L’accaparement des terres : les femmes en première ligne

Dans le monde entier, crise écologique et spéculation foncière sont intrinsèquement liées, avec des conséquences sur l’aggravation de la faim, qui touche maintenant un milliard de personnes, dont la plus grande partie en milieu rural et majoritairement des femmes et des enfants.

Cet article a été rédigé par Yveline Nicolas, Coordinatrice de l’association Adéquations
Dans les pays riches, l’artificialisation continue des terres agricoles pour faire des infrastructures routières, de loisirs, des centres commerciaux…(tous les dix ans disparaît en France l’équivalent d’un département), l’agrandissement des exploitations agricoles au détriment des petites, la faible rémunération de l’agriculture paysanne, hypothèque les capacités d’installation des nouvelles générations et notamment des femmes qui ne forment que 25 % des « chefs d’exploitation » et ont des surfaces moindres que celles des hommes.
De leur côté, les paysannes et paysans des pays du Sud font face depuis quelques années à une nouvelle menace : « l’accaparement des terres ». Appelé par euphémisme « transactions foncières à grande échelle », voire, par la Banque mondiale, « investissements agricoles », l’accaparement fait surtout figure de nouveau colonialisme. Les terres se raréfient, l’érosion et la désertification gagnent du terrain, mais surtout les produits agricoles et alimentaires sont devenus des produits d’investissements, leurs prix flambent régulièrement. Des fonds de pension, des entreprises, des Etats (la Chine, l’Arabie Saoudite..) achètent ou louent des milliers d’hectares pour les exploiter à des fins alimentaires, minières, énergétiques, de tourisme… Les populations pauvres du Soudan sont ainsi approvisionnées par l’aide alimentaire extérieure alors que des millions d’hectares sont exploités par des acteurs étrangers. Il en est de même en Ethiopie, à Madagascar, au Laos… Au moins 50 millions d’hectares ont déjà été « accaparés » à ce jour dans le monde.
Les femmes sont particulièrement touchées par cette nouvelle phase de la mondialisation capitaliste. En effet, au niveau mondial, elles ne possèdent que 3 % des droits de propriété, leur accès à la terre est régi par des droits d’usage coutumiers. Elles peuvent se voir brusquement déposséder de terres qu’elles ont patiemment mises en valeur. De plus, faute d’analyse de genre, les politiques de « développement » ont souvent aggravé l’exclusion des femmes de la propriété foncière, de l’accès à la formation, aux outils, aux intrants et de la participation aux prises de décision. Il en est de même pour les actuelles « transactions foncières » : les femmes sont souvent exclues des négociations formelles et informelles locales et nationales sur l’usage des terres et les sommes qui peuvent leur être allouées à titre de compensation sont généralement moindres. Pourtant, de nombreuses études ont montré le rôle des femmes dans le maintien d’une agroécologie préservant la biodiversité, le renforcement des cohésions sociales par leurs pratiques organisationnelles collectives. Dans certains pays d’Afrique, elles forment la majorité des chefs de famille et d’exploitation et jusqu’à 80 % de la production alimentaire repose sur elles.
Souvent, les femmes paysannes sont reléguées sur des terres marginales, moins productives. Mais ces terres sont aussi les premières concernées quand les pouvoirs publics ou des investisseurs extérieurs les convertissent en cultures pour l’exploitation de l’huile de palme à des fins d’exportation de carburant « propre ». Des politiques globales censées lutter contre le changement climatique, comme l’objectif de 10 % d’agrocarburants au sein de l’Union européenne d’ici à 2015, peuvent ainsi affecter, sur le terrain, des femmes déjà confrontées à de multiples difficultés économiques et sociales.
Les mouvement sociaux et les organisations paysannes du Sud, en lien avec leurs homologues du Nord et des ONG, constituent progressivement une « alliance mondiale contre l’accaparement des terres » : appels, manifestations, occupations de terrain, parfois violemment réprimées, délégations pour négocier au niveau international en faveur du droit à l’alimentation - droit reconnu internationalement. Les femmes sont en première ligne. En avril 2012, les femmes rurales du Sénégal ont fait une déclaration lors de la Foire Internationale de l’Agriculture et des ressources animales et de la Journée internationale des luttes paysannes. Elles rappellent que « sans un accès équitable et un contrôle des ressources par les acteurs du monde rural en général et les femmes productrices en particulier, les objectifs du Millénaire 1 et 3, « réduire l’extrême pauvreté et la faim et promouvoir l’égalité entre les sexes et l’autonomisation des femmes » ne pourront pas être atteints en 2015 ». Elles demandent à leur pays de « mettre fin aux accaparements de terres et de reprendre le contrôle des terres spoliées puisque la terre doit appartenir à celles et à ceux qui la travaillent pour se nourrir et nourrir le pays ».
Le 11 mai 2012, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) a approuvé des « Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale ». Derrière ce langage technique se cache un premier pas vers la reconnaissance du problème de l’accaparement des terres et la définition de normes, qui donneront peut-être de nouveaux arguments à la société civile. Le texte mentionne la protection des populations rurales les plus vulnérables, comme les femmes agricultrices. Mais ces normes sont volontaires. La lutte continue donc pied à pied sur le terrain et via le plaidoyer national et international.

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