L’organisation féministe contre le conflit de Gaza

Tout au long du conflit apparemment interminable qui oppose Israël et la Palestine, la société civile s’est montrée active pour faire face aux crises et promouvoir la paix et la justice. L’AWID s’est entretenue avec Eilat Maoz, de la Coalition des femmes pour la paix, une organisation israélienne qui œuvre en faveur de la paix en Israël et en Palestine. Par Kathambi Kinoti, janvier 2009

AWID : Quelle est votre analyse de la récente offensive de l’armée israélienne à Gaza ?

EILAT MAOZ : L’attaque israélienne sur Gaza ne nous a pas pris au dépourvu. En fait, au cours des mois ayant précédé l’attaque, nous avons assisté à une escalade progressive de la violence de la part du gouvernement israélien dans la région de Gaza. Beaucoup semblent oublier qu’Israël a violé la tahadiah [cessez-le-feu] bien avant son échéance officielle, fixée fin décembre. La nuit du 4 novembre, par exemple, alors que l’attention du monde entier était centrée sur les élections aux États-Unis, Israël a lancé une attaque aérienne qui a provoqué la mort de six palestiniens. Israël a également continué de durcir le siège de Gaza, allant jusqu’à empêcher l’entrée des approvisionnements humanitaires de base et la circulation des personnes dans un sens ou dans l’autre.

Au fur et à mesure que l’attention politique en Israël a commencé à se centrer sur les élections nationales, les déclarations populistes des politiciens se sont multipliées et la phrase "personne ne nous arrêtera tant que le Hamas ne sera pas anéanti " est devenue habituelle. Personne ne s’est vraiment posé la question de savoir si un tel objectif est possible et quels seraient les effets exacts d’une attaque.

Expliquer les raisons pour lesquelles l’idée d’une guerre est devenue si populaire en Israël prendrait bien plus de temps que celui dont nous disposons pour cet entretien. Il semble cependant qu’au-delà du militarisme "habituel" de la société israélienne, que l’on retrouve dans toutes les sphères de la vie quotidienne, il y avait cette fois-ci autre chose. Cette ferveur pour provoquer une attaque peut être perçue comme une tentative de reconstruction de l’orgueil national suite à la seconde guerre contre le Liban, considérée par le secteur nationaliste israélien comme une profonde humiliation. Elle peut également être perçue comme une conséquence de l’enlisement actuel du conflit israélo-palestinien, ainsi que de l’idée très masculine selon laquelle "nous devons déterminer qui sont exactement nos ennemis et comment nous pensons les affronter".

Dans ce sens, la population de la bande de Gaza a subi une attaque ciblée en raison de sa pauvreté, de sa faiblesse et de son incapacité à faire face à l’armée israélienne. Il s’agit d’une guerre visant à obtenir un avantage politique des plus prosaïques en vue des élections, par le biais d’une manipulation absolument cynique des vies et des souffrances humaines. C’est un maillon de plus de la chaîne de tentatives menées à bien par Israël pour mettre un terme à la résistance palestinienne et maintenir l’occupation actuelle, une action qui s’est déroulée en dépit et peut-être même à cause de l’effondrement progressif du rêve nationaliste sioniste d’un"grand Israël", libre d’arabes.


AWID : De quelle manière les organisations de femmes en Israël ont-elles fait face à l’offensive et à ses conséquences ?

EM : Ces dernières années, la Coalition des femmes pour la paix est devenue la figure de proue du mouvement de gauche israélien radical en faveur de la paix. Grâce à sa capacité à coopérer avec divers groupes et partis politiques, tels que les communistes et les anarchistes, plus transversaux et plus radicaux, les partis et les ONG, etc., cette organisation est devenue le chef de file des coalitions transversales qui est devenu le principal mode de fonctionnement à l’heure actuelle.
Au-delà du travail mené au sein de la Coalition des mouvements de gauche durant la guerre, nous avons également œuvré pour construire une autre coalition, à savoir d’organisations féministes contre la guerre. Durant la première semaine de la guerre, la Coalition des femmes pour la paix est parvenue à faire signer une lettre ouverte adressée au Premier Ministre par plus de 20 organisations de femmes, prenant clairement position contre l’attaque et la brutalité. Ci-après un extrait de cette lettre :

"Nous, organisations de femmes en faveur de la paix adhérant à un large éventail de perspectives politiques, revendiquons la fin des bombardements et autres armes mortelles, et exigeons l’engagement immédiat de conversations pour la paix et contre la guerre. Il faut mettre un terme aux morts et à la destruction. Nous demandons que la guerre cesse d’être une option, la violence une stratégie, et l’assassinat une alternative. Nous souhaitons une société dans laquelle chaque individu puisse jouir de sécurité dans sa vie sur les plans personnel, économique et social. Il est clair que le prix le plus élevé est payé par les femmes et les marginaux - géographiques, économiques, ethniques, sociaux et culturels - qui aujourd’hui et depuis toujours- sont exclus du scrutin public et du discours dominant. C’est maintenant que les femmes doivent agir. Nous demandons que les conversations et les actions soient menées dans un autre langage."

Postérieurement, nous avons organisé plusieurs manifestations féminines, à Haïfa et à Tel-Aviv, qui ont réuni des femmes arabes et juives, dont certaines provenaient de tendances plus centristes. Les activités menées par un groupe d’activistes de la Coalition des femmes pour la paix dans le sud d’Israël peuvent sembler étranges : celui-ci a organisé plusieurs manifestations féministes à Be’er Sheva et Sderot (dans la zone bombardée), ainsi qu’une conférence qui a eu un grand succès au Sapir college de Sderot. Provenant de villages et de villes présentés par Israël comme résolument en faveur de la guerre, leurs voix se sont élevées avec force dans l’ensemble du mouvement de manifestation.


AWID : La Coalition des femmes pour la paix, ou d’autres organisations de femmes israéliennes, ont-elles oeuvré avec des organisations de femmes palestiniennes, que ce soit durant cette récente attaque ou avant, en vue d’aborder le conflit en cours ?

EM : La position de la Coalition des femmes pour la paix est claire quant à l’importance du maintien du partenariat palestino-juif existant. Aujourd’hui, il est difficile de coopérer avec des organisations palestiniennes des territoires occupés, en particulier en raison de la séparation physique extrême et de la peur de normaliser la situation de l’occupation. Cependant, la Coalition des femmes pour la paix est l’une des seules organisations en faveur de la paix en Israël qui soit parvenue à maintenir des liens avec des mouvements palestiniens. Nous avons organisé de nombreuses manifestations féminines autour des questions des postes de contrôle et du mur et nous faisons actuellement partie de la Coalition contre le mur. De même, avant, durant et après l’attaque sur Gaza, la Coalition des femmes pour la paix a maintenu les liens existants avec nos partenaires de la bande de Gaza, en premier lieu et principalement avec le Centre pour la santé mentale et les droits humains de Gaza dirigé par Eyad Saraj, et le mouvement pour la libération de Gaza. Le travail que nous menons ensemble est fondé sur une lutte et un objectif politiques conjoints, à savoir notre résistance inconditionnelle à l’occupation.
Le personnel de la Coalition des femmes pour la paix est mixte, composée de palestiniens et d’israéliens travaillant ensemble au sein d’une structure qui comprend deux coordinatrices générales, l’une juive et l’autre palestinienne. Au sein des territoires Israéliennes de 1948, la Coalition des femmes pour la paix travaille uniquement avec des coalitions conjointes palestino-juives, coopère régulièrement avec des organisations de femmes palestiniennes et organise toutes ses manifestations selon le principe de la représentation égale des femmes palestiniennes et des femmes provenant d’autres communautés marginalisées.


AWID : Quelle est la situation maintenant qu’un cessez-le-feu a été instauré et que signifie t-il pour les femmes ?

EM : Le cessez-le-feu est-il vraiment respecté, et si c’est le cas pour combien de temps ? Bien que l’armée israélienne se soit retirée de la bande de Gaza, qui sait dans combien de temps des troupes y seront à nouveau envoyées ? Comment les femmes peuvent-elles reconstruire leurs vies, et les vies de leurs familles, alors qu’Israël continue de contrôler la circulation et de refuser l’entrée des approvisionnements ? Ces questions nous semblent toutes fondamentales, ce qui nous oblige à poursuivre notre lutte, même lorsque le calme semble revenu.
L’une des choses les plus effrayantes de cette attaque est que plus d’un million et demi de personnes s’est réveillé le lendemain de la guerre avec un traumatisme à vie. Nous passons notre temps à écouter des histoires d’enfants qui mouillent leurs lits parce qu’ils continuent d’avoir peur des bombes durant la nuit, d’adultes qui souffrent de toutes sortes de symptômes du syndrome de stress post-traumatique, qui vont de la rage à l’anxiété insurmontable. Nous savons que la malnutrition et d’horribles blessures ne sont pas traitées adéquatement simplement parce que les hôpitaux de Gaza ne sont pas en mesure de le faire. Les femmes souffrent de tous ces problèmes, mais sont également celles qui procurent les soins, et par conséquent elles souffrent encore plus.
Du côté israélien, les femmes ont subi de graves revers économiques, professionnels et émotionnels, dus au fait que les structures gouvernementales, y compris le système de sécurité sociale, ont échoué à aider la population israélienne civile durant les bombardements. La guerre a plongé un grand nombre de ces femmes dans un profond désespoir et elles se retrouvent également dans la situation d’avoir à prendre soin des personnes qui sont à leur charge, qui sont souvent des hommes.

AWID : D’après vous, de quelle manière le conflit israélo-palestinien peut-il être résolu une bonne fois pour toutes ?

EM : Aujourd’hui, il n’existe pas plus de deux suggestions bien connues de résolution politique permanente : la solution d’un Etat ou de deux Etats. Bien qu’il soit difficile d’évaluer laquelle de ces deux solutions est la plus réalisable et sur combien de temps, ces "solutions" peuvent être perçues comme une simple étape dans la longue procédure de changement de structures profondes de déséquilibre du pouvoir dans nos sociétés. C’est pour cette raison que la Coalition des femmes pour la paix insiste sur une approche féministe exhaustive de la paix. Une approche féministe aborde les variables complexes des structures du pouvoir et vise à les modifier de manière radicale.
Ce qui est fondamental, à mon avis, c’est d’avoir à l’esprit que le cadre politique, à savoir un Etat ou deux Etats, est moins important que son contenu. La question est de savoir de quelle manière se traduiront les principes d’égalité en matière de citoyenneté, de participation démocratique et de justice sociale, que ce soit dans un ou deux Etats émergents dans la région israélo-palestinienne. Notre lutte est donc en faveur de ces valeurs fondamentales – aujourd’hui, demain et dans les années à venir.

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Eilat Maoz est l’un des deux coordinatrices générales de la Coalition des femmes pour la paix.
Pour en savoir plus sur la Coalition et ses activités
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