L’Homme le plus pauvre est une femme

La quinzaine du commerce équitable est cette année dédiée à la thématique "Femmes et commerce équitable". Voici un extrait du site d’Artisans du Monde.

Parmi les 1.5 milliard de personnes qui vivent avec 1 dollar par jour ou moins, on trouve principalement des femmes.
Le fossé entre les hommes et les femmes pris dans le cycle de la pauvreté a continué de se creuser au cours de la dernière décennie. L’expression " féminisation de la pauvreté " est employée pour désigner ce phénomène.
Prises dans le cycle de la pauvreté, les femmes n’ont pas accès aux ressources essentielles (crédit, prêt, héritage) et aux services qui leur permettraient de s’en sortir. Leurs besoins sanitaires et alimentaires ne constituent pas des priorités. Leur accès à l’éducation et aux services d’aide est insuffisant ; leur participation à la prise de décision dans le foyer ou la communauté est minimale.

La pauvreté des femmes en chiffres :

Les 2/3 des analphabètes sont des femmes

Sur les 140 000 d’enfants de 6 à 11 non scolarisés, 66% sont des filles.
Entre 1985 et 1997, la scolarisation des filles a diminué dans 42 pays sur les 142 dans lesquels on dispose de données.

La malnutrition touche 841 millions de personnes dont les enfants de moins de 5 ans, et surtout les fillettes, les femmes enceintes, en âge de procréer ou allaitant (80% des femmes enceintes en Asie sont anémiques).

80 à 90% des familles pauvres ont pour chef de famille une femme, un tiers des ménages dans le monde sont sous la responsabilité d’une femme.
Plus de 32% des femmes sont confrontées à le violence domestique.

80% des réfugiés sont des femmes et des enfants.

4 millions de femmes et d’enfants sont victimes du trafic des êtres humains à des fins de commerce sexuel.

(Données extraites en grande partie de L’Organisation internationale du travail OIT, Rapport sur l’emploi dans le monde 1998-1999 ; les femmes et la formation à l’heure de la mondialisation ; 2001)

Le travail des femmes : intense, multiple, invisible

Les femmes travaillent davantage que les hommes dans la quasi totalité des pays

Selon le Rapport sur l’emploi dans le monde 1998-1999 de l’OIT, les femmes fournissent les 2/3 des heures totales de travail.
Dans les zones rurales du Kenya, les femmes travaillent en moyenne 56 heures par semaine contre 42 pour les hommes. Les enfants âgés de 8 à 46 ans travaillent également de longues heures, et parmi eux surtout les filles à qui incombe davantage les heures passées à l’éducation de leurs frères et sœurs.
Les femmes consacrent en moyenne 10 fois plus de temps que les hommes aux travaux ménagers et à la gestion des ressources naturelles : puiser l’eau, ramasser du bois, recueillir les engrais naturels, cueillir des fruits sauvages, de plantes pour l’alimentation, les médicaments, l’énergie.

L’emploi du temps des femmes est morcelé par de multiples activités

Quand la situation économique de la famille détériore, ces dernières vont augmenter la cadence de production de leur seule ressource, leur force de travail. Pour pouvoir mener à bien toutes ces activités, les femmes jonglent entre plusieurs activités en même temps : balayer tout en portant un enfant, laver le linge tout en préparant un repas.
Une étude réalisée au Pakistan (Whos’s Counting ? Marylin Waring on Sex, Lies and Global Economics, un film de l’Office national du Film, Canada) révèle que les hommes exercent en moyenne 5 activités différentes par jour, alors que les femmes en cumuleront sans interruption près de 12, tout en s’occupant des enfants et de la préparation des repas (près de 5 heures par jour pour la cuisson).

La contribution des femmes à la création de richesse : le grand absent

Les indicateurs économiques actuels délimitent l’économique à ce qui a un prix, une contrepartie monétaire et une valeur d’échange. ils ne prennent donc pas en compte les productions domestiques qui représenteraient entre 30 et 70% du PIB selon les pays.
La recherche la plus élaborée jusqu’alors a été réalisée par le PNUD qui a évalué la part du travail non monétaire à 16 000 milliards de dollars sur les 23 000 de production brutes.
Cette contribution non monétaire, mais néanmoins essentielle, est essentiellement féminine. A titre d’exemple, dans les zones rurales du Kenya, seul 41% du travail de ces femmes est rémunéré , contre plus de 80% pour les hommes.
Or, comme le souligne Marylin Waring, " si vous n’êtes pas visible comme producteur dans l’économie du pays, vous serez donc invisible dans la distribution des bénéfices ".

Les effets de la mondialisation sur les femmes

L’impact négatif de la mondialisation de l’économie pèse sur les femmes de façon disproportionnée. Les politiques d’ajustement structurel entraînant une réduction des dépenses publiques et des programmes sociaux sont autant de charges supplémentaires que la femme doit assumer.

Les filles sont généralement les premières retirées de l’école
pour pallier le manque de main d’œuvre dans l’économie familiale. Le rapport biennal Du Fonds de Développement des Nations Unies pour la Femme (UNIFEM) met en évidence le lien entre endettement accru et baisse de l’inscription des filles dans les écoles secondaires (UNIFEM, Le progrès des femmes dans le monde, 2000, p.11).

La privatisation des services de santé a particulièrement touché les femmes,
groupe vulnérable du fait de la maternité et de l’allaitement. On constate un taux de mortalité maternelle en hausse, des symptômes de malnutrition et d’anémie. En outre, la crise économique génère de nouveaux risques sanitaires, comme l’avortement sélectif des petites filles pour éviter de payer des dot parfois exorbitante.

L’exode rural des hommes entraîne une augmentation du nombre de femmes seules.
Selon les Nations Unies, En Afrique subsaharienne, près d’un tiers des ménages ruraux avaient en 1998 à leur tête un femme (45% au Botswana).

La dégradation de l’environnement pèse particulièrement sur les femmes .
(Sophie Chartier, Hélène Ryckmans, Les femmes dans la mondialisation, 2003, www.mondefemmes.org)
Au Soudan, le temps consacré au ramassage du bois de feu à quadruplé en 10 ans. Dans les zones touchées par la désertification, les femmes peuvent passer jusqu’à 4 heures par jour pour aller chercher de l’eau. L’absence de bois de chauffe ne permet que de cuire qu’un seul repas par jour, ce qui augmente les risques de malnutrition. Les femmes doivent couvrir de longues distances pou aller aux champs et laissent les jeunes enfants sans soin ou les emmènent avec elle, ce qui augmente le taux de mortalité infantile.

Les véritables " Fashion Victims " : les travailleuses des usines de sous-traitance
Entre 60 et 90% des travailleurs de 2000 zones franches sont des femmes.
Les politiques d’achat pratiquées par les grandes entreprises de vêtements évoluant dans un univers fortement concurrentiel sont de plus en plus agressives et fragilisent encore plus les conditions de ces travailleurs. Une enquête menée en 2004 par Oxfam auprès de 1310 ouvrières interrogées dans douze pays confirmait que la très large majorité des ouvrières travaillant dans les ateliers situés dans les principaux pays sous traitants de l’Europe et des États unis bénéficient de conditions de travail de plus en plus précaires .

Les femmes et le commerce équitable : un commerce par les femmes, pour les femmes

Au nord, un mouvement porté par les femmes

Près de 80% des européens qui s’investissent bénévolement dans des réseaux de commerce équitable sont des femmes .
Les femmes jouent également un rôle primordial au sein d’Artisans du Monde, où elles occupent des postes à responsabilité : 70% des présidents des groupes locaux sont des femmes. En France, plus d’hommes que de femmes font partie d’une association (49% contre 40%)En comparaison, en 2003, 9% des femmes membres d’associations y exercent une responsabilité.

Source : Insee, enquêtes permanentes sur les conditions de vie de 1997 à 2003 .

Au sud, une forte vulnérabilité des productrices de commerce équitable

L’étude d’impact sur l’action de commerce équitable réalisée par Artisans du Monde en 2002 révèle que les femmes sont majoritaires parmi les plus vulnérables des personnes avec lesquelles Artisans du Monde travaille. Ces dernières, bien qu’exerçant une activité artisanale, se distinguent pourtant des artisans professionnels. Les chiliennes de la Fondation Solidarité ne savaient pas fabriquer d’arpilleras en 1973, les artisanes de Ramahaleo ne savaient pas couper ni confectionner.
Pour certaines d’entre elles, majoritairement les femmes seules avec enfants, le commerce équitable est leur seul revenu possible en dehors de la mendicité.

Les critères du commerce équitable concernant la femme

Les Organisations membres de l’IFAT s’engagent à respecter les critères suivants :
L’égalité de l’accès au travail, la correcte évaluation et rémunération du travail des femmes, leur formation à occuper des postes à responsabilité, la prise en charge des besoins sanitaires particuliers des femmes enceintes et des femmes , la participation des femmes aux prises de décision et à l’utilisation des bénéfices.
Créée en 1989, l’IFAT est le plus grand réseau international de commerce équitable avec 229 organisations dans 59 pays. Artisans du Monde est membre de l’IFAT depuis 2002.

L’impact du commerce équitable pour les femmes

Ensemble, gagner leur autonomie

Comme le souligne Winnie Lira de la Fondation Solidarité Chili, " la femme qui travaille seule, soit en faisant du pain, soit en cousant des pantalons, peut parfois obtenir un revenu. Cela lui permet de subsister. Mais elle n’arrive pas à rompre son isolement, sa marginalité sociale et son manque de projet personnel". Une activité entreprise collectivement permettra le plus souvent aux femmes de dépasser leurs faiblesses individuelles et d’être fortes, ensemble.
Le commerce équitable - à travers la possibilité d’exercer une activité économique reconnue - contribue à la reconnaissance sociale des femmes et permet d’induire des changements de comportements dans les ménages et la société. Les femmes passent d’une condition de mère au foyer dépendant du mari et de son revenu à celle d’acteur économique recevant directement un revenu et pouvant décider de son utilisation, même minime. Les femmes du Panjora Mahila Shomitee, Bengladesh, qui produisent des objets en jute, ont expliqué l’impact de ce revenu sur leur relation avec leur mari : " Avant on demandait 2 takas (0.04 €) aux hommes, maintenant il arrive qu’ils nous demandent de l’argent ", sur leur capacité à agir, " les femmes sortent elles-mêmes pour acheter leurs saris " et sur leur statut, " le divorce unilatéral par répudiation ne se fait plus dans le village ".
Grâce au commerce équitable, les femmes développent ainsi leur propre espace au sein du ménage et sont capables d’investir sur l’avenir, notamment à travers la scolarisation des enfants et en particulier celle filles.

Nourrir la famille grâce à la culture vivrière

On peut facilement comprendre l’angoisse d’une mère de 8 enfants, la moyenne aux Philippines qui, chaque jour, se demande où trouver de quoi nourrir sa progéniture. Voilà pourquoi les femmes des régions rurales du monde entier pratiquent la culture vivrière et élèvent des animaux de basse-cour. Grâce au commerce équitable, les productrices pourront développer cette culture de subsistance, assurer la sécurité alimentaire de toute la famille ou élever un cheptel..
Tel est le cas de Firoza, employée par l’organisation Jute Works au Bengladesh :
" Depuis que je fais partie de Jute Works, j’ai pu gagner assez d’argent pour acheter des terres afin d’y cultiver du riz pour notre famille. J’ai participé à une formation pour élever des veaux. J’ai acheté deux bœufs et un char à bœufs pour aider mon mari dans son travail "

Valoriser les savoirs faire, acquérir de nouvelles compétences, être reconnue

Ces initiatives s’inscrivant plus largement dans le cadre de l’économie solidaire, peuvent favoriser pour les femmes, comme le souligne Madeleine Hersant, Annie Berger et Laurent Fraisse, " le déploiement de leurs propres stratégies, à partir des savoirs et compétences acquis tout au long de leur parcours, en conciliant vie familiale et professionnelle". (Femmes et économie solidaire, in Cultures en mouvement, n°44)
Les femmes acquièrent de nouvelles compétences mais également, par le biais de formation, des compétences en matière d’organisation. Les employées la Coopérative des Femmes de Marrakech ont ainsi bénéficié de formations commerciales, linguistiques et informatiques.
Enfin, ces dernières ont souvent accès, dans le cadre des programmes sociaux-éducatifs développés par leur organisation, à des cours d’alphabétisation, d’éducation sanitaire.

Donner l’exemple et s’investir dans des réseaux d’économie solidaire

L’activité des femmes d’une organisation de commerce équitable peut encourager d’autres femmes qui, appuyées par ces dernières, développeront leur propre activité.
Certaines artisanes, appuyées par leur organisation créent d’autres formes de réseaux d’entraide au delà de leur région. Ces groupements formels ou informels donneront naissance à des systèmes de micro-crédit, des services sociaux (crèches, cantines).

***

Source : Artisans du monde, quinzaine 2005

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