années, une lassitude croissante vis-à-vis des grandes conférences sur les femmes. Pourquoi cette lassitude ? Il semble de plus en plus évident, comme l’indique d’ailleurs la Plate-forme de Beijing, qu’il ne saurait y avoir de solutions durables aux problèmes de marginalisation, d’injustice et de violences en tous genres que vivent les femmes, si ceux qui en sont les vecteurs (les hommes ainsi que les modèles de société), ne sont pas inclus dans les mécanismes d’échanges, de conception et de mise en oeuvre des Plate-formes d’action pour les femmes. Il ne sert à rien de se rencontrer « entre femmes » pour échanger et définir nos priorités, s’il faut ensuite mobiliser du temps et des énergies pour aller négocier, souvent à armes inégales, leur acceptation et leur mise en œuvre par les acteurs et les décideurs nationaux et internationaux à la tête des institutions de financement et de développement.

C’est pourquoi, le Secrétaire Général des Nations-Unies, M. Koffi Anan a demandé que les bilans qui seront faits sur Beijing + 10, à l’échelle nationale, sous-régionale, continentale et mondiale, fassent le lien avec les autres bilans devant être faits pour les autres secteurs.
Comment faire des « ponts » entre Beijing + 10, CIPD + 10 et Copenhague + 10 pose un vrai défi méthodologique et stratégique aux institutions tenues d’organiser ces bilans.

Q 4- Comment donc la CEA compte-t-elle s’y prendre pour éviter que Beijing + 10 ne constitue un « festival » de plus, une autre kermesse de femmes, comme on se plait à appeler ce genre de rencontres ? Sur quoi va donc porter cette évaluation de manière concrète, et quelle en sera l’originalité ou l’avantage pour le continent africain ?

R : Le défi pour la CEA sera à la fois d’ordre méthodologique et stratégique. Notre but est de faire le bilan des progrès accomplis dans la prise en compte des objectifs prioritaires de la Plate-forme de Beijing par les responsables gouvernementaux des secteurs-clé du développement national : finances, plan, santé, agriculture, développement économique, commerce et industries. Il faudrait donc pouvoir amener ces responsables gouvernementaux à participer aux réunions de Beijing + 10. Bien sûr, nous aborderons d’autres secteurs extrêmement importants ayant une grande influence sur le statut social et politique des femmes, leur liberté et leur sécurité. Il s’agit des questions de gouvernance, de gestion des déplacements de populations dus aux conflits et à d’autres catastrophes, des questions de statut juridique, etc.

Là aussi, il faudra réussir à inclure dans le débat les acteurs nationaux qui gèrent ces questions : parlementaires, magistrats, responsables de collectivités locales, etc.
La Conférence africaine sur Beijing + 10 ne sera donc pas un « Festival de Femmes », car, en accord avec le Secrétaire exécutif de la CEA, cette Conférence sera conjuguée au Forum annuel sur le Développement de l’Afrique, qui traitera cette année du thème de la Gouvernance. Ce Forum réunira un public hétéroclite, ce public que justement, nous avons toujours du mal à mobiliser pour les « Conférences de Femmes ».

Q 5- Pourriez-vous d’ores et déjà nous donner une idée sur les percées notables que l’Afrique a réalisées au cours de la décennie post-Beijing ?

R : Je ne peux parler que des changements les plus visibles, en attendant que le processus d’évaluation nous révèle d’autres aspects. Les femmes africaines ont fait un « bond en avant » sur le plan politique. L’adoption de la parité dans les organes décisionnels de l’Union africaine, et l’élection en juillet 2003 de 5 femmes Commissaires aux côtés de 5 hommes, place l’organisation politique africaine au premier rang mondial en termes de participation des femmes aux plus hautes instances décisionnelles. Plus récemment, en mars 2004, une femme, Mme Gertrude Mongella, a été élue à la tête du Parlement Panafricain, tandis que le Parlement lui-même comprend environ 25% de femmes députés.

Les femmes continuent d’être nommées au sein des gouvernements, pour des portefeuilles habituellement réservés aux hommes : ceux des affaires étrangères et finances, notamment.

L’Afrique a également fait un bond notable dans le domaine de l’éducation : le taux de scolarisation des enfants dépasse 59% ; et l’écart qui existait entre les filles et les garçons inscrits à l’école a rétréci de 5-10 points ( aux niveaux primaires et secondaires) dans la majorité des pays africains. Les filles représentent aussi 30% des étudiants de l’enseignement supérieur.

Q 6- Que signifient ces progrès et comment les exploiter au service du développement économique en Afrique ?

R. Ces percées politiques signifient surtout que les femmes africaines sont en train de démontrer qu’elles ont des compétences égales à celles des hommes sur tous les plans ou presque. L’on ne peut plus attendre que l’ensemble des femmes soient scolarisées ou alphabétisées pour les impliquer dans le pilotage du développement de leurs pays et du continent. Parmi les 30 % de femmes africaines instruites, on peut aisément recruter, nommer ou élire des femmes disposant de compétences dans tous les secteurs, allant de l’aéronautique aux sciences sociales et politiques. Notre grande préoccupation à l’égard des femmes qui participent aux instances du pouvoir, c’est de nous assurer qu’elles ne vont pas chausser les mêmes bottes que les hommes. Nous souhaitons qu’elles soient suffisamment nombreuses et fortes pour impulser au sein des institutions qu’elles dirigent, plus d’humanisme, de justice et de professionnalisme. Nous souhaitons surtout qu’elles n’oublient pas, comme beaucoup de nos leaders politiques hommes, qu’elles sont un espoir pour les milliards de femmes qui souffrent sur le terrain.

Les femmes africaines continuent de conquérir également le secteur industriel et commercial, bien qu’on en parle moins. Les femmes chefs d’entreprise font légion sur le continent. On les rencontre dans la majorité des pays, du Nord au Sud. Elles participent à la création d’emplois, et elles disposent d’un capital financier qui les place dans certains pays, parmi les « hommes d’affaires » les plus riches. L’avantage d’avoir des femmes dans le secteur privé, c’est qu’étant plus sensibles que les hommes, elles utilisent une partie de leurs bénéfices pour des activités sociales (notamment dans le secteur de l’éducation et de la santé) .

Q 7- Mais vous conviendrez qu’il existe encore d’énormes problèmes que les femmes africaines vivent au quotidien. Quel ordre de priorité leur donneriez-vous ?

R : C’est vrai que de ce point de vue, le continent africain est le continent des paradoxes. Tandis que les femmes, (une minorité, certes, sont en train de conquérir les postes les plus élevés, la grande majorité continue de consacrer des heures chaque jour, surtout en zone rurale, aux activités d’approvisionnement et d’alimentation de leurs familles. 1, 5 femmes sur 10 meurent au cours de leur grossesse ou à l’accouchement. Les femmes représentent 58% des cas atteints du SIDA en Afrique sub-saharienne. Des centaines de milliers de petites filles deviennent chefs de ménage en remplacement de leurs parents décimés par le même VIH/SIDA. Les femmes continuent d’être les plus grandes victimes (viols, faim, déplacements) des conflits armés qui persistent ça et là sur le continent.

Pour différentes raisons sociologiques et culturelles, les femmes sont plus exposées que les hommes aux problèmes de développement du continent africain ; et elles en payent un prix plus élevé que les hommes. Lorsqu’il y a famine, ce sont les femmes qui se sacrifient pour que les enfants survivent. Lorsqu’il y a manque d’eau, ce sont les femmes qui se déplacent pou ramener les 10 à 20 litres nécessaires au fonctionnement de la famille. Là où il n’y a pas d’électricité ni de gaz, ce sont les femmes qui vont chercher le bois, la paille ou la bouse de vache pour combler le besoin d’énergie. Lorsqu’il y’a un malade du SIDA dans la famille, c’est la femme qui le veille, qui le nettoie et qui le nourrit, à la maison comme à l’hôpital.

Q 8- De plus en plus, l’on s’accorde à dire aujourd’hui que l’Afrique n’est pas pauvre. Pourtant, c’est le continent où la femme est le plus frappée par la pauvreté, et où elle a le plus de difficultés à accéder aux besoins de base tels que les soins médicaux, la santé, la sécurité, l’intégrité physique, etc. Comment expliquez-vous cette réalité ? Et comment la changer, au-delà des discours et des instruments internationaux ?

R : L’Afrique n’est pas pauvre, elle est pauvrement gérée. C’est l’un des continents qui disposent des plus grandes ressources économiques naturelles : cacao, café, diamant, pétrole, fleuves, etc. Ces ressources naturelles ont toujours été soit pillées, soit mal exploitées. Si elles étaient gérées au profit du développement du continent, la population africaine ne serait pas comptée parmi les plus pauvres de la planète. L’absence de démocratie arrange ceux qui ont la responsabilité de l’exploitation et de la gestion des ressources économiques du continent. Si les peuples, dont les femmes constituent au moins 50%, avaient leur mot à dire sur la gestion de ces ressources, il n’y aurait pas ces problèmes ; et certains pays ne seraient pas exposés constamment aux conflits armés, ni à la déstabilisation politique.

Q 9- Vous voulez parler de démocratie, n’est ce pas ?

Oui, en effet. Je crois que l’un des moyens par lequel l’Afrique pourra satisfaire les besoins élémentaires de ses populations, c’est la démocratie. Tant que les femmes et les hommes ainsi que les jeunes, ne peuvent pas participer directement au choix des priorités d’investissement et au contrôle de l’exécution des plans de développement, la minorité qui gouverne continuera de rester insensible aux problèmes quotidiens des populations. Une certaine opinion politique dit qu’un peuple analphabète ou non scolarisé ne peut pas participer à la décision politique. Si cette hypothèse s’avère crédible, alors il faudrait que les dirigeants africains, avec le soutien de leurs partenaires au développement, acceptent de faire de l’éducation la priorité numéro un de leurs plans de développement. Cela signifie rendre l’école obligatoire et gratuite, de sorte que dans une quinzaine d’années, nous pourrions espérer avoir une population capable de participer à la prise de décision et à l’orientation politique du gouvernement.

Q 10- A propos de conflits armés, quel a été l’apport du Comite des femmes africaines pour la paix et le développement, crée en avril 1998 ? Comment renforcer l’action menée conjointement par la CEA et l’Union africaine en vue de dynamiser son rôle sur le terrain ?

R : En effet , le Comité des femmes africaines pour la paix et le développement fait partie des recommandations inscrites sur la Plate-forme d’Action africaine que les gouvernements africains ont endossée à Beijing. La CEA et l’Organisation de l’unité africaine (OUA) de l’époque, ont reçu mission de créer le Comité, en identifiant des femmes pour en être membres et en organisant une réunion en vue d’élaborer les textes constitutifs de ce Comité.

Son mandat était essentiellement de mettre tout en œuvre pour assurer la participation des femmes africaines aux négociations de paix ; ainsi qu’à tous les mécanismes de gestion des conflits et de maintien de la paix.

Sur le terrain, le Comité a fait un travail important dans ce sens,n, notamment au Burundi, dans les pays de la Manu river (Guinée, Liberia, Sierra Leone), ainsi qu’en République Démocratique du Congo. Les membres du Comité ont pu également participer aux missions d’observation des élections dans certains pays en crise.

Une contrainte majeure persiste néanmoins, et ce, dans la participation systématique des femmes aux organes et aux stratégies de l’Union africaine en matière de paix et de gestion des conflits. Tant que le Comité intervient de manière ponctuelle sur le terrain, cela ne dérange pas les institutions officiellement impliquées dans les processus de paix. Mais cette manière d’agir ne garantit pas la durabilité de la contribution des femmes aux décisions politiques liées à la gestion des conflits et aux programmes de reconstruction.
Lors de l’évaluation décennale de la Plate-forme de Beijing, l’action du Comité sera bien sur évaluée en rapport avec les recommandations de la Plate-forme de Beijing sur les questions de paix, l’un des domaines critiques de la Plate-forme de Beijing.

P.-S.

CEA

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