L’empowerment par l’accès à un mode d’IVG sûre ?

Pendant le forum AWID 2012, une des 139 « sessions de groupe » - des ateliers d’une heure et demi en groupe restreint – avait un titre étonnant : « S’opposer aux modèles traditionnels du marché en permettant d’avorter ou d’accoucher en toute sécurité grâce au misoprostol, dans les pays où l’avortement est illégal ». Droits sexuels et reproductifs, avortement, maternité... des questions centrales pour la santé des femmes.

Misoprostol - kesako ?

Wikipédia a la réponse : il s’agit d’un médicament habituellement utilisé pour traiter des patient-e-s affecté-e-s par des ulcères ou de l’arthrite, mais qui peut également déclencher un avortement. Le grand avantage est qu’il s’agit d’une molécule accessible légalement – même dans les pays où l’avortement est illégal. C’est un médicament contre des maladies « communes », disponible sans ordonnance dans certains pays, à un prix abordable.

Women on Waves, l’organisation néerlandaise qui chapotait l’atelier, s’est engagée pour faire connaître ce médicament, ses effets, son accessibilité et ses indications d’administration en tant que mode d’interruption volontaire de grossesse (IVG).

Leur argumentaire est clair : à travers le globe, plus d’1/3 des grossesses ne sont pas planifiées. Chaque année, près d’1/4 des femmes enceintes sur les cinq continents choisit d’avorter. Le fait que l’IVG soit légale influence très peu la proportion d’avortements parmi les grossesses. Sur 46 millions d’IVG réalisées chaque année, 20 millions le sont dans des conditions illégales et dangereuses – les deux allant de pair. Tous les ans, de telles « interventions » causent la mort d’environ 80 000 femmes des suites d’infections, d’hémorragies, de blessures utérines et des effets toxiques des agents censés provoquer un avortement. La légalisation interdisant l’avortement est la cause de morts et de souffrances inutiles dont sont victimes les femmes.

À l’heure actuelle, environ 25 % de la population mondiale vit dans 54 pays (essentiellement en Afrique, en Amérique Latine et en Asie) où la loi est très stricte, interdisant totalement l’avortement ou l’autorisant uniquement lorsque la vie de la femme enceinte est en jeu.

Ce sont principalement des femmes sans ressources qui se résolvent à ces méthodes dangereuses qui causent la mort d’une femme toutes les 6 minutes. La plupart du temps, les femmes sans ressources confrontées à une grossesse non désirée, provoquent elles-mêmes leur avortement ou vont consulter une personne sans formation médicale, mettant ainsi leur santé en danger et augmentant le risque d’hospitalisation suite aux complications.

Le fait de pouvoir avoir recours à un avortement sûr et surtout abordable a également des répercussions sur la situation financière de ces femmes et/ou de leurs familles. Cette mesure peut donc être considérée comme un axe de lutte contre la pauvreté. Selon les estimations, la possibilité d’accéder légalement et à un prix convenable à une IVG, peut faire baisser la mortalité maternelle de 18% dans ces pays, sans nouveaux médicaments, sans investissement massif dans le système de santé, sans innovation coûteuses dans les traitements. Une IVG médicamenteuse est un acte médicale de routine, facile à maitriser, planifiable, donc tout à fait à la hauteur des systèmes de santé des pays des Suds.

A y regarder de plus près, on constate qu’au fond, les lois interdisant l’avortement violent les droits des femmes tels que définis par la Conférence des Nations Unies sur la Population et le Développement (Le Caire, 1994), la Quatrième Conférence Mondiale sur les Femmes (Beijing) et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (articles 1, 3, 12, 19 et 27.1). De plus, ces avortements dangereux et leurs suites génèrent un coût énorme pour la société par ce que ces femmes paient pour se faire avorter, par les « complications » fréquentes, par les décès causés.

Women on Waves

L’approche de Women on Waves est triple : premièrement, sur leur site web - qui regorge d’informations sur la grossesse, la législation au sujet de l’avortement, les modes d’interruption de grossesse, les molécules utilisables et les noms des médicaments correspondants, selon les pays, avec leur posologie -, elles proposent à des personnes vivant dans des pays où l’avortement est interdit, de commander les médicaments nécessaires par le site. Une somme forfaitaire de 90 euros est alors demandée à celles qui peuvent débourser une telle somme. C’est plus que le coût du médicament plus l’envoi postal, mais le reste va dans un fonds de solidarité pour celles qui ne peuvent pas débourser autant. Ces dernières payeront alors moins, voire rien du tout, sur simple déclaration. Pour l’équipe de Women on Waves, ce principe marche très bien. Toute tentative de vérifier les ressources réelles des demandeuses serait de toute façon trop coûteuse. Le principe de confiance pour améliorer le rapport coûts avantages – ça sort de l’économie orthodoxe.

Deuxièmement, l’équipe et son personnel médical font des croisières, permettant de proposer des IVG médicamenteuses sur un bateau, dans des eaux internationales, échappant ainsi à la législation nationale.

Troisièmement, l’équipe basée au Pays Bas travaille avec d’autres femmes dans différents pays, dont plusieurs africains, pour diffuser ce savoir précieux, afin de partager la « recette » pour un avortement sûr à des femmes en détresse. Ca se présente par exemple sous forme de petites cartes, comme ça :

N’est-ce pas illégal ? Dans la mesure où ces partenaires locaux de Women on Waves ne pratiquent pas des avortements, mais en parlent seulement, elles ne peuvent pas être inquiétées légalement. Le mode d’approche des différents partenaires est variable, chacun a sa manière de faire passer le message, par le « bouche à oreille » (avec des termes plus au moins codés, du style « je veux retrouver mes règles »…), sous l’étiquette « maternité sûre » (comme le fait d’ailleurs Marie Stopes dans beaucoup de pays) et dans certains pays comme au Pakistan, même par téléphone, à travers une sorte de « ligne verte ».

« Savoir = pouvoir »

« Savoir = pouvoir » est leur devise. Elles considèrent que c’est une manière subversive et voilée de permettre aux femmes de gagner plus d’indépendance. La question qui est difficile à manœuvrer est le passage vers une revendication politique en faveur d’une IVG sûre et abordable. Car à terme, la finalité est que les femmes souhaitant pratiquer un avortement n’aient plus à se cacher. En attendant, celles-ci sont hors la loi en s’auto-administrant du Misopostrol à des fins d’avortement. Selon Women on Waves, elles sont néanmoins protégées par la difficulté de fournir les preuves de leur acte : le médicament est légal, il ne laisse pas de traces (notamment si l’administration est uniquement buccale et non pas en partie vaginale), l’avortement déclenché ressemble alors à une fausse couche spontanée, permettant aux femmes d’aller à l’hôpital si l’hémorragie ne s’arrête pas toute seule.

Le tout est étonnamment bien pensé et accompagné d’une pêche d’enfer : l’équipe de Women on Waves et leurs partenaires ont même créé des chansons de louanges sur les bienfaits du Misopostrol. Elles miment une petite chorégraphie pendant qu’elles le font écouter dans l’atelier.
Le message passe, la salle est archi-pleine, elles distribuent le Misopostrol des achats-test faits à Istanbul aux participants vivant dans un pays où la molécule est plus dur d’accès.

Oui, c’est une démarche qui s’oppose aux modèles traditionnels, et pas seulement à ceux du marché. Subversive, « empowering » et sauvant des vies – qu’on se le dise !

***

Pour en savoir plus :

Visitez le site de Women and Waves : Women on Web

Ressources sur l’avortement dans le monde : AWID - Avortement Dans Le Monde

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