L’évolution contrastée de la scolarisation des filles entre progrès et blocages

Cet article fait une synthèse de la communication présentée par Marie-France Lange lors du Colloque international « Sous le développement : le genre » (IHEID, Genève, Septembre 2012), dont l’objectif est d’étaler la réflexion sur l’apport du genre aux études du développement. A cette occasion, l’auteure nous présente une analyse sur les progrès constatés relatifs à la scolarisation des filles dans les pays du Sud et les blocages en matière de représentations sociales et des politiques publiques qui contribuent à reproduire ou à déplacer les inégalités scolaires selon le sexe.

Une analyse rapide en matière d’éducation dans les pays du Sud permet d’identifier les ressorts des progrès en matière de scolarisation de filles. Le modèle promu depuis les années 90 de l’école pour tous et toutes fondé sur l’acquisition et la maîtrise des savoirs indispensables à la participation et à la vie économique, sociale et politique ont modifié les contextes éducatifs de beaucoup des pays. Malgré l’alignement sur les normes internationales et l’évident constat de progrès en termes quantitatifs dans la scolarisation des enfants, cette augmentation a reproduit et transformé les inégalités selon le sexe.

Quelles sont les conséquences pour la scolarisation de filles de cette intervention sur les représentations sociales, la place et le statut des femmes, et l’évolution des rapports de sociaux de sexe ? Ces questions et d’autres ont été abordées par Mme Lange afin d’analyser l’offre scolaire et les effets de la scolarisation de filles dans des pays du Sud.

A partir des années 90, il y a eu un changement dans les politiques publiques de scolarisation des filles au niveau mondial. Le droit à l’éducation des filles et l’accélération des pays les plus en retard en termes de parité ont été les points fondamentaux mis en lumière dans le discours de la communauté internationale. En général, plus un pays est pauvre, plus d’importance lui est donné par les organisations internationales, plus des politiques d’éducation sont promues et plus des financements sont adressés.

Selon Mme Lange, l’articulation discursive en faveur de la scolarisation de filles depuis les années 90 a été sans doute très influencée par les politiques internationales et assit sur des postulats très utilitaristes. La configuration d’un tel discours a des conséquences indéniables sur les représentations sociales, la place et le statut de femmes et sur l’évolution de rapports sociaux de sexe.

De manière individuelle, le discours international qui prône l’éducation des filles a servi à renforcer l’idée d’une éventuelle réduction du nombre d’enfants, du contrôle de la fécondité et de l’augmentation des niveaux d’hygiène. Si l’on regarde bien, ce qui se joue dans la scolarisation des filles n’est pas le nombre d’enfants dans une fratrie, mais les rôles et les droits qui son assignés aux enfants dans leur familles par rapport au sexe.

Le discours d’éducation des filles soutient aussi des avantages collectifs, l’augmentation des niveaux de scolarisation de cette population sert à établir des relations entre le niveau d’éducation général, l’augmentation des niveaux de bonheur, le bien-être social et de la formation à la citoyenneté. Des bénéfices très contestables quand on observe des taux élevés de décrochage scolaires de filles, la difficulté des filles à suivre des formations techniques et de s’insérer dans le marché du travail et les rares opportunités d’accéder au pouvoir et aux postes de responsabilité.

Pour Mme Lange, ce discours utilitariste et très influencé par les politiques internationales de scolarisation de filles donne de préférence une vision collective des femmes toujours au service des autres, en oubliant d’abord les conditions, les différences existantes entre les réalités dans les pays du sud et les groupes sociaux et ignorant la question fondamentale de l’accès aux savoirs.

Par rapport à l’offre scolaire, la massification des systèmes scolaires et la très forte scolarisation de filles ces dernières années donnent l’impression d’une démocratisation de l’école sans que nécessairement l’accès à l’école soit plus égalitaire. Des nouvelles catégories d’élèves et d’étudiant-e-s vont avoir la possibilité de faire des études et des nouvelles formes de stratification sociale vont se construire au travers des différences existantes dans les apprentissages qu’il s’agisse d’un établissement d’enseignement public, non-étatique et privé, entre l’éducation dans le pays et les études à l’étranger, entre les établissements qui accueillent des populations défavorisées et les autres.

D’autre part, les progrès de la scolarisation primaire plus significative pour les filles au cours de la dernière décennie cachent d’autres inégalités très marquées. Les filles ont, en effet, à milieu social égal, des chances globalement moindres que les garçons d’être inscrites à l’école, de s’y maintenir et d’y réussir. En général, les filles tendent à être reléguées dans les sections les moins prestigieuses et échouent plus souvent que les garçons aux examens car elles sont plus sollicitées à la maison et leur scolarisation se fait souvent sous conditions. Celles qui ont survécu à l’élimination réussissent mieux que les garçons du fait qu’elles sont presque exclusivement issues des classes sociales moyennes ou supérieures, contrairement aux garçons dont le recrutement social est plus dispersé ( Lange, Marie- France. L’École au Togo. « Processus de scolarisation et institution de l’école en Afrique », Paris, Karthala, 337 p. ).

Ainsi, au fur et à mesure que les élèves gravissent les différents cycles scolaires, les inégalités liées au sexe s’accroissent. Le passage au secondaire reste un goulot d’étranglement important pour les filles (Nolwen Henaff et Marie-France Lange. « Inégalités scolaires au sud : transformation et reproduction ». Presses de Sciences Po-Autrepart, 2011/3 - N° 59) dont au double handicap du sexe et de l’origine sociale peuvent se combiner celui du lieu de résidence, urbain ou rural, de l’appartenance religieuse, de l’ethnie, et du niveau d’instruction des parents.

D’autant l’analyse des inégalités à partir de l’offre scolaire montre leur persistance sous des formes qui varient et se diversifient, Lange s’interroge sur la façon la plus adaptée pour aborder les inégalités entre les filles et les garçons dans l’éducation.

Si l’accès à l’école est une condition incontournable pour l’acquisition des savoirs scolaires, ce n’est pas une condition suffisante. L’inégale répartition de l’offre scolaire dans les pays du Sud, tant en quantité qu’en qualité, incarne l’un des principaux obstacles à la généralisation de l’enseignement primaire et à l’ouverture plus démocratique du secondaire et du supérieur.

De même, il semble fondamental de garder les approches et les analyses de rapport sociaux de sexe car comme les disent les sociologues à condition égale, à classe sociale égale et à conditions sociales égales, une fille sera toujours moins scolarisée, y compris les filles issues de classes supérieures. C’est la raison pour laquelle parler de justice sociale en termes d’accès et d’égalité de traitement dans l’éducation n’est pas suffisant et l’analyse uniquement par des groupes défavorisés est très défavorable pour les filles.

Cet état de lieu sur la scolarisation de filles dans les pays du sud sera publié en détail au premier semestre 2013 dans l’ouvrage qui rassemble tous les travaux présentés lors du colloque.

Cet article a été rédigé par Angelica Espinosa.

***

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter