LE RAPPORT DE GENRE DANS LES BARS DE LA VILLE DE KINSHASA EN RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

21 août 2015, par KAPULA NZINGA SIMON

Pourquoi enquêter sur la présence des femmes dans les bars ?
En effet, l’idée fondée sur notre expérience « profane » de la fréquentation de ce type de lieux dans la ville province de Kinshasa selon laquelle certains signes, attitudes, regards, peuvent traduire, plus ou moins subtilement, une discrimination envers la clientèle féminine des bars, principalement de la part d’une partie de la clientèle masculine , nous semblait admise.

1. CONTEXTE

Les bars, officiellement nommés « débits de boisson à consommer sur place », sont un lieu traditionnellement considéré comme un domaine « masculin », « viril » (nous nommons bar tout débit de boisson dont une partie est aménagée pour consommer debout ou assis, et comportant généralement des tabourets hauts devant un comptoir). C’est aussi le théâtre d’une socialisation particulière, de rencontres, d’interactions spécifiques. Lieu de commerce généralement associé à la convivialité, voire aux rencontres, les bars peuvent également prendre le nom de cafés, la distinction s’opérant souvent selon une idée de « standing », le café étant souvent considéré comme plus « chic » que le bar, tout comme le salon de thé. Les représentations individuelles semblent ainsi beaucoup influencer la définition de notre objet. La présence d’une femme dans un tel espace, majoritairement investi par des hommes, bien que public et théoriquement ouvert à tous, ne va donc pas toujours de soi, voire peut être considérée (de manière plus ou moins consciente) comme « illégitime », en particulier par des clients masculins. Il y a seulement cinquante ans, on peut dire que les bars, notamment hors des grandes Villes, regroupaient une clientèle entièrement masculine, et que l’entrée d’une femme, vue comme empiétant sur un territoire qui n’est pas le sien, et donc « hors-normes », voire « prostituée », dans ces lieux suscitait la désapprobation générale. Qu’en est-il aujourd’hui ? Avant notre départ sur le terrain, nous émettions par exemple l’hypothèse qu’une femme seule accoudée à un bar pouvait, en certaines occasions, être considérée comme nécessairement à la recherche d’une aventure et acceptant implicitement de recevoir des avances plus ou moins pesantes, désagréments que les hommes n’auraient pas à supporter de leur côté. Un tel présupposé s’est révélé en partie vérifié au cours de notre enquête, bien que la différence de traitement entre hommes et femmes ne soit bien sûr pas toujours aussi tranchée. D’autre part, les bars, en tant espace de sociabilité public accueillant des individus aux trajectoires sociales variées, constituent d’une manière générale un lieu potentiellement fragilisant. En outre, dans ce lieu clos où les individus « stationnent » plus ou moins longtemps, la « déviance » a tôt fait d’être repérée (ainsi, toute personne n’appartenant pas à un cercle d’habitués, en l’occurrence, les enquêteurs, attirait l’attention dans la quasi-totalité des établissements observés). Or, on peut supposer qu’une cliente elle-même peut adopter certaines postures sociales différant de celles des clients masculins, et découlant peut-être en partie de la manière spécifique dont elle est considérée. D’une manière générale, l’association entre « femmes » et « espace public » induit une dimension de danger, ou du moins de vulnérabilité : pour quelles raisons ? En d’autres termes, les femmes fréquentant de manière régulière ou exceptionnelle ce type de lieu développent-elles des comportements, des stratégies particulières de « protection » ? Il conviendra donc également de s’intéresser à un éventuel sexisme intériorisé de la part des femmes. Redoutent-elles la fréquentation des bars ? Quelle vision sont-elles des autres femmes présentes dans ces lieux ? Ainsi, malgré le fait que les espaces publics sont généralement vus comme des lieux asexués et propres à l’interaction entre des individus neutres, ils sont propices à générer un grand nombre de situations que nous qualifions de « rappels à l’ordre sexué » (le plus souvent un ensemble de brimades plutôt que des atteintes directes au corps). Ces pratiques sont généralement considérées comme une composante normale, anodine, de la vie quotidienne des femmes et ne sont donc pas remises en cause. Il est fréquent, sinon banal, lorsque l’on évoque ce sujet avec des femmes, d’entendre parler de « tactiques d’évitement », voire d’exclusion de certains lieux de l’espace public, à certaines heures.

2. Justification

Pourquoi enquêter sur la présence des femmes dans les bars ?
En effet, l’idée fondée sur notre expérience « profane » de la fréquentation de ce type de lieux dans la ville province de Kinshasa selon laquelle certains signes, attitudes, regards, peuvent traduire, plus ou moins subtilement, une discrimination envers la clientèle féminine des bars, principalement de la part d’une partie de la clientèle masculine , nous semblait admise. Une telle discrimination peut revêtir des aspects divers et parfois difficilement identifiables (elle peut par exemple se traduire par certaines formes de violences, mais aussi se vouloir « bienveillante » selon les cas), que nous nous sommes proposé d’observer. Une telle idée a dû être largement nuancée au cours de l’enquête, principalement dans la mesure où les rapports sociaux de genre différaient en fonction de plusieurs variables, telles que le type d’établissement donc sa clientèle, les heures de la journée, etc. Nous avons donc été amenés à nous interroger également sur l’identité des clients masculins : qui porte tel regard sur telles femmes présentes dans les bars ? Quelles en sont les raisons ? Nous avons ainsi pu voir que ce n’était plus comme jadis la présence de femmes en elle-même qui pouvait interpeller certains clients des bars, mais des caractéristiques comportementales (par exemple, les boissons consommées, le fait d’être accompagnées ou non, etc.). Nous avons ici évoqué le cas des clientes des bars. Cependant, nous sommes également partis sur le terrain dans l’idée d’observer la situation du personnel féminin et des patronnes de ces établissements.
Notre questionnement portera donc sur la question de l’ouverture aux femmes de l’espace public, mais genré que constituent les bars de Kinshasa : cet accès est-il considéré comme naturel et légitime par toute , ou les bars constituent-ils au contraire un terrain de plus à conquérir par celles qui pourraient le souhaiter.

L’auteur est Conseiller Directeur en charge de l’autonomisation de la femme dans la Cellule d’Études et de Planification de la Promotion de la Femme, de la Famille et de la Protection de l’Enfant au Ministère du Genre, de la Famille et de l’Enfant.formateur sur le Genre et Développement :Instruments et Outils

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