L’abolitionnisme essentialiste, l’émancipation par la prostitution, des clientes pour des travailleurs de sexe… – des notions qui interrogent

Prostitution, travail du sexe, droits des femmes, abolitionnisme... certaines questions ou thématiques ou terminologies provoquent des étincelles. Points de vue divergents, arguments passionnés, lutte pour les droits (de qui ? pour quoi ?), la prostitution n’est pas un sujet fédérateur. Mais c’est justement parce qu’il n’existe pas de consensus, que le débat est d’autant plus intéressant ! Elisabeth Hofmann rapporte ici quelques pistes de réflexion pour approfondir la discussion.

Je me demande si j’ai déjà discuté consciemment avec une prostituée – pardon : travailleuse du sexe – pendant que je l’écoute, cette jeune femme qui représente le syndicat français du travail sexuel STRASS. Plutôt abolitionniste de part mon éducation protestante truffée d’une éthique non-négociable, je la rencontre dans la session « Construire des alliances pour faire valoir les droits humains des femmes migrantes » lors du 12e Forum international d’AWID (Association for Women In Development) sur genre et économie, du 19 au 22 avril 2012 à Istanbul.

Annoncée comme une session sur les causes et impacts des migrations, le but était d’élaborer des stratégies pour jeter des ponts entre les activistes des droits humains des femmes, les femmes migrantes et les syndicats.

Je me trouve alors dans un sous-groupe où, tout d’un coup la discussion se tourne vers la défense des droits des travailleuses du sexe, notamment celles issues de la migration : les amalgames entre prostitution des femmes immigrées et des formes de traite ; entre les « passeurs » (sollicités et rémunérés pour une prestation de service) et les têtes de réseaux de traite ; entre les immigrées qui se tournent vers la prostitution et celles qui émigrent pour exercer le travail du sexe dans le pays de destination… tous ces amalgames créent des raccourcis qui masquent la diversité des situations.

Je comprends qu’il est alors d’autant plus difficile d’agir efficacement en faveur des droits humains des femmes migrantes. Une des participantes parle de « guerre » concernant l’accès aux financements : les associations qui luttent contre la traite sont beaucoup mieux financées que celles qui luttent pour les droits des travailleuses de sexe. C’est un argument séduisant pour quelqu’une comme moi qui dénonce souvent la victimisation des femmes au détriment de la valorisation de leurs dynamiques et organisations. Sur le même registre, plusieurs participantes soulignent l’instrumentalisation politique de la violation des droits des migrantes à des fins de politiques migratoires restrictives. Encore une fois, c’est une évidence, tant le mécanisme est fréquent.

A la fin de ce court atelier, je continue à discuter avec la représentante du STRASS. La notion de genre lui parle : les « putes », comme elle dit, étaient les premières à s’affranchir d’une assignation au rôle stéréotypique des femmes, l’épouse dépendante. Elles devenaient indépendantes comme les hommes, tout en monnayant une forme de féminité également stéréotypique, la « femme fatale ».

Moins sûre de mes certitudes, je lui demande quels arguments elle avancerait face à une abolitionniste. Elle en a des arguments : que les prostituées peuvent être consentantes sans pour autant ressentir un désir ; qu’implicitement, l’abolitionnisme ne conçoit pas les femmes comme étant actives, auteures de leurs choix. Au contraire, la vision abolitionniste les renferme dans un rôle passif… donc dans une vision essentialiste de la femme faible par nature. Au fond, est-ce que l’abolitionnisme ne refléterait pas une difficulté d’assumer le désir féminin ? Alors que, raconte-elle, on constate que les femmes des catégories socioprofessionnelles supérieures affirment de plus en plus leur capacité à satisfaire leurs envies sexuelles par leur pouvoir d’achat … la prostitution masculine hétérosexuelle serait-elle un marché émergent ?

Indéniablement, nous sommes restées dans le thème du forum, genre et économie, mais d’une manière inattendue pour moi. Et ma perplexité est sans doute une phase dans l’évolution d’une meilleure compréhension de la complexité des réalités de genre dans leur géométrie variable… après tout, un forum international, ça sert aussi à ça !

Par Elisabeth Hofmann
Membre de Genre en Action

Elisabeth Hofmann a fait partie de la délégation internationale francophone Genre en Action à AWID 2012.

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