La coupure. L’excision ou les identités douloureuses

Le débat autour de l’excision soulève des passions. Entre ceux qui adoptent une position neutre au nom du respect des différences culturelles et ceux qui voient les parents des fillettes excisées comme des barbares, Christine Bellas Cabane trouve dans cet ouvrage publié, non sans raison, aux éditions La dispute, la voie médiane entre les deux positions.

Par Frédérique Giraud

Un ouvrage de Christine Bellas Cabane (La Dispute, 2008).

Elle offre un ouvrage documenté, respectueux des positions des défenseurs et des opposants à l’excision et toujours modéré dans ses propos. Mesuré dans ses propos, le jugement de l’auteure est toutefois très nettement affiché, elle qui se situe du côté de la nécessité de protéger les fillettes contre l’excision. L’ouvrage se veut un récit et non pas un essai, comme le note elle-même l’auteure, un récit fondé sur son mémoire de DEA, donc scientifiquement encadré, mais aussi contribution à un débat passionné. L’auteure l’a voulu accessible à un large public, et c’est un pari réussi, sans que le contenu en soit dénaturé pour autant.

Pédiatre de formation, très concernée par les luttes féministes au moment de sa formation médicale, l’auteure avait au départ, un jugement très abrupt sur cet acte. Son exercice comme pédiatre dans un service de protection maternelle et infantile (PMI) lui a fait côtoyer de nombreuses familles originaires du Maghreb en consultation et lui apprend à réviser son premier jugement. C’est pour trouver une réponse à ses incertitudes sur la manière de se comporter face aux différences culturelles, que Christine Bellas Cabane s’inscrit en 2000 à l’université d’Aix-en-Provence afin d’y préparer un DEA d’anthropologie de la santé, et prend comme objet de recherche l’excision. Après la soutenance, elle a poursuivi sa recherche, en tant que membre associée au Centre de recherche et d’étude en sciences sociales basé à Aix-en-Provence. L’auteure fait également partie d’une association humanitaire.

L’ouvrage est divisé en deux parties, intitulées respectivement « L’Afrique » et « la France », la première relatant les entretiens réalisés en Afrique même lors de ses séjours de recherche, la seconde s’intéressant aux femmes immigrées, au contexte légal français et aux possibilités de reconstruction clitoridienne. Le récit de Christine Bellas Cabane fait la part belle aux extraits d’entretiens et propos des informateurs de l’anthropologue et livre ainsi un regard se voulant le plus serein possible sur l’excision, loin des préjugés et des leçons de morale. Elle laisse la parole à ses propres questionnements d’enquêtrice, aux incertitudes des femmes et des hommes interrogés, aux exciseuses convaincues de la nécessité de pratiquer l’intervention. Elle a réalisé de très nombreux entretiens avec des personnes très diverses : des juristes, des professionnels de santé exerçant en milieu rural, des exciseuses, des femmes de toutes catégories sociales et professionnelles.

Pour les mères et les grands-mères qui font exciser leurs enfants, cette pratique est un moyen d’identification avec l’héritage culturel. Beaucoup invoquent la coutume. Certaines femmes justifient l’excision en évoquant la nécessité de corriger les effets de la pigmentation sur leurs organes génitaux. Des raisons esthétiques et hygiéniques sont ainsi invoquées : les organes génitaux externes de la femme passent pour être sales et inesthétiques et il faut les enlever pour favoriser l’hygiène et rendre la femme attrayante. D’autres la défendent au nom de l’initiation des fillettes à la condition de femme, de l’intégration sociale et du maintien de la cohésion sociale. C’est aussi garantir à leurs filles qu’elles trouveront à se marier. Exciser un enfant témoigne d’une attention particulière à son égard, ce n’est pas comme les préjugés peuvent pousser à le penser un acte de maltraitance, c’est au contraire la marque d’une bientraitance. Il s’agit de ne pas laisser l’enfant « bilakoro ». Mot bambara signifiant ne pas être circoncis, celui-ci est répété à l’enquêtrice par les femmes de tous les milieux interrogés, qu’elles soient instruites ou non. Sous ce terme, se cachent des multiples significations dont l’auteure prend avec délicatesse la mesure et le sens.

La seconde partie de l’ouvrage permet à l’auteure d’aller plus loin dans la recherche des facteurs de changement en rendant compte de la position des familles maliennes en situation d’émigration. Recueillir le discours de jeunes filles d’origine malienne n’a pas été simple, la sensibilité du sujet invite les acteurs à la méfiance. Le livre est d’ailleurs l’occasion de reposer la question du rapport aux enquêtés. Parce que le sujet suscite la méfiance, l’anthropologue doit réfléchir à son positionnement comme pédiatre, chercheuse et femme engagée. Christine Bellas Cabane place le débat en France autour de la possibilité ouverte par le docteur Foldes d’une chirurgie réparatrice, autour d’une technique de restauration du clitoris.

Christine Bellas Cabane ne juge pas les pratiques, ni les raisons évoquées pour la pratique de l’acte, elle pose les arguments en présence. Son ouvrage est une réaction à certaines attitudes à l’égard des familles migrantes, qui lui semblent méprisantes et non respectueuses des familles. L’auteure livre au total un ouvrage fécond, cherchant avant tout à savoir comment sont perçus les effets de l’excision et dégageant les raisons évoquées pour la justifier ou la combattre dans la société malienne.

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