L’actrice : une femme et son image

18 août 2014

Par Julie RODRIGUE. L’actrice est une femme dans une société patriarcale, au sein de laquelle les hommes sont majoritairement décisionnaires, dans l’industrie du cinéma comme dans celui du spectacle vivant.

L’homme et la femme véhiculent donc les contenus, les idées et les valeurs de cette société. Les rôles de femmes sont aujourd’hui toujours stéréotypés.
L’idéal féminin a évolué au fil des siècles : de l’esclave sexuel à la Madone, de la femme au foyer à la femme fatale, de la lolita à la superwoman, du garçon manqué à l’ingénue, de l’amazone à l’intellectuelle...
Une panoplie d’images stéréotypées encercle la femme et l’enferme jusque dans son cercueil, pour enfin enterrer son être et sa mémoire.

Après des actrices comme Marilyn Monroe et Brigitte Bardot, l’actrice peut-elle être autre chose que la représentation de l’idéal féminin ?
Comment l’actrice peut-elle se libérer des lois et des mœurs de la société patriarcale, tout en étant pleinement exécutante d’une forme de représentation de cette société ?
La place de l’actrice et l’image de la femme peuvent-elles évoluer ?

Les attentes envers l’actrice

Les opportunités d’être actrice sont plus nombreuses aujourd’hui en particulier dans l’industrie du cinéma. Malheureusement, l’uniformité artistique prédomine dans la forme comme dans le fond et le jeu de l’actrice subit le même sort. Le jeu mais pas uniquement, le physique également. Répondre aux critères physiques basés sur les canons de beauté est essentiel. Une partie importante des annonces de casting sont d’ailleurs une pléiade de clichés et ne s’en cachent pas. Elles affichent très souvent des propos racistes, sexistes, et homophobes. L’industrie du cinéma est en majorité hétéro-normée, blanche, jeune, grande et mince. Les chiffres quant à eux, ne laissent pas de place aux doutes quand à l’état actuel des inégalités. Aux E.U dans le top 250 des films de 2012, il y a 9% de réalisatrices et 91% de réalisateurs1, et en France la part des réalisatrices de films diffusés en salles n’est que de 25%2. On note également 25% de metteuses en scène en France, en 2013.3

Dans la société traditionnelle et contemporaine, un des effets pervers de l’éducation est de créer des constructions imaginaires et ainsi d’ amener une femme à croire que c’est sa volonté personnelle de correspondre aux clichés. Où se situe alors la volonté de l’actrice ? L’accepte-t-elle ? Ou est-elle contrainte de par sa condition de femme, d’inspirer le désir par la représentation d’un idéal de beauté dans une majorité de film ?
L’actrice est la femme dirigée par l’homme par excellence puisque l’industrie du cinéma bien que récente n’en est pas moins le véhicule de représentation des traditions.
L’actrice cherche donc sa place dans des projets dirigés majoritairement par les hommes, ce n’est donc pas une place de choix mais une éducation reçue qui la détermine. Ce n’est pas le cinéma, le théâtre, la littérature qui sont particulièrement sexistes, mais qui, servant de miroir aux êtres, lesdépeignent à travers divers formes, dans un contexte culturel (international) qui veut que la femme ne soit pas l’égale de l’homme. De par l’éducation et les structures sociales cette inégalité et son influence perdure. L’actrice participe de l’aliénation de sa propre image pour continuer à exercer sa profession.
Peut-être sous-estime t’on la force des images et plus particulièrement la symbolique sexiste véhiculée ; qu’elle soit dessinée, filmée ou sculptée elle a son importance puisqu’elle diffuse une idéologie.

Comment envisager un changement ?

L’actrice et son image

La femme est soumise à des normes dissimulées sous le concept de la féminité qu’elle revêt comme une tenue, qui traditionnellement fait de la femme, un être qui doit créer une distance avec son propre corps, pour devenir féminine. L’actrice en est-elle le paroxysme ou bien permet-elle de poser un miroir dans lequel la femme peut contempler cette construction ?
Une sorte de compromis avec le patriarcat s’est mis en place. Une identité s’est construite ou adaptée à la volonté de la majorité. Tout en arborant la construction de la féminité, l’actrice fait ce compromis. Ce n’est pas une solution mais une façon de faire valoir son droit à travailler dans un domaine en utilisant les codes et les valeurs de celui-ci. Finalement quel autre choix s’offre à elle ?
Mais, c’est sans oublier que de faire vivre d’anciennes cérémonies pérennise la traditionnelle condition des femmes et leur soumission à l’autorité masculine. Même si le réalisateur ou la réalisatrice avec qui elle travaille ont conscience du rôle de la femme dans la société patriarcale, ils n’ont pas forcément les outils pour en sortir. Il me semble bien que dans cette société toujours centrée sur le masculin, l’existence de la femme est par définition marginale.
Mais accepter cette condition, se marginaliser n’est pas chose aisée et c’est bien pour cela qu’un réel changement de valeur ne s’opère qu’avec beaucoup de difficultés. Alors, comment éprouver son existence individuelle de femme ?
Si l’actrice est la femme qui existe de par son image (comme c’est le cas de la femme dans la société patriarcale), c’est-à-dire par une représentation objective et normative, c’est donc cette image même qui est à réinventer. Au lieu de faire de l’image le déni de l’existence peut-être faut-il en faire une existence même. De sorte que l’image transcende l’identité de la femme pour en créer une nouvelle. Au-delà de l’image de l’actrice séduisante qui repose sur la reconnaissance de la société patriarcale.
Julia Kristeva parle de l’identité féminine comme d’un rapport particulier au pouvoir et au langage qui consiste à ne pas les posséder mais à en être une sorte de support muet1.
Dans les statistiques, on peut voir que seulement 30% des rôles à textes sont tenus par des femmes.

L’actrice et son corps

Il me semble que la création d’un nouveau système de représentation symbolique du corps éfminin pourrait être une possibilité de changement de la condition de l’actrice. L’aliénation de son image due à son travail pourrait être ainsi questionnée et modifiée. En somme, une émancipation par la création, la modification et l’appropriation de l’image et de la symbolique féminine, peut se mettre en place.
« L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurais un corps sans corps, un corps qui sera beau ... »1
Ce corps sans corps que créer l’utopie, plus particulièrement ici le corps utopique féminin, permet aux structures de la société patriarcale de le rendre conforme à l’idéal de beauté et d’en systématiser les expressions. Ce corps utopique va être conditionné par des aspirations de beauté normées. On peut dire qu’une seule utopie a pris le pas sur les autres. Aujourd’hui, la chirurgie permet d’y accéder, bon nombre d’actrice y on recourt sous les recommandations de leurs agents.
La singularité se vend mal. Mais c’est par elle qu’une diversité des corps et des images peut se mettre en place. « Les utopies sont nées du corps lui-même et se sont peut-être ensuite retournées contre lui. »2
Les critères de beauté sur lesquelles les actrices sont sélectionnées, dans l’industrie du cinéma et du spectacle, engendre une uniformité dans les images puisqu’elles montrent des corps similaires traditionnellement destinés à susciter le désir. Pour ce faire ces corps préalablement sélectionnés comme étant conforme à certains critères sont donc montrés à leur avantage, avec un certain maintien et dans certaines positions bien définies. La femme disparaît pour laisser place à une création, que ce soit la féminité ou la masculinité.
Aujourd’hui on peut voir des corps majoritairement maigres, grands qui leur donnent une certaine virilité. L’homme aurait-il créé la femme à son image ? Où est-ce la femme qui cherche à se trouver une place valorisante au sein de la société patriarcale et devient alors ce que l’on attend d’elle ?

La dualité de la femme entre être et paraître, l’actrice en est le parangon. L’actrice traduit notre angoisse existentiel et tente indéfiniment, dans diverses images et symboliques qui s’opposent, d’exister. À travers ce travail, elle nous parle de l’existence de la femme dans la société patriarcale. L’actrice de par sa notoriété est aussi celle qui a le droit à la parole, même si c’est une minorité, dans une société ou les femmes gagne toujours 24% de moins que les hommes, à travail égale, tous métiers confondus3, elle est donc un porte parole et peut choisir d’être celui de la condition des femmes si elle le veut, puisque la professionnalisation des actrices, lui permet d’être entendu aujourd’hui.
Pourtant de film en film, d’image en image, la femme reste toujours sans voix, sans identité et garde ce mystère toujours intacte dont la religion l’a affublé. Il est temps de dépasser cette image réductrice de l’actrice objet de fantasme, la femme est plus que cela et si la femme fatale est le fantasme de l’homme par excellence, la femme quant à elle peut inverser ce processus et devenir celle qui fantasme. Mais de quoi ?

1 http://www.nyfa.edu/film-school-blog/gender-inequality-in-film/
2 Rapport d’informations du SENAT n°704 2012-2013, Présidente Mme Brigitte Gonthier-Maurin
3 Rapport SACD saison 2013-2014
4 Interview de Julia Kristeva par Eliane Boucquey, Les cahiers du GRIF, 1975
5 Michel Foucault, Le corps utopique-Les hétérotopies, 2009
6 Michel Foucault, Le corps utopique-Les hétérotopies, 2009
7 Rapport de l’observatoire des inégalités, 2013

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