La dictature de l’hétérosocialité

L’auteure de cet article est Danielle Charest. Elle se présente comme une lesbienne politique militante depuis une trentaine d’années. Elle a fait partie du collectif qui a produit la vidéo « Amazones d’hier, Lesbiennes d’aujourd’hui », puis la revue du même nom, qui a subsisté jusqu’en 1990. Danielle Charest, dans cet article, aborde l’hétérosexualité et l’hétérosocialité.

L’hétérosexualité, on la connaît ou on croit la connaître : ce serait le dabadabada, dabadabada de la chanson du film « Un homme et une femme ». Autrement dit, l’amour moderne sentimentalisé. Qui lierait les femmes et les hommes dans un élan irrépressible et serait la recette magique pour parvenir à l’accomplissement de soi – en ce qui concerne les femmes, car les hommes, eux, se sont attribué la jouissance pleine et entière de toutes les dimensions de la vie, y compris celle de l’organisation des conditions d’application de « l’amour ».

Mais si on regarde au fin fond de l’Histoire, cette histoire d’hétérosexualité se résume à la fraction de seconde dérisoire d’un coït entre une femme et un homme, nécessaire à la reproduction de l’espèce humaine. En ce sens, ce qui porte depuis la fin du XIXe siècle le nom d’hétérosexualité repose sur un geste mécanique, temporaire et banal par rapport à la multitude d’activités humaines vitales pour sa survie. C’est d’autant plus flagrant que la perpétuation de l’humanité demande l’implication (ou le sacrifice) d’une toute petite partie des femmes et des hommes. Elle ne justifie donc pas de considérer l’hétérosexualité comme un phénomène global d’ordre naturel. Or la fonction de la globalité est d’exclure toute autre forme de perception des rapports humains.

Il est encore plus absurde de persister à ânonner l’idée que l’hétérosexualité est naturelle depuis que la dépendance à la rencontre en chair et en os d’une femme avec un homme n’est plus l’unique mode de fabrication d’un enfant dans les pays enrichis (par la colonisation, la décimation et l’accaparement des territoires des populations autochtones, et l’esclavage systématisé) et chez les riches des pays appauvris. Et pourtant, jusqu’à très récemment, sans même avoir à être nommée, l’hétérosexualité a été unanimement considérée comme LA relation définissant et régissant l’humanité depuis toujours et jusqu’à la fin des temps. Bien sûr, au cours des siècles, l’amour s’est greffé au train-train reproductif. L’affaire est allée au point d’instituer le mythe de la douceur des rapports entre les sexes afin d’attendrir les femmes, comme le boucher attendrit un steak à coups de battoir, et les convaincre de s’investir corps et âme dans ce qui est en fait le carcan de contraintes et de violences que leur assènent les hommes pour asseoir leur pouvoir et en jouir en toute quiétude. Les féministes ont analysé et combattu ce système d’oppression et ses effets sous toutes leurs coutures et dans tous ses aspects, en prenant toutefois pour acquis que l’hétérosexualité ne reposerait pas sur une fiction totalitaire, dont il faut admettre qu’elle est bien ficelée.

En 1980, la phrase de Monique Wittig : « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » résonne comme un coup de tonnerre. Elle éclaire sous un angle inédit « la romance » sur les rapports femmes-hommes et de ce fait, elle bouscule la vision de l’humanité. Ce trait de plume condensé contient d’une certaine manière l’avancée des analyses de l’époque sur les et met en lumière l’appareil d’idées rigides ancrées de force dans nos cerveaux et dans nos corps. Dont celle, farfelue, que l’hétérosexualité irait tellement de soi qu’elle a toute légitimité pour s’arroger le statut de régime universel inébranlable ; ce que Wittig nommera, pour faire ressortir entre autres son caractère organisé et sa puissance, le régime politique de l’hétérosexualité, et d’autres (dont je suis) l’hétérosocialité, pour exprimer que loin de se résumer à la sexualité, cet édifice empoisonne toutes les dimensions de la vie d’une femme – en autant qu’elle y survive.

Comme l’illustrera dans les mêmes années le slogan états-unien : « Une femme sans homme est comme un poisson sans bicyclette  » et récemment la phrase de Virginie Despentes : « L’hétérosexualité est aussi naturelle que l’enclos électrifié dans lequel on parque les vaches  » , l’identification de la supercherie révèle que la binarité complémentaire s’érige comme une loi de la nature du seul fait que la production d’enfants dépend de la contribution de deux êtres pourvus d’attributs physiques complémentaires, mais que rien de tout cela ne permet de prétendre que l’humanité se diviserait en deux sexes. Et qu’en réalité, nous sommes intrinsèquement des humains, c’est-à-dire ni des Eve, ni des Adam. Contrairement à ce que s’acharnent à nous marteler, au nom de l’être suprême qu’ils ont inventé de toutes pièces, les représentants des religions, militants consacrés de la haine des personnes formatées pour devenir des femmes.

C’est d’autant plus flagrant qu’aucune activité humaine ne peut se résumer à la collaboration entre deux personnes, qui plus est, l’une étant décrétée différente de l’autre. Pour demeurer dans le domaine du travail de reproduction humaine, la naissance suppose en général l’intervention de tiers, l’élevage de l’enfant appelle la contribution d’un défilé d’intervenants, qui, loin de se compléter, additionnent leurs apports, sinon leurs efforts. En revanche, hétérosocialité oblige, en cas d’accusation de défaillance au cours de la formation des enfants, la culpabilité échoue in fine aux femmes, accusées à en avoir la nausée de ne pas être de bonnes mères ou des mères déficientes ou pas suffisamment aimantes ou trop aimantes, ou trop possessives ou castratrices, ou trop présentes, ou pas assez présentes , etc., etc.

La distinction entre complémentarité et addition n’est pas anodine. Elle pointe encore une fois l’absurdité et la violence d’une idéologie où triomphe la binarité, vouée à emprisonner le corps, l’esprit humain et son imaginaire, entre les rails étouffants d’une pensée totalitaire en contradiction flagrante avec la réalité. Elle détermine non seulement l’appropriation privée et collective par la classe des hommes, de la classe des femmes – à peine reconnues à l’échelle planétaire comme des êtres humains (terme dont les hommes se sont assuré l’exclusivité pour se distinguer des animaux et des femmes) –, mais elle est aussi la marque de fabrique des divisions, subdivisions, imbrications, interconnexions et enchevêtrements qui dévastent la planète : classes sociales, racisme, antisémitisme.

L’échappée belle des lesbiennes

Tout en appartenant à la classe des femmes dans la sphère collective puisque par exemple dans le domaine du travail, nous sommes, lesbiennes et femmes, dépendantes du salaire et du type de travail que la classe des hommes a « l’infinie bonté » de nous attribuer ou de nous concéder au prix de dures luttes, en revanche, dans la sphère privée (l’amour et ses corollaires), nous sommes des échappées, défini ainsi de l’hétérosocialité. Autrement dit, pour reprendre la formule de Wittig : Nous sommes transfuges à notre classe de la même façon que les esclaves « marron » américains l’étaient en échappant à l’esclavage et en devenant des hommes et des femmes libres… »
Prendre congé de l’appropriation privée est un précieux atout, car l’une des spécialités délétère de cette sphère est la formation au pouvoir pour le nourrisson couronné Homme et le conditionnement à l’idée qu’elle serait inférieure pour le nourrisson décrété femme (avec un tout petit f), de sorte que l’hétérosocialité puisse se perpétuer sans heurts – pour les hommes, il va sans dire. Mais pour y parvenir, il faut bien sûr non seulement enfermer par tous les moyens – des coups de trique à la pub – chaque être transformée en femme dans une sexualité nimbée « d’amour » codifiée et préétablie (où le fantasme d’être violée, qui serait une source intarissable de plaisir, coïncide, comme par hasard, avec la pratique du viol perpétré par les hommes), et il faut aussi, histoire de la distraire de l’idée de rébellion, prolonger sa maternité biologique par l’obligation d’assumer une maternité sociale , à savoir prendre à sa charge l’élevage des enfants qu’elle se doit de formater en filles et en garçons. Et comme si ce n’était pas suffisamment humiliant et destructeur, puisqu’elle doit apprendre à sa fille que son salut réside dans l’amour des hommes, il faut en outre l’assommer de tâches domestiques non payées (auxquelles on refuse de reconnaître le statut de travail) sous prétexte qu’elle serait naturellement portée, et ça tombe bien pour les hommes, par une passion pour le soin des autres et des objets, vers les corvées de balayage, d’époussetage, de lavage, bref d’entretien du foyer, et de ses habitants, et de leurs invités et des plus âgés et des malades et des déprimés, etc.. Ce qui justifierait, lorsqu’elle se rebiffe un tant soit peu contre sa nature, c’est-à-dire lorsqu’elle ne se comporte pas en femme accomplie, de la punir copieusement, si ce n’est de l’assassiner parce que la soupe du soir a tiédi ou qu’elle n’est pas parvenue, autre tâche harassante, à préserver l’harmonie matrimoniale et familiale au moyen d’un savant dosage de délicatesse, de sens du compromis, d’écoute, d’humilité, de don et de maîtrise de soi, de négation des violences physiques et mentales qu’elle subit, ou est menacée de subir, de la part de son conjoint, etc.

L’affectation des femmes aux corvées d’harmonie matrimoniale et familiale, de maternité sociale et du ménage (entendu dans les deux sens du terme) a bien d’autres utilités pour l’hétérosocialité. Le temps et l’énergie perdus à ce que doit se coltiner chaque « femme », ramène à peau de chagrin l’espace mental dont elle pourrait disposer, diminue l’accès au bouillonnement d’activités décisives propre à la sphère collective, réduit l’accès aux autres femmes, condition de base pour une prise de conscience de l’oppression et la mise en branle d’un combat collectif. C’est à cet enchevêtrement de devoirs et d’interdictions dissimulées sous l’image attrayante du bonheur à portée de main et la garantie rassurante de s’inscrire dans la normalité (fondée, rappelons-le, sur le mythe de la complémentarité binaire) que, pour tout être formaté femme, il semble évident de suivre le plus tôt possible la voie désignée du désir tourné vers eux – quitte à être obligée d’outrepasser la peur, amplement justifiée, de la brutalité et du viol, du travail domestique harassant, etc., de même que la terreur d’une maternité accidentelle et de ses conséquences à vie si l’avortement s’avère inaccessible, ce à quoi s’affairent les États et les religions des pays où le féminisme a obtenu des législations.

Du côté de celles qui décident de rompre avec la dimension privée de la dictature hétérosociale, le parcours vers le lesbianisme est tout sauf évident. Il ne bénéficie pas d’un soutien massif de la classe des femmes et se heurte à la réprobation de la classe des hommes. Il est forcément solitaire. Chaque lesbienne est confrontée à un dialogue intérieur tourmenté où s’entrechoquent questionnements, reculades, hésitations, soif de liberté, tâtonnements, conscience aigüe des dangers de s’extraire de la normalité, crainte des ruptures amicales et familiales inévitables, avant de déboucher sur la recherche, camouflée, de semblables, premier élément de rupture avec la consignation des êtres formatées femmes à l’isolement, à partir du moment où une relation entre « femmes » déborde activités affectées au service de la classe des hommes.

Forte de la conscience de la possibilité de s’échapper, chacune peut creuser sa propre sortie de secours, et ce voyage individuel permet de comprendre que la dictature de l’hétérosocialité est non seulement un rocher artificiel poreux, mais aussi une construction élaborée des rapports humains totalement dépendante de sa force de persuasion et de coercition. Et c’est en cela que le lesbianisme est politique. Il procure en effet à celles qui s’extraient de l’appropriation privée une indépendance affective et psychologique, un gain de temps et un espace substantiel de liberté mentale à même d’établir la distance nécessaire pour voir et examiner dans ses moindres recoins l’édifice de l’hétérosocialité, et la racine sur laquelle il repose : le mythe de la complémentarité binaire naturelle. Il permet aussi de comprendre que le pouvoir des hommes bénéficie de l’outil de leur homosocialité, cet amour, sexuel ou non, que les hommes se vouent les uns aux autres, assorti d’une solidarité à toute épreuve, cimenté par leur haine des femmes, considérées à tout le moins différentes, sinon naturellement inférieures.

Le potentiel subversif du lesbianisme se met en marche pour peu que les lesbiennes se regroupent et forment un mouvement politique indépendant, comme celui qui s’est développé au fil des années 1970. Au sein de ce mouvement, le lesbianisme radical s’est attaqué aux fondements de l’hétérosocialité au moyen de tracts, de slogans, de textes et de prises de position, de groupes, de revues, de débats, de chansons, , de films, de bannières, de photographies, de vidéos, et lors de manifestations et actions lesbiennes . Toutes actions qui, une fois rendues publiques, croisent le fer avec les théories que la classe des hommes a élaborées pour dissimuler, maintenir et renforcer le système par lequel il s’est assuré le pouvoir sur les êtres décrétées femmes. On est bien loin ici de la seule problématique liée au lesbianisme que quelques institutions ont fini par reconnaître : le combat contre la lesbophobie.

L’histoire des échappées fait mieux comprendre pourquoi les êtres formatées femmes sont opprimées par les hommes, déterminés à extraire d’elles un maximum de bénéfices pour eux, et le féminisme dénigré lorsqu’il combat pour atténuer les effets de l’appropriation privée et collective afin de les rendre plus vivables ou moins infernales, selon les époques et les lieux. Le lesbianisme, quant à lui, dans la mesure où il échappe à l’appropriation privée, n’est pas visé par cette partie de l’oppression, mais il est réprimé pour ce qu’il est : un groupe d’échappées de la relation privée avec un homme qui pourrait faire tache d’huile, renforcer son mouvement politique, confronter et affronter l’idéologie de l’hétérosocialité– et viser à sa disparition — telle qu’elle affute ses armes en cette période charnière où l’humanité s’enfonce une fois de plus dans l’horreur.

Le renforcement actuel de l’hétérosocialité

« La période présente est de celles où tout ce qui semble normalement constituer une raison de vivre s’évanouit, où l’on doit, sous peine de sombrer dans le désarroi ou l’inconscience, tout remettre en question », écrivait Simone Weil en 1934, en pleine montée du nazisme et du fascisme.

Tout remettre en question – un constat auquel on peut ajouter : y compris l’hétérosocialité – s’applique à la énième période de croisée des chemins où l’enjeu est cette fois-ci : se battre ou laisser la nouvelle forme de fascisme qu’est en train de devenir le capitalisme de l’ère néolibérale gagner la guerre contre les populations que mènent les costumes-cravates, armés d’une idéologie économique mondialisée, déshumanisée – qui n’hésite pas à recourir à la force physique et mentale. Les années et les années de lutte ont à peine égratigné la dictature de l’hétérosocialité qu’elle revient à la charge pour jouer sous une forme recomposée un rôle central dans ce basculement d’une violence inouïe qui s’aggrave de jour en jour.

La politique assumée d’appauvrissement méthodique des populations dont on constate au quotidien les effets catastrophiques s’inspire pour partie des théories économiques défendues par la Société du Mont Pèlerin, un lieu de discussion et d’échange international, fondé au lendemain de la seconde guerre mondiale (1947) pour promouvoir la mondialisation de la libre entreprise au sein d’une société ouverte. Il est bien entendu que le sens des mots « libre » et « ouverte » sont détournés de façon à défendre non pas une liberté individuelle découlant des droits humains , mais à réduire à néant ce que ses pourfendeurs surnomment maintenant avec mépris le « droit-de-l’hommisme », et non pas l’ouverture aux « autres » et aux idées, mais à la course à l’enrichissement au dépens de l’asservissement des populations. La société du Mont Pélerin rassemblait (et rassemble toujours) des économistes et des juristes, des politiciens et des intellectuels opposés, bien sûr au communisme et au socialisme, mais aussi aux idées de l’économiste Keynes, jugé trop libéral (dans le sens anglo-saxon du terme) parce que selon lui la justice sociale doit prédominer. Et qu’en temps de crise, tel que le rapporte Denis Clerc : « Ce n’est pas la dépense privée mais bien la dépense publique qui permettra de rompre ce cercle vicieux. »

Membre de la société du Mont-Pèlerin, Milton Friedman et ses boys (sic) de l’école de Chicago échafaudent une théorie selon laquelle, comme l’explique Naomi Klein : « Les forces économiques – l’offre et la demande, l’inflation et le chômage – s’apparentent aux forces de la nature, fixes et immuables . Et l’objectif est de « revenir à l’état de santé naturel, celui où tout est en équilibre, celui d’avant les distorsions causées par les interventions humaines » (p.67). Comme le propre de l’idéologie naturaliste est de s’ériger en solution unique et définitive (qui perçoit l’équilibre comme le règne de quelques-uns sur la « masse »), Milton peut soutenir sans sourciller qu’« aucune alternative n’est possible ». Et c’est bel et bien cet argument « imparable » que le gouvernement français a brandi avec un aplomb arrogant pour couper court au débat et imposer sa réforme des retraites de 2010 – tout comme d’autres États avant lui, et comme bien d’autres s’apprêtent à le faire. Le recours à la nature pour justifier l’oppression et la répression est bel et bien aussi l’idéologie fondatrice de l’hétérosocialité, raison de plus pour s’intéresser de près aux Chicago boys.

En rejetant l’humanité du côté de la Nature, Milton et consorts ont beau jeu : la voie est grande ouverte, ils peuvent décréter que pour atteindre la prospérité mondiale, il faut libérer les forces économiques de la nature. Autrement dit soumettre les populations à la loi du plus fort. À savoir les prédateurs de la grande bourgeoisie, dont Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon constatent qu’elle « est la réalisation la plus achevée de la notion de classe sociale ». Et en effet, ce n’est guère surprenant : la chute du mur de Berlin a accéléré l’envoi à la casse de la notion de classes sociales, qualifiée de ringarde ou dépassée, ce qui autorise les oppresseurs à la fois à resserrer leurs liens de classe et à oblitérer l’existence des opprimés, en proclamant que ceux-ci sont devenus des « partenaires sociaux », un peu comme les femmes seraient les partenaires des hommes. Et que de ce fait, si on accepte cette interprétation des rapports sociaux, la seule perspective qui reste est de négocier des aménagements superficiels, qu’on nomme des consensus, et non plus de lutter pour la disparition des classes sociales, des classes de « sexe », du racisme et de l’antisémitisme.

Pour parvenir à ses fins, le néolibéralisme s’est employé à transférer LE pouvoir aux entreprises et à la finance. Ce qui suppose de vider l’État de sa substance avec la complicité des gouvernements de droite et socio-démocrates. Leur mandat est désormais la fabrication de lois pour privatiser à tout va, détruire les acquis sociaux, dérèglementer la finance. Un des rouages de cette politique à trois volets étant la dissimulation des bénéfices des entreprises et des financiers dans le circuit des paradis fiscaux pour échapper aux impôts et/ou minimiser leurs gains.

Mais comment amener les populations des États qui s’affichent démocratiques à accorder leurs voix à un projet instauré pour les dépouiller, et qui instaure (sans le dire évidemment) la légalisation de la criminalité économique et financière à grande échelle, forcément associée à la criminalisation des mouvements sociaux ? Milton élabore ce que Naomi Klein nomme « La stratégie du choc ». « L’hypothèse de base, c’est que les gens sont en mesure de réagir à un changement progressif – un programme de santé supprimé par-ci, une entente commerciale signée par là – mais que, quand des dizaines de changements arrivent en même temps, de tous les côtés, ils ont le sentiment que leurs efforts seront futiles et ils baissent les bras » (p. 183).

L’efficacité du stratagème est décuplée quand surgit une crise, provoquée ou non, qu’elle soit d’ordre naturel, économique ou politique (coup de force, coup d’État, dictature). Toute crise est bonne à prendre car elle a l’heur de produire un état d’urgence qui choque une population, la déstabilise et court-circuite ses autodéfenses. La recette fut appliquée avec succès à la faveur de la tornade Katrina qui balaya la Nouvelle-Orléans en 1999 et détruisit des digues, par ailleurs mal entretenues. L’administration Bush profita de l’occasion pour transformer le secteur en zone de libre entreprise et de compétitivité économique, dotée d’avantages fiscaux. Et pour d’un côté, verser des milliards de dollars à des experts-conseils du secteur privé et, de l’autre, licencier des milliers d’enseignants afin de privatiser l’éducation , éjectant ainsi de la ville des populations pauvres, majoritairement noires. La même recette qui aboutit à ce que Klein appelle « le capitalisme du désastre » fut et continue d’être appliquée en Haïti après le tremblement de terre de janvier 2010 où, sous couvert d’aide humanitaire, des entreprises comme Monsanto et ses alliés de l’industrie agro-alimentaire, s’approprient ce qu’il restait encore au pays le plus pauvre des Amériques.

On ne cesse d’entendre dire que la phase néolibérale du capitalisme a vécu ses premières applications dans les années 1980, sous la férule de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan. En réalité, explique Klein, il a été expérimenté dès 1973, au Chili, dans la foulée du coup d’État du général Pinochet, un fervent adepte de Milton, lequel avait attiré à lui nombre d’étudiants d’Amérique du Sud, dont bien sûr des Chiliens, alléchés par les généreuses bourses de la fondation Ford, un pilier du néolibéralisme. Puis il a essaimé en Amérique du Sud avant d’atteindre le Nord, la Russie d’Eltsine, la Chine « moderne », l’Afrique du Sud en transition (Klein, p. 247), jusqu’à la crise des sub-primes, une catastrophe tout sauf surprenante, entamée en 2008, et qui ne cesse de s’aggraver. La logique du capitalisme est en effet de forcer la machine jusqu’au clash, puis de repartir à fond de train armé des mêmes principes dévastateurs, qui loin d’effrayer le néolibéralisme, le conforte. Il lui fournit, avec l’appui inconditionnel des institutions internationales (Fonds Monétaire International [FMI], Banque Mondiale, Organisation Mondiale du Commerce [OMC]), un argument additionnel, que nous connaissons bien à force de l’entendre dans la bouche des politiciens, relayés par les médias avec un « touchant » esprit de collaboration : sans la crise, nous ne serions pas obligés de…, c’est à cause de la crise que… Cet argument fallacieux entretient une autre fiction : seule la course éperdue à une croissance illimitée peut garantir le bien-être de l’humanité. Et peu importe si cela entraîne le pillage et la destruction des ressources terrestres.

On le sait, lors de toute crise de régression politique, économique et idéologique, les trois allant de pair et s’épaulant, les femmes et les lesbiennes sont les premières frappées et les plus gravement touchées. Dans son livre De gré ou de force – Les femmes dans la mondialisation , Jules Falquet explique entre autres comment, sous l’emprise de la phase néolibérale du capitalisme, la division sexuelle du travail a évolué. « Pour les femmes, il s’agit principalement du “travail de service”, qui comprend deux grands domaines profondément mêlés : d’un côté, le travail de nettoyage et d’entretien, dans les collectivités, pour les entreprises et chez les particulier-e-s, incluant le care sous ses diverses formes. Pour les hommes, le “travail” consiste à se placer derrière une arme : dans une armée, une police, une milice, une mafia, une prison, un supermarché, un bordel, une zone résidentielle, une organisation “terroriste” ou une petite bande locale  » (p. 53).

Cette recomposition du couple hétérosocial en « femmes de services/hommes en armes » a pour conséquence que les armes dont les hommes sont munis au travail augmente sensiblement leur force de frappe contre les « ennemis » ou « délinquants » classiques et leur offre des moyens supplémentaires de contrôler les femmes. De leur côté, les femmes et les lesbiennes perdent les emplois intéressants, à salaire décent ou copieux, d’un marché du travail en recul, que la classe des hommes leur a attribués ou concédés, pour atterrir dans le marché en expansion du travail de service, flexible, précaire et à temps partiel, où sont déjà confinées les femmes et les lesbiennes pauvres, qu’elles soient citoyennes du pays concerné ou qu’elles aient dû quitter un pays ravagé , en général par l’épidémie néolibérale. Quoique consistant, ce pool d’emplois n’est tout de même pas inépuisable et la saturation guette.

De là à ce que les êtres formatées femmes et les échappées réaffectées au foyer – et, de ce fait, le lesbianisme puissamment réprimé – pour effectuer gratuitement les emplois sous- payés du soin aux autres que les États éliminent en vrac, en licenciant par exemple les fonctionnaires à tour de bras, il n’y a qu’un pas. Et pour sauter ce pas, les idéologues du néolibéralisme (selon qui, ce qui coûte cher à la fabrication d’un objet ou d’un service, ce ne sont pas les ressources naturelles et les outils, mais les travailleurs, traités en toute déshumanisation, comme de simples ressources ) bénéficient du renfort des religions, nous ramenant au temps d’avant la laïcité dans les pays où elle a été implantée au moyen de longues luttes.

L’État réduit à une coquille vide (sauf pour voter les lois offrant le champ libre au néolibéralisme) a d’autant plus le loisir d’encourager les religions à s’emparer de la sphère politique que le climat d’insécurité exacerbé à bon escient par le néolibéralisme pousse les populations à se précipiter sous la tutelle « protectrice » des représentants de l’être à tout le moins insaisissable qu’est dieu. Enhardis, ils n’hésitent plus à hausser le ton pour rappeler les femmes au foyer et à leur devoir de pondeuses, ainsi que l’a réclamé le Pape (lors de son séjour en Espagne, début novembre 2010) en ces termes : « L’amour généreux et indissoluble d’un homme et d’une femme est le cadre efficace et le fondement de la vie humaine », demandant en outre que soit défendue comme « sacrée et inviolable la vie des enfants depuis le moment de leur conception » et que la natalité soit « stimulée, valorisée et soutenue sur le plan juridique, social et législatif ». Aucune autre religion ne s’élèverait contre un tel programme. Bien au contraire, toutes les religions l’applaudissent. L’appropriation des femmes et la répression du lesbianisme est un point d’entente commun jouissif, une monnaie d’échange de bons procédés, dans la guerre que par ailleurs les religions se livrent.

Monter le ton et frapper de plus en plus fort, comme c’est le cas au Canada où, main dans la main, les forces homosociales religieuses et politiciennes s’escriment à criminaliser de nouveau l’avortement dans les pays où il fut acquis, relève d’une absence hallucinante de cohérence au moment où l’explosion démographique coince encore plus les femmes des pays appauvris ou « en émergence » dans la sphère privée de l’hétérosocialité. Dans la Chine de l’enfant unique, et bien ailleurs aussi, l’idéologie reproductrice (fondée sur l’instinct maternel, la haine des femmes et la survalorisation des hommes) est si profondément ancrée que des millions de nourrissons assignés à devenir des femmes sont assassinés à la naissance. Et, dans les pays où, pour le bonheur des femmes, la natalité a significativement baissé, le soi-disant coût du vieillissement de la population suscite un regain de militantisme en faveur de l’augmentation du taux (sic) de fécondité des citoyennes, ce qui n’empêche pas une bonne partie des natalistes d’accuser l’immigration de provoquer un phénomène de surpopulation dramatique. Faudrait savoir !

Bref, la classe des femmes relookée est sommée de fournir au néolibéralisme ce dont il a besoin : de la chair à quémander des restes d’emplois sous payés tout en achetant une avalanche de matériel à même de plaire aux hommes, à reproduire et rafistoler de la chair à consommer les produits et les services de la « nécessaire » croissance d’une économie vouée à la catastrophe. Et, depuis ces dernières années, à reproduire et rafistoler de « la chair à spéculation », pour reprendre l’expression de Monique Pinçon-Charlot.

Une ébauche de réplique

Il n’y a pas à en sortir, même si la dictature de l’hétérosocialité n’a pas attendu les conseils du capitalisme pour foudroyer les femmes et combattre le lesbianisme, il n’en demeure pas moins vrai que le capitalisme, a fortiori fascisant, s’appuie sur la vieille division artificielle de l’humanité en deux sexes. Il n’y a pas à en sortir non plus, si les forces de la vraie gauche ne l’emportent pas sur le néolibéralisme, celles de l’extrême droite seront les gagnantes. Il est donc impensable que le mouvement des lesbiennes ne s’implique pas, mais en toute indépendance et selon ses critères, condition sine qua non pour établir des alliances éventuelles avec d’autres mouvements sociaux, lesquels se montrent depuis toujours rétifs, et le terme est faible, à la perspective de reconnaître l’importance de l’hétérosocialité en tant que système d’oppression de plus de la moitié de la population mondiale, puisqu’ils feignent d’ignorer son existence et, de là, refusent d’admettre que les analyses des rapports humains sous l’angle de l’hétérosocialité sont un outil indispensable pour une révolution digne de ce nom.

Qu’on soit lesbienne féministe ou radicale, pour préciser le projet de société à défendre, la première étape est de résister à la force d’attraction de l’égalitarisme, un objectif (ou une stratégie, selon le cas) soutenu non seulement par une bonne partie de celles qui adhèrent à l’idéologie naturaliste et, pour s’en tenir au fil conducteur du travail, luttent pour l’accès aux mêmes emplois et aux mêmes salaires que les hommes – à partir de la conviction que les qualités « inhérentes » aux femmes seraient le complément naturel des caractéristiques masculines –, mais aussi par une bonne part de celles qui soutiennent que la différence est une construction sociale et que l’égalité sonnerait donc le glas de l’oppression.

L’immense hic est que cette revendication en vogue, y compris parmi les forces de gauche et d’extrême gauche, obéit à l’idée que la classe des hommes serait le référent suprême et qu’il suffirait donc de s’ajuster au monde du travail tel qu’elle l’a construit. En exigeant seulement que le travail soit adapté pour répondre au discours égalitariste. Ce qui suppose de fermer les yeux sur l’organisation profonde d’une activité parmi d’autres, brandie comme la plus noble et la plus importante au fur et à mesure que sa structuration – aujourd’hui sous le contrôle d’un néolibéralisme cynique, ou aveuglé – est vouée à se fracasser contre le mur de la logique la plus élémentaire, car comme l’écrit Susan George : « Les capitalistes se vendent les uns aux autres la corde avec laquelle ils se pendent eux-mêmes, et ils nous entraînent tous avec eux. »

En tant que classe, on l’a vu, les femmes sont confinées au travail gratuit de reproduction d’humains, élargi à la maternité sociale ET dans des domaines salariés, balisés par une binarité qui les ramène aux soins aux autres et aux objets, dont celui de l’entretien ménager dans des secteurs tels que l’industrie nucléaire et agro-alimentaire, qui utilisent et diffusent des toxiques si dangereux qu’ils en sont mortels , tant pour les simples ressources que désormais nous sommes aux yeux de l’Etat, des financiers, des banquiers et des religions, que pour les consommateurs (que nous sommes tenus d’être pour « soutenir et amplifier la croissance »). Que dire aussi du domaine de la vente de biens et de services où, sous peine de congédiement, faire preuve de malhonnêteté (par exemple, faire croire au client que tel objet vendu plus cher serait d’une qualité supérieure à son équivalent moins dispendieux, alors que ce n’est pas le cas) vis-à-vis des clients devient la première règle ?

Et c’est sans parler des conditions d’emploi de plus en plus épuisantes et dangereuses que provoque la surcharge de travail au moment où, de surcroît, la privatisation des soins médicaux dépouille une proportion importante de la population, dont les femmes et les lesbiennes, du droit étatisé chèrement acquis à l’assurance maladie. Que dire aussi de la finance, grande productrice d’appauvrissement ? Faudrait-il l’empêcher de sévir ou faudrait-il que les femmes et les lesbiennes espèrent non seulement y accéder mais aussi grimper l’échelle sociale interne, quitte – comme les inventeurs et vendeurs de sub-primes, les traders et les investisseurs qui jouent au yoyo avec le prix des denrées alimentaires et des ressources naturelles – à revendiquer au nom de l’égalitarisme des emplois dont la mission est d’opprimer les plus pauvres d’entre nous ? Ce qui revient objectivement à non seulement maintenir l’hétérosocialité, mais aussi à la renforcer.

Ces quelques éléments montrent à quel point il est urgent de revoir de fond en comble les principes délétères qui réglementent l’univers du travail et ses ramifications si on entend présenter une alternative cohérente à « L’horreur économique » . Comme le clame publiquement le regroupement de lesbiennes féministes et politiques qui à l’automne 2010 a pris l’initiative d’inviter les lesbiennes à participer aux manifestations contre la loi du gouvernement français sur les retraites, autour de bannières qui rendent visible le mouvement lesbien, avec des slogans comme : « Tout, tout, tout est à refaire. »

Paradoxalement, ou peut-être justement pas, la gravité si souvent sous-estimée (par peur d’affronter la réalité ou par négation de l’ampleur du danger) de ce que nous affrontons et les répliques qui, malgré le silence des médias, s’amplifient et fonctionnent à partir de réseaux de plus en plus serrés à l’intérieur des pays et d’un pays à l’autre appellent à réhabiliter l’utopie, jetée aux poubelles avec le concept de classes sociales, et de la replacer dans l’axe de tir d’une révolution radicale des rapports humains. Sur la seule question du salariat, les alternatives ne manquent pas, et ne datent pas d’hier. Dans la foulée de la proposition pour un « socialisme distributiste » de Jacques Duboin en 1930, Marie-Louise Duboin propose la création de ce qu’elle appelle « l’économie distributive ». Afin de la mettre en place, il faut que « l’économie ait un double objectif. Produire ce qu’il faut, dans les meilleures conditions possibles, pas forcément à la sueur de tous les fronts et sans détruire l’environnement ni compromettre l’avenir. Et distribuer équitablement les richesses produites afin que chacun puisse vivre, s’épanouir, se rendre utile, se cultiver, se sentir responsable, prendre part aux décisions ».

En Namibie, le village d’Otjivero a expérimenté de 2008 à 2010 l’instauration d’un revenu minimum garanti (RMG) distribué à tous les habitants, et exempt de l’obligation de travailler. On a constaté que « Contrairement aux microcrédits et à beaucoup de programmes d’aide au développement classiques, le revenu minimum a un impact non seulement sur la production, mais aussi sur la demande. En Afrique, le pouvoir d’achat se concentre en général dans quelques centres, ce qui force les gens à quitter les campagnes pour les villes, où les bidonvilles finissent par s’étendre. Le RMG permet à des régions rurales de se développer, il crée des marchés locaux et permet aux gens d’être autosuffisants.
Le nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté est passé de 76 à 37 %. Avant l’expérience, près de la moitié des enfants étaient sous-alimentés, aujourd’hui ils sont moins de 10 % ; 90 % finissent leur scolarité, avant, ils n’étaient que 60 %. Et la criminalité a baissé. »
Rien, strictement rien ne s’oppose à remettre à plat l’ensemble du système que nous subissons car instituer des rapports humains libérés des relations de « sexe » , de même qu’abolir les classes sociales, le racisme et l’antisémitisme et empêcher à tout prix les religions de continuer à s’infiltrer dans le champ politique semble la seule voie cohérente pour s’affranchir du capitalisme sans retomber sur les vieux réflexes. Pour cela, il ne tient qu’à nous d’évacuer l’idéologie naturaliste de la binarité et de la complémentarité pour additionner nos connaissances et nos expériences dans le but de réhabiliter l’utopie, la replacer dans le domaine du pensable et effectuer des allers et retours incessants entre l’objectif et les stratégies à adopter pour contrer l’ennemi, selon le contexte. Et ne pas oublier de se démarquer de la féminité imposée en déployant ces caractéristiques humaines (et non pas masculines) que sont la rage et la révolte, l’imaginaire et l’audace.

Mes chaleureux remerciements à Yvette Claveranne et à Nicole-Claude Mathieu pour la pertinence de leurs analyses, sans lesquelles cette esquisse n’aurait pu voir le jour.

***

Danielle Charest est lesbienne politique militante depuis une trentaine d’années. Elle a fait partie du collectif qui a produit la vidéo « Amazones d’hier, Lesbiennes d’aujourd’hui », puis la revue du même nom, qui a subsisté jusqu’en 1990. Vous pouvez la contacter : d.charest chez orange.fr

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