L’économie verte critiquée par Maxime Combes (et par Dennis Meadows)

Jean Gadrey, professeur émérite d’économie à l’Université Lille 1, collabore régulièrement à Alternatives économiques. Nous avons déjà relié ses opinions sur « Le sexe du PIB ».
lci, il nous présente Maxime Combes, jeune militant altermondialiste, qui réalise une analyse sur l’économie verte.

Ceci est un billet invité, faisant suite à mon post sur l’économie verte. Maxime Combes est un jeune militant altermondialiste connu et actif notamment sur les questions climatiques et de transition énergétique. Nous sommes le plus souvent en phase lui et moi, mais dans le cas présent pas totalement. Voici son analyse, que je commente brièvement à la fin.

L’ECONOMIE VERTE VUE PAR LES INSTITUTIONS INTERNATIONALES

À propos de “l’économie verte”, il faut se mettre d’accord sur ce dont on parle, afin d’éviter les discussions lexicales finalement de faible intérêt. Prenons donc les références là où elles se trouvent. À savoir dans le rapport du PNUE intitulé “vers l’économie verte”, dans les documents de l’OCDE et de la Banque Mondiale, mais aussi dans le document soumis par l’Union Européenne dans le cadre des discussions de l’ONU. Ainsi que la première version actuellement en cours de négociation de la déclaration qui doit être adoptée par les Etats à Rio lors de la conférence Rio+20 (20 au 22 juin). Le chapitre III de cette déclaration s’attelle précisément à “l’économie verte”.

L’examen de tous ces rapports ou documents existants ou en cours de rédaction conduit au même constat. Nulle part l’économie verte n’est présentée et encore moins définie comme une économie du « bien vivre dans un monde soutenable » pour reprendre les termes de Jean Gadrey.

LE PROGRAMME DES NATIONS UNIES POUR L’ENVIRONNEMENT

Pour le PNUE, institution généralement pas la plus néolibérale qui existe sur la planète, l’économie verte « entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ». On peut croire aux contes pour enfants. Sauf qu’à creuser le rapport du PNUE, on se demande comment les politiques, instruments et logiques qui ont suscité les crises actuelles pourraient les résoudre. Le rapport du PNUE indique clairement comment « l’économie verte reconnaît la valeur du capital naturel et l’intérêt d’y investir ». Comment ? « Les secteurs de la finance et de l’investissement contrôlent des milliards de dollars et sont en mesure de fournir l’essentiel du financement nécessaire à la transition verte. Les investisseurs institutionnels à long terme tels que les fonds de pension et les compagnies d’assurances envisagent de plus en plus la possibilité de réduire les risques ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) par la constitution de portefeuilles verts. »

Dans cette perspective, la nature n’est plus seulement un stock de ressources à exploiter comme dans la notion de « ressources biologiques » de la Convention sur la diversité biologique de 1992. C’est un capital à entretenir. La nature est ainsi souvent présentée comme la plus grande entreprise de la terre, capable de reproduire à l’infini les conditions de la vie sur la Terre. Sont ainsi ciblées ses fonctions écologiques telles que la captation du carbone, la production de carbone végétal, la purification de l’eau, la pollinisation des plantes, le recyclage des nutriments etc. Pour gérer le tout et rémunérer les populations les plus pauvres mais pourvues en “capital naturel”, il suffirait de définir les droits de propriété adéquats et les marchés correspondants. Simple élucubration d’altermondialiste en manque de sensation forte ? Voici ce qu’écrit le PNUE : « Ces conclusions soulignent avec insistance le rôle du capital naturel et en particulier du capital naturel “vivant” (écosystèmes et biodiversité planétaires). C’est pourquoi nous commençons par des remarques sur le capital naturel et ses flux de bénéfices, surtout pour les communautés pauvres et vulnérables ».

L’économie verte n’apparaît alors pas seulement comme une opération de greenwashing, mais comme une volonté d’approfondir le modèle économique néolibéral prédateur en l’étendant à de nouveaux domaines. Ainsi, il s’agit d’intégrer les processus biologiques et les services écosystémiques dans le cycle du capital pour une nouvelle phase d’expansion capitaliste.

OCDE, UNION EUROPEENNE ET PROJET DE DECLARATION DES NATIONS UNIES

Je ne citerai pas ici les rapports de l’OCDE. Ce que Jean a par ailleurs déjà fait dans un post précédent.

Passons à l’Union Européenne. Rien de mieux que Janez Potocnik, commissaire à l’environnement de l’Union Européenne (UE), pour résumer ce que souhaite faire l’Union Européenne : « Nous devons PASSER D’UNE SITUATION OU L’ENVIRONNEMENT ETAIT PROTEGE DU BUSINESS AU FAIT D’UTILISER LE BUSINESS POUR PROTEGER L’ENVIRONNEMENT ». Pour l’UE, l’économie verte c’est « investir dans les principales ressources et le capital naturel » qui « pourraient devenir les moteurs de la croissance économique et des marchés mondiaux », notamment en « encourageant la participation du secteur privé ». Certes, c’est résumé. Mais n’est-ce pas suffisamment clair ?

Quant au « draft » de la déclaration de Rio+20 actuellement en discussion dans les couloirs de l’ONU, il y aurait beaucoup à dire. Limitons-nous au chapitre 3 sur l’économie verte. La seule chose d’un peu tangible est qu’il est indiqué clairement qu’il n’est nullement prévu de revenir sur les politiques de libéralisation commerciale et financière. Et que l’économie verte sera une économie gagnant/gagnant pour tous les acteurs. Erreur. Pour rééquilibrer la donne, il faudra forcément que l’on prenne à certains, pour financer les besoins de base de la majorité de la population mondiale.

Leur économie n’est pas la nôtre.

Faut-il se battre pour en récupérer la paternité sémantique et se trouver plongé dans les mêmes méandres incompréhensibles que les débats autour du développement durable ? Ou bien, soyons clairs, refusons leur “économie verte” et promouvons une alternative qui pourrait être …une économie du « bien vivre dans un monde soutenable », pour reprendre le terme de Jean. « Plus long, mais changer de trajectoire, c’est forcément plus compliqué. »

Pour aller plus loin :

Rio+20 : les droits fondamentaux en danger, communiqué d’Attac France

La nature est un bien commun, pas une marchandise. Non à leur économie verte ! le 4 pages d’Attac France

La nature n’a pas de prix, les méprises de l’économie verte, éd. Les Liens qui libèrent, fin mai

Liens vers des rapports et textes critiques sur la croissance verte, l’économie verte, etc.


MON COMMENTAIRE

Maxime Combes fournit des références utiles et précises. Je voudrais juste commenter son appréciation : « L’examen de tous ces rapports… conduit au même constat. Nulle part l’économie verte n’est présentée comme une économie du « bien vivre dans un monde soutenable » pour reprendre les termes de Jean Gadrey. »

Il a parfaitement raison au terme de l’analyse DE CES DOCUMENTS, et c’est d’une extrême importance pour les négociations internationales dont il est une partie prenante du côté de la société civile. MAIS, moi qui observe ces débats « à la base », ou en relation avec des militants de terrain, ou à partir de documents régionaux et locaux, je maintiens qu’en l’état actuel des choses on ne peut pas jeter toute référence à toute idée d’économie verte sans prendre des risques de condamnation sommaire de politiques très défendables. C’est pourquoi je me félicite que les textes altermondialistes que je connais critiquent “LEUR” économie verte (celle des dominants), introduisant donc implicitement la diversité des représentations et des intérêts, objet de mon texte.

Certes, dans l’idéal, vous imaginez quelle serait ma satisfaction si les termes de référence internationaux étaient « le bien vivre dans un monde soutenable » ! Je continuerai à défendre ces termes, mais sans cesser de dialoguer avec ceux et celles qui justifient des politiques que j’approuve avec des mots plus ambigus, comme le développement durable voire l’économie verte. Le mieux est de juger les gens, les institutions et les politiques sur ce qu’ils font de leurs mots, plus que sur ces mots dans l’absolu. C’est d’ailleurs précisément ce que fait Maxime Combes avec les grandes institutions qu’il cite. Mais il y a d’autres collectifs et institutions à ne pas mettre dans le même sac.

Un exemple : je suis en relation avec des réseaux écolos belges dont les réflexions sont d’une qualité qui me fait rêver comme observateur lointain de la direction actuelle des Verts en France… Ceux de la région de Bruxelles mettent en avant la « transition vers une économie verte » dont ils dessinent le contenu en des termes semblables à ceux que Maxime Combes et moi-même nous privilégions : vive critique du productivisme, de la « croissance verte » et du capitalisme vert, priorité aux biens communs et aux droits sociaux et non à un simple verdissement du système économique actuel, etc. Devrais-je expliquer à mes amis belges qu’ils jouent avec le feu en utilisant les mêmes termes que les institutions critiquées par Maxime Combes ? Ou bien ont-ils raison d’investir la place en ne la laissant pas aux adversaires ?

Le débat est ouvert, y compris avec Dennis Meadows (ici), dont je ne partage absolument pas le jugement lapidaire, pour les mêmes raisons. Il ne s’agit vraiment pas de sémantique ou de théorie mais de politiques d’alliances absolument vitales. Il n’appartient pas à Denis Meadows, ni à aucun expert, de décréter que les termes « développement durable » ou « soutenable » n’ont pas de sens. Ils en ont pour de nombreux acteurs, en particulier dans les territoires, là où bien des choses se jouent, qui les utilisent dans des projets que tout invite à appuyer et qui sont à l’opposé du greenwashing. Se couper d’eux sur la base de querelles de mots serait suicidaire.

Dennis Meadows (Club de Rome), extrait d’un entretien accessible via ce lien : « Quant à l’économie verte, je crois que quand quelqu’un s’en préoccupe, il est plutôt intéressé par « l’économie » que par le « vert ». Tout comme les termes « soutenabilité » et « développement durable », le terme d’« économie verte » n’a pas vraiment de sens. »

***

Pour en savoir plus :

Source de l’article : Alternative économiques
A propos de Jean Gadrey :
Jean Gadrey est professeur honoraire d’économie à Lille, co-président du Forum pour d’autres indicateurs de richesse (FAIR).
Son blog : http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey
Pour aller plus loin : Visiter une analyse approfondie de cet article sur le blog de Jean Gadrey

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