La Guerre vécue par les femmes Lega de la Province du Sud Kivu

L’Organisation de defense des Droits de l’homme et de la Protection Humaine
dénommée HUMAN RESCUE/RDC diffuse ces quelques
témoignages sur la situation des femmes violées dans la province du Sud
Kivu.

La guerre vécue par les femmes

Urega (Sud-Kivu, République Démocratique du Congo), depuis octobre
1996 à nos jours

Nous avons écouté de la voix de femmes qui se sont retrouvées en
plein terrain de guerre, ce qu’ont signifié et signifient pour elles
ces années de violences. Toutes ont subi le viol et des humiliations
de toutes sortes. A présent elles sont en ville, à Bukavu, en
quelque manière en sécurité, mais luttant chaque jour pour la
survie, au point que certaines d’entre elles pensent de rentrer au
village, malgré l’insécurité qui continue d’y régner.

Les
associations qui se disent pour les femmes violées sont nombreuses,
et pourtant beaucoup de femmes déplacées en ville doivent chaque
jour faire face à la misère. Par respect, nous leur avons donné des
noms fictifs, mais leur témoignage est tel que nous l’avons reçu.

Elles proviennent d’une même région, l’Urega ; leurs témoignages se
recoupent, ainsi en avons-nous fait un discours continu, sauf
rapporter le témoignage individuel lorsqu’il s’agit d’un fait
spécifique vécu par l’une d’elles. Nous les avons rencontrées chez
une femme qui depuis quelques années accompagne des personnes
blessées dans leur corps et dans leur esprit.

Mme Chakupewa, âgée d’environ 65 ans, est arrivée a Bukavu à pieds,
en novembre 2005, en provenance de Kitutu, en Urega, après un voyage
d’environ trois semaines. Elle reste avec sa fille, après que son
fils aîné a été tué et que deux autres enfants sont morts dans la
forêt par manque de soins. Un autre fils s’est réfugié en 2005 au
Burundi, avec sa famille.

Mme Sanganyi, âgée d’environ 30 ans, a fui l’Urega en octobre 2004,
avec ses parents, une fille et une nièce adolescentes, et un enfant
de neuf ans, fils de son frère et ils ont été accueillis chez un
autre frère à Bukavu. Dès que les membres de cette famille ont su
qu’elle avait été violée, ils ont commencé à la mépriser, en disant
qu’elle était sale et à accuser le neveu d’être sorcier. Pour le
protéger, elle a déménagé, mais les accusations ont continué. Un
matin elle ne l’a plus trouvé ; elle a su après qu’il s’était joint
à un groupe qui se dirigeait vers leur village d’origine, où il se
trouve jusqu’à présent.

Mme Kashiwa, âgée d’environ 30 ans, provient du côté de Kasika. Son
père était parmi les tués à l’église lors du grand massacre du 24
août 1998 ; elle en retrouva le cadavre avec le front coupé.
Ensuite, elle fuit avec sa famille dans la forêt, où deux de ses
enfants moururent. Ayant su qu’à Bukavu on prenait soin des femmes
violées, elle prit le risque de se mettre en route et arriva en
ville avec deux autres enfants. Le mari est rentré au village pour
garder la maison.

Mme Riziki, âgée d’environ 50 ans, avait voulu protéger sa fille à
peine adolescente en l’envoyant chez ses grands parents dans un
village à 90 km de distance, mais aussi bien elle que sa fille ont
été emportées et violées et gardées en esclavage sexuel dans un
camps de Hutu pendant cinq ans. Femme à un seul Hutu pendant six
mois, Mme Riziki elle a été ensuite violée par beaucoup d’autres.
Elle vit actuellement chez sa petite sur à Bukavu, où elle a été à
nouveau violée pendant la guerre de Mutebutsi, en juin 2004. La
fille, revenue de la forêt enceinte, a accouché d’un enfant, mort à
8 mois de gastro-entérite, par manque de moyens pour le faire
soigner.

Mme Mawazo a 47 ans. Au moment où éclata la première guerre, en
1996, elle habitait Bukavu et s’enfuit avec sa famille et beaucoup
d’autres gens vers son village natal, en Urega. Mais la guerre les
rejoignit là où ils couraient. Dans la forêt où elle s’était
réfugiée, elle a été violée et enlevée par les Interahamwe dans leur
camp, où elle est restée, femme forcée d’un Hutu pendant quatre ans.
Lorsque les Hutu ont pris fuite, suite à l’attaque des Mayi-Mayi,
elle a été contrainte à devenir la femme de l’un de ces derniers. A
présent, elle est réfugiée à Bukavu.

Mme Mulonda a 35 ans. Elle fuit Bukavu pour l’Urega au début de la
guerre de 1996, mais c’est la que la guerre l’a rencontrée. Après le
viol et tant de souffrances, elle est à nouveau à Bukavu, déplacée.

Début des massacres

Mulonda en 1996 habitait Bukavu. Un jour, en novembre, un militaire
entra en courant dans sa cour, et cria en lingala : « Bateki mboka ! »
(le pays a été vendu). Il enleva sa tenue, la jeta dans la cour et
s’enfuit. Beaucoup de gens à ce moment-là fuirent la ville. Mulonda
partit avec sa famille vers l’Urega. Là-bas aussi c’était déjà la
guerre. D’abord arrivèrent les troupes congolaises en fuite,
conduites par Asani, qui s’installèrent à Kamituga et firent la
chasse aux Tutsi, qui étaient bien connus par la population comme
autochtones, car le colonisateur belge avait transplanté chez nous
des rwandais pour travailler dans la Société Minière. Ils en tuèrent
plus de vingt, par les fusils et les couteaux, et ils jetèrent leurs
corps dans la rivière Zalya. Des jeunes du lieu participèrent aux
tueries. Arrivèrent aussi les « maquisards » burundais Hutu de
Savimbi, qui à leur tour tuèrent des Tutsi à Mwenga et à Kamituga.
La population alors s’enfuit dans la forêt.

A fin novembre l’AFDL, composé par des Tutsi rwandais et des
congolais, se lança à la poursuite de ces combattants. Arrivés aux
bureaux de la Zone de Mwenga, ils firent appeler la population pour
qu’elle rentre à la maison, car, disaient-ils, ils venaient garantir
la paix, après l’oppression du régime de Mobutu. Ils firent
comprendre aux gens qu’ils avaient des jumelles capables de voir
jusqu’à 100 km de distance : nulle part on ne pouvait se cacher
d’eux et d’ailleurs, disaient-ils, ils occupaient déjà tout le
Congo. La population les accueillit avec acclamations, mais bientôt
elle fut reprise par la peur, car elle était comme prise en otage
entre deux groupes en lutte.

Ces Tutsi n’utilisèrent pas des fusils, ils tuaient à l’arme
blanche. Ils tuèrent les Hutu et des congolais qu’ils considéraient
Hutu, en particulier les intellectuels et les autorités. Un
étudiant, Jean-Bosco, commit l’erreur de dire une phrase en
français. Il fut tué au pont d’Isango, avec le mari de Mawazo,
enseignant. A Kamituga fut tué Zacharia, Chef de poste, Déo,
enseignant et responsable de la communauté de base de Luliba,
Lambert Byangoyi, garde d’un européen de la Sominki… Ces combattants
égorgeaient les gens devant nous yeux et brûlaient nos maisons. La
panique nous repoussa à nouveau dans la forêt. Les forces de l’AFDL
restèrent dans la Zone, pour chercher l’or ; ils en étaient les
seuls acheteurs et en imposaient le prix.

Guerre à la population

La fin de cette guerre, avec la prise de pouvoir de Laurent-Désiré
Kabila, en mai 1997, marqua une accalmie. Mais un an après, le 2
août 1998, une nouvelle guerre éclata, encore plus meurtrière. Nous
avons vu quatre groupes de combattants venir contrecarrer les forces
du RCD/Goma : les FAC, les Mudundu 40, les Interahamwe, les Mayi-
Mayi.

Ce que nous avons constaté c’est que tous ces groupes ne sont
qu’apparemment des ennemis entre eux, tous font la guerre à la
population et ne s’attaquent pas entre eux. Même entre les
Interahamwe, normalement Hutu, et les Tutsi du RCD/Goma nous n’avons
pas remarqué une vraie hostilité. Par exemple, lorsque un avion du
RCD descendait dans la plaine de Kitutu, les Interahamwe arrivaient,
prenaient tout son contenu, des caisses contenant ravitaillement en
nourriture, armes et munitions, comme s’ils étaient en train de
piller, mais ils laissaient partir l’avion avec son équipage. Nous
avions l’impression que c’était comme une convention.

Les Hutu donnaient ordre de tirer depuis 7 h. jusqu’à 10 h, quand
ils lançaient le tir le plus lourd ; c’est le signe qu’ils se
déplaçaient. La population alors, qui s’était enfuie dans la forêt,
commençait à en sortir et à regagner le village, parfois aidée et
encouragée par les combattants du camp opposé. Une fois à la maison,
c’est maintenant cet autre groupe qui commence à tirer. Les
emplacements des différents groupes sont à peu de distance, mais ils
ne s’attaquent pas entre eux. Nous n’avons presque jamais vu de tués
parmi les combattants, sauf dans le cas où ils s’étaient entretués
pour avoir oublié le mot de passe. Ce ne sont que des civils qui
sont tués.

Les Mayi-Mayi étaient nés comme force d’autodéfense du pays vis-à-
vis des envahisseurs. Suite à leur rite d’investiture, qui devrait
les rendre intouchables pour les tirs, ils devaient respecter les
conditions que voici : ne jamais coucher avec une femme, ne jamais
saisir ni argent ni aucun bien des gens, ni manger leur nourriture.
Mais eux aussi se sont souvent comportés avec brutalité à nos
égards, en pillant et en violant ; c’est pourquoi, affirment les
mamans, leur médicament de protection n’a pas eu d’effet.

Sur nos traces à tout instant

C’est la population qui a été massacrée et qui continue de l’être.
Innombrables sont les personnes tuées dans ces dix ans de guerre :
directement, et souvent après d’atroces souffrances, et
indirectement, suite à la famine, au manque de soins, aux conditions
inhumaines de vie. Nous appelons cette guerre « kondo kwa kondo »
(pas à pas), car lorsque ces assaillants attaquent nos maisons, ils
emportent tout, rien ne peut être caché, même dans le sous-sol,
c’est comme s’ils étaient tout le temps sur nos traces. Caritas nous
envoyait parfois en avion des ravitaillements en nourriture, en
couvertures… ; le jour après, les Interahamwe venaient nous attaquer
et tout piller.

Si tu es connue par ces combattants, il ne faut pas disparaître de
leurs yeux. Si tu te caches une semaine, ils diront que tu es allée
chez l’ennemi et tu seras tuée. Pour ne pas susciter de soupçons de
collaboration avec leurs ennemis, il nous fallait rester habillées
en cache-sexe. D’ailleurs, lorsque nous fuyions dans la forêt, même
si nous portions des habits, ils se déchiraient en s’accrochant dans
les branches et les épines et nous arrivions presque nus, hommes,
femmes et enfants, dans nos cachettes. A partir de 1998, le temps
plus long que nous avons passé à la maison sans fuir dans la forêt
c’est deux jours, et toujours avec une peur qui enlève tout envie de
manger, puisque la bataille peut survenir d’un moment à l’autre.
Nous étions toujours aux aguets.

Le Seigneur nous a gardés en vie malgré tout. Lorsque les roquettes,
les bombes, les fusils crépitent, tout le monde s’enfuit, on ne
pense même plus à retrouver son enfant, chacun cherche à sauver sa
vie. Quand le silence revient, on sort de la cachette petit à petit
et on remercie le Seigneur de nous retrouver tous encore vivants.
Enfin, ceux qui se retrouvent, car plusieurs familles sont restées
chacune de son côté de longues années, ne se sont pas encore
retrouvées et peut-être ne se retrouveront plus jamais.

La vie dans la forêt

Lorsqu’on fuit sous les attaques, on prend les enfants, mais dans la
hâte il y en a qui tombent et meurent piétinés ou étouffés dans la
boue des marais. Une maman avait fui avec ses deux petits jumeaux ;
l’un est tombé et est mort, piétiné par les gens en fuite. On avale
les larmes et on continue de courir. Arrivés à un endroit reculé de
la forêt, on s’arrête.

La foret est sombre et froide jour et nuit. On mangeait des racines,
quelques rares fruits sauvages. Il était impossible d’allumer le feu
et donc de cuir n’importe quoi, car la fumée aurait tout de suite
révélée notre présence à nos persécuteurs ; de même, nous ne
pouvions garder ni poules ni coqs, car leur chant aurait signalé
notre présence. Nous sortions de la forêt marchant à quatre pattes
pour aller ravir quelque carotte de manioc à la limite de quelques
champs et rentrer en vitesse dans notre refuge. Sachant cela, les
miliciens nous attendaient dans les alentours des champs ou à la
rivière pour nous violer.

Lorsque le danger se rapprochait, nous partions encore plus à
l’intérieur de la forêt, où l’ennemi qui nous guettait était la
famine. Pour mettre quelque chose dans l’estomac de nos enfants,
nous leur donnions le fin sable de la rivière, mélangé à l’eau, ou
de la boue, et nous-mêmes nous en mangions. Le visage, le ventre,
les jambes commençaient à gonfler. Combien de nos enfants sont-ils
morts dans la forêt ! Jusqu’à présent beaucoup de monde continue à
passer la nuit dans la brousse de peur des attaques.
En temps normal, une femme seule ne pouvait pas s’aventurer seule
dans la forêt, par crainte des animaux sauvages, les crocodiles, les
serpents…, mais la lutte de survie nous a fait dépasser tout cela.
Et en effet les animaux ne nous ont pas attaqués.

Le viol

Ce sont les Tutsi rwandais qui ont commencé à violer les femmes
depuis leur avancée en novembre 1996. Ils les violaient sans les
emmener dans la forêt, car ils n’y avaient pas de camps, ils
restaient plutôt dans les maisons. En 2002, une fois la guerre
terminée officiellement, ce fut le tour des Hutus de nous violer.
Dès qu’ils nous attaquent ils disent : « Toi, stupide, mets-toi là-
bas ». Et ils nous violent. Si c’est à la maison, parfois ils font
d’abord sortir les gens, parfois ils nous violent devant nos maris
et nos enfants. C’est terrible d’être violées devant sa famille ! Au
moins que les hommes ne soient pas présents.

Lorsque ces assaillants arrivent chez nous, ils faut surtout ne pas
dire si quelqu’un de la maison est ton enfant : car on t’obligera de
coucher avec lui. Les parents cachent leurs filles dans la forêt,
sans aucune garantie non plus. Une maman, qui avait été enlevée avec
sa fille de six ans, vu que l’état de santé de sa fille se dégradait
du jour au jour, découvrit qu’elle avait été brutalisée et violée.
Pendant que les gens s’enfuyaient, une fillette de 9 ans a été
saisie dans la cour de sa maison et violée par les militaires
Tutsi ; elle est allée mourir à l’hôpital de Nyamibungu.

Parfois le viol ou les viols sont tellement violents qu’ils
entraînent la mort : beaucoup de femmes ont ainsi perdu la vie. Des
femmes âgées sont mortes à cause de l’humiliation et de la violence
physique, entre autres Anastasie Ntamungu, épouse de Mr. Kitungano,
Agnès Ndabugoma. La vieille Nyazobela, violée par six militaires,
disait peu avant de mourir : « Je ne sens plus rien, ni faim, ni
soif… » . Nous-mêmes, les femmes, les ensevelissions.

Les viols ont touché leur sommet dans les années 1999-2003, mais ils
continuent encore. Jusqu’à présent, dans notre zone, là où sont les
Interahamwe, le couple n’existe plus, les femmes n’appartiennent pas
à leurs maris : les viols sont continus, ainsi que les enlèvements.
Les femmes peuvent être violées à n’importe quel moment du jour et
de la nuit et n’importe où : au champ, au marché, sur le sentier
vers la source, chez elles…, et constituent même un danger pour la
sécurité de leurs maris.

En tout cela nous percevons la volonté et le plaisir de nous
humilier de toute manière. Ils ne veulent pas que nous mettions
encore au monde ; ils ne veulent même pas que nous vivions, car ils
nous détruisent dans notre corps et dans notre âme.

La vie des femmes enlevées

Les Interahamwe, lors de leurs attaques, emportent avec eux des
hommes et des femmes, pour transporter leur butin dans leur camp au
plus intérieur de la forêt. Ce sont surtout les filles et les femmes
qui sont emportées, pour devenir des esclaves sexuelles. Parfois,
une fois enlevées, elles sont violées exprès par des combattants
porteurs du virus HIV et ensuite renvoyées au village, car ils
savent qu’elles vont contaminer leurs conjoints. Cela se passe
surtout pour les femmes qui se montrent plus éveillées et plus
capables de réagir. Les femmes enlevées seront nourries, mais elles
ne seront pas emmenées dans le camp le plus intérieur, où les
combattants ont leurs familles et une vie sociale organisée :
dispensaire, écoles…

Dans les camps sans organisation, filles et femmes sont violées tout
de suite et par plusieurs combattants. Parfois, pour tout le temps
de leur captivité, elles sont violées quatre ou cinq fois par jour,
par des hommes différents. Même si une femme est gardée par l’un
d’eux, lorsque celui-ci partira, elle passera à un autre ou à
plusieurs.
Dans les camps organisés, avec des gens plus instruits, les femmes
subissent d’abord des tests, pour vérifier la présence du virus HIV.
Si séropositives, elles seront destinées aux combattants porteurs de
virus, alors que les femmes non séropositives seront pour les
combattants sains. Celles qui sont destinées aux chefs militaires ne
seront que pour eux et seront sous bonne garde. Toutefois, chemin
faisant elles auront déjà été violées par les combattants qui les
amènent. Les autres femmes seront à la disposition de tous les
militaires simples. Les fillettes s’occupent des travaux jusqu’à
leur puberté, après quoi elles seront violées.

Parfois, les combattants, par une lettre qu’ils font retrouver au
village, exigent de la famille une rançon pour libérer les personnes
enlevées. C’est une torture pour la famille, obligée de se
dépouiller du peu qui lui reste, et pour la femme, car si la famille
retarde à amener la rançon, on lui dira : « Tu vois ? Ils ne
t’aiment pas ». Ces miliciens font usage de drogue et de boissons
fortement alcooliques. Parfois, nous entendions les fusils crépiter
et nous pensions à une attaque, mais nous constations par après que
c’étaient eux qui faisaient tomber un arbre avec une série de tirs.

Si une femme tente d’échapper et qu’elle est reprise, elle sera
envoyée, comme punition, chez les sidéens, ou bien elle subira une
morte atroce : on la coupera en morceaux. Si elle appartient à un
combattant, c’est lui qui décidera de son sort ; et pour le plupart
des cas c’est la mort : « Tuez-la, je la remplacerai ». Parfois les
combattants réunissent les femmes d’un même village et disent à
chacune : « Si tu échappes, cette autre sera tuée ». Ainsi, chacune
fait la garde de l’autre. Lorsqu’ils déménagent, parfois ils portent
avec eux les femmes prisonnières, parfois ils les tuent. Dans les
camps il y a une solidarité entre les prisonniers et chacun cherche
à protéger l’autre.

Les mamans affirment n’avoir jamais vu les combattants au camp
prier, ni lire la parole de Dieu. Elles aussi ne pouvaient vivre que
d’une manière intérieure leur relation avec Dieu, qui était pour
elles un réconfort.
Mawazo a passé deux ans dans la forêt, violée par plusieurs. Sa
situation s’est améliorée lorsqu’elle a expliqué à son oppresseur la
manière de traiter et de peser l’or. Il lui demanda alors de
continuer à travailler aux minerais et prit soin de la garder avec
lui. Une autre femme a passé cinq ans migrant d’un camp à un autre.

Ensevelies vivantes

A Mwenga en 1999, des militaires du RCD/Goma ont enseveli vivantes
dix-sept personnes. Le Commandant Kasereka, un tutsi né à Rutchuru,
en RDCongo, arrivé avec son hélicoptère en provenance de Lugushwa,
fut informé que sa concubine était malade à cause de sorcières du
lieu. C’était tout à fait faux. Alors il ordonna le massacre. Quinze
femmes et deux hommes ont été ensevelis vivants, au niveau du Centre
de la Zone. Creusé leur trou, ils eurent le choix de s’y étendre ou
de s’y blottir et ils furent ensevelis vivants. Un médecin du coté
du RCD assista au crime et, montre à la main, dit aux militaires à
quel moment ces pauvres gens étaient désormais morts étouffés ;
alors ils quittèrent le lieu.

Voici quelques-uns des noms de ces
tués : Nabulinzi Nikulu, épouse du Mwami Kisale, Mazambi Wamuzungu,
Nyassa, Victorine Watakamba, Walumini, Meleciade, Wakabasa Nyassa.
Les hommes s’appelaient Dieudonné Kamumba et Mulungula. L’épouse du
Mwami fut obligée de marcher nue toute la journée et fut après
enterrée vivante. Sa fille, témoin de ce crime, devint folle.
Walumini n’était pas du groupe ; elle avait tout simplement vu le
début du crime et avait crié : Les militaires l’ont alors prise et
lui ont fait subir le même sort que les autres. Après cela, deux
mamans accusées d’être sorcières se suicidèrent : l’une se pendit et
l’autre se noya. Ceux qui avaient accusé ces personnes pensaient
qu’elles auraient simplement été emprisonnées ou chassées, mais leur
sort fut bien différent. Parmi les femmes ensevelies, il y eut aussi
la maman d’un accusateur.

Peu après, un crime pareil se passa à Kitutu, cette fois-ci par
oeuvre des Interahamwe. Chaque groupe armé, en arrivant chez nous à
Kitutu, plaçait des Chefs de collectivité de son choix. En 1999 les
Hutu placèrent leur Mwami. Alors, certains Hutu qui vivaient chez
nous depuis longtemps et qui avaient des rancunes envers des femmes
(par exemple par problème de dette ou de jalousie), les accusèrent
d’être des sorcières et de favoriser par leurs médicaments la
victoire des Tutsi. Ainsi, un dimanche sept personnes, quatre femmes
et trois hommes, furent recherchées et trouvées à l’église, au
marché, sur la route… C’était les Mamans Munyololo, Sijapata,
Serafina, Bitendanwa, et les Messieurs Dunia, Lupumpu et
Kibagabaga . Chacun reçut une bêche et fut contraint de creuser une
fosse qui pouvait le contenir blotti. Ensuite, dépouillés de tous
leurs vêtements, ils furent liés à la poitrine avec une corde et
traînés à travers tout le village et puis enterrés vivants dans le
trou qu’ils avaient creusé. Les gens observaient terrorisés et pris
de pitié, sans dire mot.

Le chef de Groupement de Lubigi, Ombeni Kisengenyo, de 20 ans, fut
accusé d’être collaborateur des Tutsi. Les Hutu lui coupèrent les
oreilles, puis le décapitèrent et le suspendirent à l’envers.
Lorsqu’on est tués de ces manières horribles, on meurt avant d’être
tué. C’est comme si la terreur nous faisait oublier la vie, la
souffrance était anéantie ; on fait tout ce qu’on nous impose et la
mort du corps vient après.

Tout prétexte et toute manière sont bons pour nous tuer

Tous les prétextes étaient bons pour nous tuer. Si nous portions un
pagne, les Interahamwe disaient que nous étions des espions venant
de Bukavu, qui était sous régime RCD. Si dans la nourriture il y
avait un peu de sel, ils goûtaient et disaient : « Vous êtes en
collaboration avec le RCD ». Si dans notre assiette il y avait des
morceaux de gibier, ou si nous amenions notre récolte des champs,
ceux du RCD disaient : « Vous êtes des collaborateurs des Mayi-Mayi
et des Interahamwe ». C’est pourquoi nous mangions sans sel et nous
étions presque nus. En 2002 les Interahamwe tuèrent une fille, se
partagèrent entre eux son coeur et le mangèrent.

Les Hutu avaient instauré trois types de prisons pour y enfermer les
gens : une appelée « kuona mwangaza » (voir la lumière), une autre
appelée « kusalimiana » (se saluer), et une autre appelée « giza »
(ténèbres). Celui qui entrait dans cette dernière disparaissait,
sans laisser traces.
Les manières de nous tuer étaient multiples. Une manière qui ne
laisse de traces à l’extérieur est celle d’introduire des pinces
dans la bouche de la personne et couper au niveau de la gorge. Le
sang descend à l’intérieur et la personne meurt sans qu’on ne puisse
voir de blessures sur elle. Ou bien étrangler. A une maman enceinte
les Hutu percèrent le ventre avec une flèche qui avait à son bout un
hameçon, qui fut ainsi enfoncé et laissé à l’intérieur. Puis, ils
lui dirent de partir. Elle alla mourir au dispensaire de Nyamibungu,
avec l’enfant qu’elle portait en son ventre. A Kasika, en août 1998,
les Tutsi ont enfoncé un bâton pointu dans le vagin d’une maman, en
la transperçant jusqu’à l’enfoncer dans la terre. Ils l’ont laissée
mourir ainsi, clouée au sol.

Maintes fois ils ont brûlé les gens dans leurs maisons. Ils
répandaient tout autour de la maison de la poudre à canon et y
mettaient le feu. Vite la poudre explosait et brûlait la maison et
ses habitants. A Kitutu, Mr. Mukandilwa a été lié, couvert d’herbes
sèches et brûlé vivant sous les yeux de sa maman et de son épouse,
trois semaines après leurs noces.
Nous ne connaissions pas encore la réalité de cette guerre et
lorsqu’une personne était tuée, nous venions auprès d’elle pour
faire le deuil et l’ensevelir. Mais nos bourreaux nous attendaient à
cet endroit même et nous tuaient aussi. Les cadavres servaient de
piège. Lorsqu’on tua la sentinelle de la paroisse, sa sur et sa
fille vinrent en prendre les dépouilles : c’est ainsi qu’elles
furent aussi tuées sur place. Il en fut de même pour un papa et son
fils qui vinrent les ensevelir.

Dans ces circonstances dramatiques, on ne peut pas compter le nombre
d’avortements ; les accouchements sont prématurés et sans aucun
suivi. Parfois les avortements se passent pendant les fuites. Le
ftus tombe, on coupe le cordon ombilical, puis, dans la course, le
placenta tombe et on continue à courir, sans s’occuper des restes.
Beaucoup de mamans sont mortes par manque d’assistance au moment de
l’accouchement. Parfois ces assaillants introduisent un bâton dans
le vagin de la femme enceinte pour la faire avorter. A une maman
albinos ils ont découpé le ventre en quatre, pour voir si son
anatomie était comme celle des autres personnes. Combien de gens
avons-nous ensevelis ! Parfois cinquante à la fois, dans une fosse
commune.

En 2002, le RCD offrit à ceux qui avaient des gens de leurs familles
à Bukavu, la possibilité de les rejoindre par avion. La peur était
telle que ceux qui ont pu se sont embarqués. Un homme laissa ainsi
son fils unique Théodore, de 17 ans, à Kitutu et partit. Un jour, un
groupe d’Interahamwe vint égorger l’enfant, sous prétexte qu’il
était Tutsi, puisque son père était parti les rejoindre. Ces tueries
ont touché leur sommet dans les années 1999 et 2000, mais elles ne
se sont pas encore terminées jusqu’aujourd’hui.

Enrôlement forcé

Parfois le RCD/Goma, les Mayi-Mayi et d’autres groupes ont contraint
enfants et jeunes à s’enrôler dans leurs rangs. En 2000, quelques
enseignants avaient pris l’initiative de continuer l’instruction des
enfants. Deux ans après, les Interahamwe ont saisi des élèves de
6ème primaire pendant la recréation et les ont contraints à
transporter leurs butins de pillage jusqu’à leur camp. En chemin ils
en tuèrent deux ; les autres revinrent une semaine après, après
avoir été contraints à des détours pour qu’ils ne reconnaissent plus
d’où ils étaient arrivés.
Jusqu’à présent, affirment les mamans, en passant devant les bureaux
de la Conader, l’agence qui se charge de la démobilisation des
militaires et des enfants soldats, elles sont saluées par des jeunes
qu’elles ont rencontrés dans la forêt, pris de force pour le
transport de colis et ensuite contraints à rejoindre les rangs des
combattants, enlevés à leur famille, à leurs études, à leurs
jeunesses.

Maman Chakupewa raconte

Il était 7 h. du matin, nous étions treize personnes à la maison ;
malheureusement nous avions oublié l’ordre de laisser la porte
ouverte car les Interahamwe voulaient que toutes les maisons
restent avec la porte grande ouverte, jour et nuit. « Ouvrez ! »,
ont-ils crié, et ils ont donné des coup de pieds à la porte, qui
s’est ouverte. « Sortez ! ». Nous sommes sortis, pendant qu’ils
faisaient retentir des coups de fusil. Ils ont regardé mon fils
aîné, qui était élancé : « Tu est un tutsi, toi ! ». « Non
répondit-il -. Je suis d’ici, je suis enseignant ». « C’est
faux ! », répliquèrent-ils. Je me suis mise à genou devant eux en
les suppliant : « Laissez-le, c’est mon enfant, c’est moi qui l’ai
mis au monde, c’est moi qui l’ai nourri ! ». « Tais-toi ! », dirent-
ils et, s’adressant à mon fils : « Ta vie se termine
aujourd’hui ! ». J’ai couru à l’intérieur de la maison prendre le
peu d’or que nous avions, un cochon, et aussi ma mallette d’habits,
celle de mon fils et celle de sa femme pour les leur donner. Mais
ils jetèrent les sacs à l’intérieur de la maison et ne donnèrent
aucune importance ni à l’or ni au cochon. Ils enfoncèrent leur
couteau aigu dans la poitrine de mon fils. Ils savaient où frapper
pour le tuer d’un coup. Mon fils eut seulement le temps de dire : « 
Mon Dieu, maman, je meurs ! ». Après ils nous frappèrent.

Ce jour-là, rien que dans notre quartier, sept personnes furent
tuées. Les survivants prirent fuite vers la forêt. Des prêtres et
des enseignants ses collègues vinrent à la hâte prendre son corps.
Il fut enseveli à peine sous la surface du terrain, comme un chien.
Un autre enfant fut tué pendant qu’il fuyait, un autre mourut par
manque de soins dans la foret…Je suis partie à pied en direction de
Bukavu (à 225 km), en souhaitant mourir en route, car je n’avais
plus envie de vivre pour continuer à voir toutes ces horreurs,
surtout que mon fils aîné était tout dans ma vie.
Actuellement, je
suis contente d’être à Bukavu, puisque je ne vis plus sous la peur,
mais je passe même quatre jours sans manger. J’ai trouvé un petit
logement car je me suis levée dans la communauté chrétienne de base
pour parler de ma détresse.

Condition de la femme violée

Selon notre tradition, une femme infidèle constitue un danger pour
toute la famille et cela vaut aussi dans le cas de violence
sexuelle. Si une femme a été violée loin de la maison, dans les
champs ou vers la rivière, elle doit le garder en secret, car elle
sait que, si la famille en venait à le découvrir, on l’accuserait
d’être la cause des éventuelles maladies et ou de la mort de son
mari, de son enfant, de tous les membres de la famille.
Ainsi, même si la femme souffre pour des blessures ou des infections
conséquences du viol, elle se tait et n’a même pas le courage de se
demander si elle a été infectée du virus HIV ou d’autres infections
sexuellement transmissibles. D’ailleurs, les dispensaires ont été
pillés et n’ont plus de médicaments. La femme va s’asseoir dans
l’eau ; ça brûle, mais elle n’a pas d’autres soins ; ou bien elle
recourt à des soins traditionnels, tels des herbes qu’elle place
dans le vagin et qui apaisent quelque peu les douleurs.
La femme violée est chassée de la maison. C’est une chance pour la
belle-fille si aussi la belle-mère a été violée. Elles seront mises
à l’écart, ensemble, dans une maisonnette de l’enclos et pourront se
soutenir mutuellement.

La femme violée se méprise elle-même, car elle a été, en plus,
contrainte de marcher nue, souvent on l’a violée devant des membres
de famille… Son intimité a été blessée. Comment croiser encore le
regard des siens ? Beaucoup de choses ne peuvent plus être réparées
dans ses relations et dans sa vie sociale.
Si la femme violée se réfugie en ville et que les gens connaissent
son drame, souvent ils la méprisent, en l’accusant d’être une
prostituée et de s’offrir elle-même aux militaires. Toutefois, après
l’expérience de la guerre de Mutebutsi à Bukavu du 28 mai au 09 juin
2004, lorsque de nombreuses femmes furent violées, l’attitude de la
population de Bukavu envers les femmes violées venant de l’intérieur
a changé.

Le désespoir

Face à ces drames, certaines personnes se sont données la mort.
Agnès, épouse d’un agronome, et Ndabugoma se sont jetées dans l’eau.
Maman Shambua se tua. Zuena, contrainte à coucher avec son frère,
se tua ensuite. Le vieux Mwisimbwa, témoin du viol de sa belle-
fille, s’en alla à la foret en disant qu’il allait vérifier les
pièges qu’il avait tendus. On retrouva son corps. Kasoko était un
homme de haute et robuste taille et très bagarreur. Après avoir été
contraint à un inceste, il aurait voulu se battre, mais les gens le
déconseillèrent par peur de vengeance. Il leur dit alors. « Restez
avec vos affaires. Je préfère me retirer ». Il partit à la forêt où
il se donna la mort.

L’objectif de cette guerre

Les Hutu n’ont pas l’intention de rentrer chez eux. Parfois ils
semblent désespérés. Ils disent : « Nous n’avons ni le Rwanda ni le
Congo, nous sommes comme morts ». Pourtant, ils sont devenus très
puissants dans nos villages. Jusqu’à présent, ils font payer les
taxes au marché. Ils nous empêchent de faire l’élevage, même des
poules : ce sont eux qui volent nos récoltes, cultivent nos champs,
font l’élevage. Nous ne pouvons que cultiver pour eux et acheter
chez eux au marché les produits de nos champs. Ils exigent en outre
des contributions en nature.

Il y a déjà des villages qui portent le nom de localités du Rwanda :
Cyangugu, Kamembe… Ils voudraient qu’on leur donne la Collectivité
de Mwenga, et d’ailleurs de vastes étendues de cette zone, telles
que la Collectivité des Basile, des Wamuzimu et de Ulindi, sont
dominées par eux. Ils ont leurs autorités administratives, leurs
écoles et leurs dispensaires. Ils connaissent toutes les langues du
lieu, jusqu’aux proverbes, mieux que nous. Ils sont bien équipés en
armes, nourriture, ils ont des cartes de la RDCongo, des Zones et
des Collectivités, et de puissants moyens de communication :
téléphones, motorola, valises satellitaires. Quand nous vivions avec
eux dans la forêt, nous les entendions parler avec de gens de
l’étranger.

Ceux qui ont été prisonniers dans les camps des Hutu dans la forêt
témoignent que ceux-ci y exploitent les matières précieuses, les
envoient au Rwanda par des personnes qui, à pied, font l’allée et
retour entre ces camps et le Rwanda, par des raccourcies (Mwenga,
Burhinyi, Nyangezi, Rwanda) ; ou bien par les mêmes avions qui
depuis 2003 les ravitaillent, en nourriture (riz, boites de
conserve, corned-beef, biscuits, lait, sucre…), en médicaments, en
uniformes, en armes et en munitions. Ils ramènent aussi les malades
graves et les dépouilles des morts. Si un Rwandais meurt, en effet,
on couvre son corps, dans l’attente de l’avion. Ces avions ramènent
les minerais, en particulier le coltan. Nous pensons qu’ils viennent
du Rwanda, car les Hutu y chargent aussi leurs lettres pour leurs
familles au pays.

Quant au Tutsi, ils ne restent pas dans les forêt comme les Hutu,
mails ils sont encore présents sur le territoire : par exemple du
côté de Saramabila, et vers Kindu, surtout autour des carrières d’or
et à la recherche de l’ivoire. Les Hutu vont chaque semaine à
Minembwe et en reviennent avec une dizaine de vaches, dont ils
vendent la viande au marché. Ils nous disent : « Nous allons piller
les vaches ». Est-ce possible que cela se passe, chaque semaine,
sans qu’il y ait de combat ? Nous pensons qu’ils les achètent tout
simplement et donc qu’il y a collaboration entre des ennemis
apparents.

A partir de ce que nous avons vu et vécu, nous pensons que
l’objectif de cette guerre est le pillage des richesses du pays et
le diminution de la population, afin que ces groupes vainqueurs
prennent possession de notre territoire. Nous nous demandons : « 
Cette guerre, était-elle entre Hutu et Tutsi ou les deux sont contre
nous ? ». Ces groupes Hutu et Tutsi sont vraiment des ennemis comme
l’histoire nous a montré ? Du moins, ils ont un objectif commun :
dominer la région.

Une protection presque nulle

Au début on avait appris aux Mayi-Mayi que les Hutu Interahamwe sont
des Congolais et ils suivaient leurs instructions. S’ils leur
disaient : « Tuez ! », ils obéissaient sans chercher à connaître la
cause. Le général Lwetcha, le chef des Mayi-Mayi, cherchait une
quelque défense de la population, mais lui aussi n’avait pas de mot
devant eux. Ce fut seulement quand il alla à Kinshasa en 2000 qu’il
comprit et fit savoir aux Mayi-Mayi que les Hutu n’étaient pas des
Congolais et qu’il ne fallait pas combattre à leurs côtés. La lutte
entre les Mayi-Mayi et les Interahamwe n’a commencé qu’avec la prise
de pouvoir de Joseph Kabila, en 2001, mais une collaboration
continue d’exister sur le terrain.

Et maintenant que toutes les forces congolaises devraient être
réunies dans les FARDC , les militaires congolais, pour la plupart
des cas, assistent aux tracasseries subies par la population, sans
intervenir. Mal payés, mal équipés, ils sont même méprisés par les
milices qui les appellent « stupides » (wajinga). Eux aussi souvent
harcèlent la population en volant ses biens. Le commandant des FARDC
qui a été envoyé chez nous, s’investit dans l’exploitation de l’or
plutôt que dans notre sécurité. Et jusqu’à présent nous ne nous
sentons protégés, même pas par la MONUC.

Tentative d’autodéfense et inefficacité des mesures prises

Deux fois en 1998 et une troisième fois en décembre 1999, la
population dans différents villages s’est organisée, comme au temps
où les autochtones combattaient les Arabes qui pratiquaient
l’esclavage. Beaucoup de combattants sont venus de plusieurs côtés,
au son de tambour, pour faire face aux agresseurs. Ils avaient des
pierres, des lances, mais aussi quelques armes à feu. Nous, les
femmes, les aidions en leur passant les cartouches. Trente minutes
après leur attaque, un avion descendit et lança des bombes, qui
tuèrent six personnes ; d’autres moururent sous les tirs et la
résistance échoua. Suite à cela, les agresseurs en place établirent
l’embargo autour des villages, en bloquant les chemins : ce fut
alors la famine pour les survivants.

Nous ne voyons pas de voie d’issue. Les militaires congolais, dans
la condition où ils sont, ne pourront pas faire face à ces forces
étrangères sur notre territoire. Même l’enrôlement a retardé suite
aux intromissions des Interahamwe. Parfois une lettre écrite par eux
arrive à Bukavu, à la place d’où partent les camions vers l’Urega :
on annonce les taxes à payer à un point précis de la route, à un
jour et à une heure précis et pour le passage d’un nombre préétabli
de camions. Tout cela est accepté…

La MONUC, jusqu’à présent, fait des allée-retour à Mwenga et
retourne à sa base à Tubimbi. Si elle continue de ne pas protéger la
population, qu’on ne s’étonne si un jour les gens s’en prennent
violemment contre elle. Nous savons que cette opération
internationale coûte beaucoup d’argent : quel est l’avantage pour la
population de l’intérieur ?
Nous sommes convaincues qu’une large responsabilité tombe sur le dos
de nous Congolais d’abord, qui avons accepté de vendre notre pays,
suite à la corruption et à la peur. A Bukavu, dit une maman, nous
avons participé à une marche des femmes violées pour demander aux
Autorités de prendre des mesures de protection de la population à
l’intérieur du pays. Elles n’ont eu comme réponse que des promesses
non réalisées. Pendant la marche, les gens, voyant notre nombre, se
moquaient de nous en disant : « Donc tant de nos femmes sont
devenues les femmes des Hutu ? ». Quelle humiliation !

Requêtes

Bien que tant de nous, déplacés à Bukavu en provenance de
l’intérieur, vivons dans la misère, car tout s’achète, nous ne
voulons pas de nos Autorités des aides en riz ou en haricots… Nous
leur demandons de nous enlever les Hutu / Interahamwe et de prendre
des mesures qui puissent tirer de leur malheur les autres femmes qui
sont encore dans les villages ou en otage dans la forêt. Que nos
Autorités nous garantissent la sécurité, pour que nous retournions
chez nous, travailler nos terres, organiser notre vie et notre
avenir. Nous voudrions aussi que le cri de notre souffrance
décourage tous ceux qui ont envie de commencer d’autres guerres ici
ou dans d’autres pays.

Témoignage recueilli à Bukavu le 9 juin 2006 par :
Teresina Caffi ; Madame Françoise Mbuyu pour le compte de l’ONG de defense
des Droits de l’Homme et de la Protection Humaine dénommée HUMAN RESCUE/RDC et Mwinja
Nsimire Ester.

(transmis par Ayowa Régine, afire_organisation chez yahoo.fr)

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