L’intelligence a-t-elle un sexe ?

Les différences entre les capacités cognitives des deux sexes proviennent-elles de la nature ou de la culture ? Dans ce débat fortement teinté d’idéologie, la vieille querelle inné/acquis fait toujours rage…

Martine Fournier

C’est un fait bien connu : les filles sont bavardes, plus précoces et plus douées dans les capacités langagières ; les garçons ont de meilleures aptitudes à se repérer dans l’espace…

Depuis plus d’un siècle, des scientifiques s’attachent à élucider les différences de performances entre hommes et femmes. Et, curieusement, à propos des différences d’intelligence entre les sexes, le débat inné/acquis continue de faire rage. Que sait-on réellement aujourd’hui, d’une hypothétique sexuation de l’intelligence ?

D’un côté, lorsque l’on compare les résultats aux tests de quotient intellectuel (QI), femmes et hommes sont à égalité (autour de 100 en moyenne). De l’autre, les meilleures capacités spatiales du sexe mâle sembleraient attestées (c’est bien connu, les femmes ne savent pas lire les cartes routières comme le suggère une certaine littérature à succès (1)), alors que les femmes auraient un avantage dans les épreuves verbales.

Pour la psychologie évolutionniste (2), le cerveau humain est un organe spécialisé qui s’est adapté au cours de l’évolution en fonction des contraintes de survie et de reproduction. Ainsi, les caractéristiques des hommes et des femmes seraient le fruit d’une sélection opérée au cours de l’histoire : les hommes, occupés à la chasse, auraient développé leurs capacités de repérage dans l’espace ; les femmes, en charge de leur progéniture, leurs capacités langagières (3).

Il y aurait donc bien, pour les tenants de ces thèses, des différences de nature qualitative entre l’intelligence masculine et féminine, qui s’expliqueraient par la production des hormones. Imprégné de testostérone produite par les testicules, le cerveau du fœtus mâle serait différent de celui de la femme. C’est ainsi que la corrélation des aptitudes intellectuelles avec la production d’hormones a été démontrée dans des tests d’orientation spatiale et de mathématiques. Mais le problème, c’est que ces corrélations disparaissent avec l’entraînement…

Le poids des stéréotypes

En fait, les explications en faveur d’un déterminisme biologique de l’intelligence sont aujourd’hui très contestées. D’autant que de nombreux tests psychologiques viennent questionner l’idée d’une supériorité des garçons en mathématiques : celle-ci varie selon les pays et selon les âges. Aujourd’hui, les filles réussissent mieux dans leurs études que les garçons, y compris dans les filières scientifiques.

Alors, les différences constatées ne seraient-elles pas le fruit de l’éducation et de la culture, dans lequel le rôle des stéréotypes de sexe a, là aussi, été largement identifié par les psychologues ? Car, dès la naissance, l’acquis va venir se greffer sur ce que Dame nature – l’inné – a déposé dans le berceau de chacun et de chacune… On sait que dès les premières heures de la vie, les parents se conduisent différemment (le plus souvent inconsciemment) avec un bébé garçon ou fille. Ils vont davantage stimuler leur fille pour parler, et leur garçon pour bouger. Quelques années plus tard, ils laisseront ce dernier explorer davantage l’espace, en particulier le quartier, à tel point que dès 8 ans, un garçon saura mieux qu’une fille s’y repérer (4). Et l’on pourrait égrener ainsi, de la naissance à l’âge adulte, nombre de stéréotypes qui influent sur les performances féminines ou masculines.

Les généticiens eux-mêmes sont devenus très prudents : « Le cerveau est un organe biologique et culturel », explique Pierre Roubertoux (5). En matière d’intelligence, les avancées scientifiques montrent que l’environnement agit sur notre substrat biologique dès la période de gestation : la notion de plasticité cérébrale a fait perdre sa pertinence au vieux débat inné/acquis. « Au cours de sa construction, le cerveau intègre les influences du milieu extérieur, issues de la famille, de la société, de la culture. Il en résulte qu’hommes et femmes ont des cerveaux différents, au même titre qu’on peut trouver des différences entre les cerveaux d’un violoniste et d’un rugbyman », explique la neurobiologiste Catherine Vidal (6).

Dans ce débat, science et idéologie sont souvent intimement liées, générant toutes sortes d’idées reçues sur les capacités des uns et des unes… Comme l’explique l’anthropologue Maurice Godelier à propos des sociétés baruyas de Nouvelle-Guinée : « Comme les femmes baruyas n’avaient pas le droit de grimper aux arbres, elles ne savaient pas le faire. Mais pour les Baruyas, si elles ne savaient pas le faire, c’était parce qu’elles en étaient par essence incapables… »

NOTES

(1) A. Pease et B. Pease, Pourquoi les hommes… Pourquoi les femmes…, 4 vol., First, 2003. Dans le même registre, le livre de J. Gray, Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus s’est vendu à 15 millions d’exemplaires dans le monde.
(2) D. Kimura, Cerveau d’homme, cerveau de femme ?, Odile Jacob, 2001.
(3) Voir D.C. Geary, Hommes, femmes. L’évolution des différences sexuelles humaines, De Boeck, 2003.
(4) A. Braconnier, Le Sexe des émotions, Odile Jacob, 1996.
(5) P. Roubertoux, « Déterminisme génétique, le pire n’est pas toujours sûr », in M. Duru-Bellat et M. Fournier (dir.), L’Intelligence de l’enfant : l’empreinte du social, éd. Sciences Humaines, à paraître.
(6) C. Vidal (dir.), Féminin Masculin. Mythes et idéologies, Belin, 2006.

Source : Revue Sciences Humaines

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