"La femmes marocaine tire son épingle du jeu"

La misogynie est complexe et intériorisée, elle est liée à l’angoisse, à la peur de l’autre. On ne veut pas connaître la femme ; alors on parlera par exemple du "mystère" de la femme ; le langage lui-même est biaisé. (Entretien avec le sociologue marocain Malek Chebel)

Malek Chebel, sociologue

"LA FEMME MAROCAINE TIRE SON ÉPINGLE DU JEU"

La misogynie est plus complexe, plus intériorisée, elle est liée à l’angoisse, à la peur de l’autre. On ne veut pas connaître la femme ; alors on parlera par exemple du "mystère" de la femme ;
voyez comment le langage lui-même est biaisé.

Propos recueillis par Fatima-Zohra TAZNOUT

Après Le Corps dans la tradition au Maghreb (1984), L’Esprit de sérail (1988), L’Imaginaire arabo-musulman (1993), Encyclopédie de l’amour en Islam (1995) Malek Chebel publie son cinquième ouvrage : La Féminisation du monde, où il nous propose une nouvelle lecture des Mille et une nuits sous le double éclairage psychanalytique et anthropologique.
Ce dernier ouvrage est le cinquième d’une série de sept livres qui devront constituer une "anthropologie globale de l’homme arabe".
Autant dire que la quête d’identité pour Malek Chebel passe autant par une meilleure connaissance de l’imaginaire arabo-musulman que par une psychanalyse de Shéhérazade.
Les Mille et une nuits étant un texte fondateur, son interprétation ne peut laisser indifférent.

Malek Chebel

Maroc Hebdo International : Vous êtes l’auteur d’un ambitieux projet portant sur l’étude de l’imaginaire arabo-musulman, avec pour objectif déclaré l’établissement d’une "histoire générale des mentalités dans le monde arabe et en Islam". Comment pourriez vous nous présenter ce vaste projet et quelle en est la vision porteuse ?

- Malek Chebel : Il faut dire que c’est un projet ancien, un projet qui m’anime depuis une quinzaine d’années. Son ambition essentielle est d’essayer d’établir une fresque globale des mentalités dans le monde arabe et en Islam depuis quatorze siècles.
Cela à travers une problématique anthropologique de l’homme et de son action au centre de cette civilisation.

C’est un projet qui requiert un certain nombre d’éléments de parcours, qui sont des disciplines comme l’anthropologie, la psychanalyse ou l’histoire. Cela peut être présenté éventuellement comme une anthropologie structurale du monde arabe.
C’est-à-dire une façon de voir le monde arabe à travers des thématiques qui le structurent et l’organisent comme l’amour, l’échange, la sexualité, l’imaginaire, le symbole ou encore des problématiques comme les structures mentales ou le raffinement.

Ce dernier thème sera le sujet de mon prochain livre ainsi qu’une anthropologie politique et religieuse, avec un chapitre spécifique sur les mentalités. C’est donc un projet d’ensemble. Le projet d’une vie de recherche.

· Le dernier en date de vos livres, "La Féminisation du monde", est une lecture des Mille et une nuits avec des outils psychanalytiques et anthropologiques. Vous y avancez la thèse selon laquelle les Nuits seraient une création féminine du fait notamment que les contes sont sous-tendus par une idéologie de contre pouvoir. Vous dites à cet égard que "pour le rendre supportable, les femmes ont dû féminiser le monde qui les entourait, en le racontant".

- Tout à fait. J’ai été étonné, malgré la pléthore des travaux sur Les Mille et une nuits que jamais personne n’ait avancé l’idée selon laquelle Les Nuits seraient l’uvre de femmes. Alors que les femmes avaient le temps, elles avaient la culture nécessaire, étaient désuvrées et suffisamment nombreuses pour pouvoir se raconter des histoires.
Au départ, c’étaient des histoires limitées à leur cercle. Ensuite, les histoires ont pris de l’étoffe et elles ont commencé à y intégrer des hommes pour les faire éjecter à la fin, d’une façon ou d’une autre. Alors que les femmes sont toujours victorieuses.
Or, un cerveau masculin ne pourra jamais imaginer des histoires comme cela, surtout dans notre horizon à nous. J’ai commencé donc à réfléchir sur le pourquoi est ce que le déni porte-t-il sur l’absence des femmes et non sur qui est l’auteur des Nuits, car bien évidemment pour les hommes - les chercheurs hommes - ce ne pouvait être que des hommes. Or, toute la trame du désir à l’intérieur des Mille et une nuits est féminine.

Les Nuits sont une métaphore du désir féminin. Quand on a compris cela, on les lit différemment et toutes les séquences des Nuits ne font que correspondre ou idéaliser ou satisfaire le désir féminin. La femme se satisfait donc dans la fiction. C’est une fiction qu’elle a créée à sa propre mesure.
Le fait de décrypter les Mille et une nuits à travers des problématiques de désir et de jouissance est entièrement inédit et va à contre-courant de ceux qui veulent leur trouver des auteurs. Certains veulent leur trouver un seul auteur et d’autres les figer dans une version officielle, canonique.
Ce qui n’a pas de sens. Pour ma part, je soutiens que tout cela est un désir rebelle, transgressif autant par rapport au sérail, à la loi des hommes, que par rapport à l’oligarchie mentale.

Vous utilisez dans votre livre la notion "féminitude" qui est à distinguer de celle de féminité ou de femme. Dans quel sens doit-on comprendre ce terme ?

- Il existe trois états de femme possible. Le terme "femme" renvoie avant tout à une réalité biologique et anatomique, la "féminité" correspond à l’accentuation des caractères dans un rapport de différenciation par rapport à l’homme, aussi bien au plan psychologique que du comportement.
La "féminitude" enfin, c’est le passage du stade de la femelle-femme à celui de l’individu-femme, de l’être pensant et agissant.
Autrement dit, il s’agit d’utiliser les apports de la femme et de la féminitude dans une visée politique.
La féminitude c’est l’usage délibéré et conscient, et tout à fait contrôlé de la femme et de sa féminité. La féminitude c’est l’usage transcendé et maîtrisé que fait la femme de sa féminité et de son statut.

· Justement, cette visée politique de la femme en pleine possession de ses moyens a toujours été déniée dans le monde arabe. Elle continue de l’être d’ailleurs...

- Totalement. La féminisation n’est pas du tout à l’ordre du jour dans le monde arabe ni dans la religion musulmane d’ailleurs.
Les femmes sont loin d’accéder à tous les statuts dévolus aux hommes et qui sont des statuts masculins, fabriqués par les hommes pour les hommes.
Ce ne sont point des statuts divins. Je défie quiconque de désigner un seul statut qui serait préconisé par Dieu pour l’homme.
Dans le cadre des Mille et une nuits, la féminitude s’applique également à la situation d’infériorité dans laquelle la femme est soi-disant placée.
C’est-à-dire qu’elle renverse sa situation d’infériorité physique, d’inculture, d’infériorité politique ou encore dans le fait qu’on la traite de rusée et de manipulatrice.

Moi je dis non, ce sont des armes. La femme a ces armes là. Pourquoi est-ce que les hommes ne sont pas rusés ? C’est parce que leur ruse est appelée intelligence ou stratégie.
Alors que, quand la femme est intelligente, on dit qu’elle est rusée. Il y a là un rapport de force, un clivage particulier entre dominant/dominé.
Ce sont des codifications, et moi qui suis sensible à la norme, je "dénormatise" totalement ici tout ce processus du fait que je décrépite la chose dans son fonctionnement et sa cristallisation en décomposant le phénomène.

· Est-ce que l’on peut parler, selon vous, de l’existence dans le monde arabe d’une misogynie ordinaire autant que d’une misogynie institutionnalisée ?

- Il y a une misogynie générale du système qui est intériorisée par l’homme et à laquelle échappe peu d’individus. Cette misogynie pour moi est d’ordre mental, c’est le système qui fait que les hommes deviennent misogynes, et souvent par méconnaissance ou par peur de la femme, ou à cause des deux à la fois. À mon avis, face aux assauts de la modernité, ces éléments là sont en train de s’effilocher par eux-mêmes et deviendront caducs, mais à condition que la femme continue son travail et son "harcèlement" juridique.
Autrement, cela risque de perdurer et l’on considérera cela comme naturel.

Or, rien n’est naturel dans ce domaine là, dans le domaine juridique rien n’est naturel, tout est artificiel. La misogynie, elle, est plus complexe, plus intériorisée, elle est liée à l’angoisse, à la peur de l’autre. On ne veut pas connaître la femme ; alors on parlera par exemple du "mystère" de la femme ; voyez comment le langage lui-même est biaisé.
En tout état de cause, la femme fait peur, pour une raison simple : parce que sexuellement elle est plus puissante que l’homme du point de vue biologique, puisque c’est elle qui est féconde et qui est fécondable.

La nature l’a faite comme cela. Il y a une logique naturelle qui fait que la femme, ne serait-ce que pour assurer sa fécondité ou pour compenser la stérilité de son homme, a besoin de multiplier les rapports ; c’est d’ailleurs tout l’esprit de la "nuit de l’erreur".

· La nuit de l’erreur ?

- C’est une nuit qui existe dans le folklore maghrébin. Ainsi, une fois par an, les hommes et les femmes d’un village ou d’un certain nombre de tribus se réunissent dans un lieu clos, dans l’obscurité totale, de sorte à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents.

· Mais ces pratiques sont-elles réellement avérées ?

- Cela n’existe plus ; les derniers témoignages datent des années trente. Mais la structure mentale de la nuit de l’erreur c’est cela, c’est l’erreur contrôlée. Si bien que miraculeusement neuf mois après, la plupart des femmes qui étaient stériles auparavant seront fécondées, tout simplement parce qu’elles ont changé de partenaire sexuel.
La "nuit de l’erreur" a donc une fonction de renouvellement et sert à préserver les mariages et l’unité de la famille.

· Au plan de l’évolution des mentalités, comment peut-on, selon vous, envisager le futur ? Croyez-vous à une éventuelle féminisation du monde, cette fois-ci en dehors du cadre des Mille et une nuits ?

- Dans le monde arabe et musulman en tout cas, ce sera sûrement plus long qu’ailleurs. La femme n’est pas une priorité pour les hommes et spécialement pour les gouvernants.
D’autant plus que la plupart des pays arabes, après être passés par des périodes de déstructuration manifeste, sont actuellement en phase de reconstruction.

Par ailleurs, les gouvernants, les sociétés, les peuples et même les élites sont à des niveaux différents de développement dans le monde arabe.
Les femmes sont dans le même cas. Sur l’ensemble, on ne peut pas dire que la femme se fasse entendre dans le monde arabe. Et je crains qu’elle n’ait à assumer cet état de fait longtemps.
Exception faite des Marocaines qui, elles, semblent tirer un peu leur épingle du jeu, quelques Tunisiennes et quelques femmes algériennes instruites, énormément soutenues par l’occident.
L’élite en fait. De plus, le point de vue de la femme ne sera pas pris en ligne de compte tant que la femme elle même n’arrivera pas à se structurer. C’est sa seule chance d’être crédible.

Source : http://www.maroc-hebdo.press.ma/MHinternet/Archives277/html_277/Article14.html

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