La gravité sexuelle

31 mai 2017

Actuellement professeur de philosophie, j’ai effectué des recherches sur la désaggravation des violences sexuelles. Le but est de montrer ce qui entrave la perception de leur gravité, et donc de lutter contre la désaggravation. Cela pourrait modifier le traitement des plaintes, mais aussi les attitudes du masculin envers le féminin.

Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.
Marcel Proust

La gravité sexuelle
Parler de gravité sexuelle est contre intuitif. La gravité concerne le domaine des accidents et des maladies, donc, rien à voir avoir le sexe, censé être le domaine du désir et du plaisir. Et même au-delà de l’intuition, cette opposition est confirmée par la définition de la gravité.
La différence entre une chaise et un humain, c’est que si vous cassez une chaise, elle ne se réparera pas toute seule, contrairement à un humain, capable d’auto-réparer ses blessures. Mais pas toutes Ici réside le stade de la gravité : un acte est grave lorsqu’il porte atteinte au matériel de réparation. C’est que la gravité est relative au vivant : Le vivant possède une organisation qui maintient en vie ; un acte est grave quand il porte atteinte à cette organisation. Ce qui fait qu’une simple coupure est anodine puisqu’elle cicatrisera, mais pas si elle vire en septicémie. Ainsi, un acte grave est ce qui dérègle le vivant, ce qui est donc incompatible avec le sexe qui forme une composante même du vivant.
Rien ne permet donc d’avancer que l’acte sexuel puisse comporter de la gravité... Sauf à vouloir passer pour un moralisateur réactionnaire ou un frustré, ou les deux. En effet, le terme « gravité » est largement connoté, il peut vouloir dire « pas bien » ou « dangereux ». Parler de gravité sexuelle ne semble pouvoir relever que d’un puritanisme périmé.
Il s’agit donc de justifier cette thèse.

La désaggravation du viol
Pourquoi est-ce que Copernic a préféré la théorie héliocentrique ? Parce que le géocentrisme présentait quelques anomalies telles que les courses de Vénus et de Mars, trop erratiques, donc difficiles à expliquer. La théorie héliocentrique permettait de n’avoir affaire qu’à des orbites simples. En somme, ce sont les anomalies qui permettent de passer à une théorie plus adéquate. Comme disait Lacan, le réel, c’est ce qui cloche. Et avec le phénomène sexuel, ce qui cloche, ce sont les attitudes face au viol.
Le viol, on sait que c’est grave, mais lors des révélations, nombre de réactions consistent à faire comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait pas de gravité. Il existe trois façons de faire disparaître la gravité du viol. D’abord la minimisation, qui consiste à réévaluer la gravité de ce qui s’est passé, lorsque l’agresseur, ou même l’entourage, refusera de parler de viol, mais plutôt de « jeux d’enfants », ou de « donner de l’amour », voire même « faire un apprentissage ». Ensuite le déni, qui consiste à ne pas croire la victime : si le viol n’a pas eu lieu, il n’y a donc pas non plus de gravité. Enfin, la remise en cause, qui passe par les questions assassines telles que « mais pourquoi étais-tu en jupe ? toute seule ? le soir ? dehors ? ». Si la victime est un peu responsable, ça ne peut pas vraiment être grave.
Bref, soit ce n’est rien, soit la victime ment, ou alors c’est quand même un petit peu de sa faute. Ces trois attitudes forment la désaggravation du viol : l’ensemble des comportements qui consistent à faire évaporer la gravité du viol.
Précisons que ce phénomène n’est pas spécifique au viol, il concerne aussi d’autres actes graves, lorsque certaines personnes ne sont pas en mesure d’affronter le réel. Mais ce qui est frappant avec le viol est la fréquence de ces attitudes. Les personnes impliquées par la désaggravation n’étant pas exclusivement les agresseurs, mais aussi l’entourage, et même certaines au sein des institutions. Résultat, la désaggravation du viol n’est pas l’exception, mais la règle. Au point que les victimes elles-mêmes finissent par douter de la gravité de ce qui leur est arrivé.
On sait que le viol est grave, mais dans les faits, cette gravité a fortement tendance à s’évanouir. Voilà la spécificité des violences sexuelles. Mais peut-être que cette spécificité n’est qu’une vue de l’esprit. Qu’est-ce qui permet de soutenir cela ? Réponse, la définition même du viol : sa gravité n’y est pas mentionnée. Rien d’étonnant alors que la gravité du viol disparaisse si souvent, elle n’est tout bonnement pas définie.
Car il est possible de le prouver.

L’autonomie de la gravité
Ce qui cloche, c’est la désaggravation du viol. Mais cela ne suffit pas à rendre compte du réel. Pour ce faire, pour montrer qu’il s’agit bien d’une anomalie, il faut un nouveau cadre théorique. C’est ici que prend place la trouvaille : l’autonomie de la gravité. En quoi ce principe pourrait être décisif pour le viol ? C’est que sa gravité est définie par la contrainte, or, selon le principe d’autonomie de la gravité, la gravité ne dépend pas de la contrainte : ce n’est pas la contrainte qui fabrique la gravité.
Par exemple, pour le meurtre, si c’est grave, ce n’est pas parce que la victime n’était pas consentante, mais parce qu’elle est morte. Et il en va de même pour tout acte comportant de la gravité : même si l’expérimentation humaine comporte de la gravité, il est possible d’y consentir lors de tests cliniques pour la recherche médicamenteuse, mais cela n’élimine pas les risques inhérents aux tests, donc leur gravité. Et réciproquement, si la contrainte est aggravante, ce n’est pas elle qui génère la gravité, elle existe déjà. La raison ? Comme vu plus haut, la gravité porte atteinte à une organisation, à ce qui maintient en vie. L’intentionnalité n’a pas de prise sur cela. Consentir à un don d’organe n’élimine pas les conséquences biologiques de cet acte ; ce n’est pas non plus la contrainte qui fabriquerait la gravité du trafic d’organes. Ni la contrainte, ni le consentement ne possèdent de pouvoir sur la gravité, alors, pour le viol, la conséquence est radicale :

1- Si la gravité ne dépend PAS de la contrainte,
2- Et que la gravité du viol n’est définie QUE par la contrainte,
3- Alors la gravité du viol n’a pas été explicitée, ni dans la loi, ni ailleurs.
Normal que la gravité du viol s’évanouisse, elle n’a pas été nommée. Bien sûr, on connaît les conséquences traumatiques, on sait comment réagit l’amygdale, mais expliquer l’un par l’autre, cela reviendrait à expliquer le rhume par ses symptômes, en donc négliger la cause virale. Pour le viol, ce qu’on ignore, c’est pourquoi le fait d’entrer dans un corps désorganise le psychisme. On ignore ce qui a été cassé. Bref, la gravité du viol n’a pas été explicitée. La désaggravation du viol n’a donc rien d’étonnant, elle est le fruit d’une lacune théorique, où le viol n’est pas seulement mal défini, mais défini comme un acte qui ne dépend que d’un oui ou d’un non. Car seuls les actes sans gravité sont définis exclusivement par la contrainte. Un billet de 20 euros par exemple : si vous ne les possédez plus, soit vous les avez donnés, soit on vous les a pris. La seule différence est la contrainte, or, aucun des cas ne présente de gravité.
Cette lacune théorique n’est donc pas sans conséquence. Comme le viol est limité à la contrainte, sa gravité restera perceptible tant que la contrainte sera palpable. Voilà pourquoi l’imaginaire se cristallise sur des agressions dans un parking la nuit, ou quand il y a séquestration, ou port d’arme. La contrainte reste évidente, ainsi que la gravité. Mais lorsque le viol se passe au domicile, entre conjoints, lors d’une soirée, ou encore lorsque l’agresseur n’est pas moche et méchant, mais un tonton rigolo, un acteur renommé, ou un politicien influent, la gravité perdra inexorablement de sa netteté, et la gravité avec.
D’autant que ce phénomène ne se cantonne pas à l’entourage des victimes, mais se répercute au sein même des institutions. Imaginez que lors des procès pour meurtre, la procédure se focalise moins sur la preuve de l’acte que sur un éventuel consentement des victimes, alors, un diagnostic de dépression deviendrait une vraie pièce à décharge, ainsi que le journal intime, ou des témoignages attestant un comportement suicidaire. On objectera que c’est impossible, il y aurait inévitablement un malaise, on brandirait la gravité de l’acte, incompatible avec l’argument du consentement. Or, c’est précisément ce qui manque pour la plupart des procès pour viol. Puisque la gravité est définie seulement par la contrainte, sa mise en débat fera aussi disparaître la gravité. Comme la gravité est censée être évidente, comme elle va de soi, si elle est mise en discussion, donc en doute, c’est que ça ne doit pas vraiment être grave. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le nombre de procès pour viol requalifiés en correctionnelle.

L’obstacle de la compréhension du sexe
Si la gravité du viol s’évapore si facilement, c’est pour la simple et bonne raison que sa gravité n’a pas été explicitée... par personne... Mais alors là, ça commence à faire beaucoup : Il y a quand même les psychiatres, les neurologues, les psychologues, les sexologues, les philosophes... Parmi tous ces spécialistes, personne n’aurait réussi, jusqu’ici, à définir la gravité du viol ?
C’est que la compréhension de la gravité du viol n’est pas une question d’intelligence ou de qualification, elle est prohibée. La gravité du sexe n’est pas pensée parce qu’elle ne doit pas l’être, elle ne doit pas être dite. Pourquoi ? Parce que la gravité englobe des gestes et des situations qu’on cherche à éviter, alors que le sexe semble familier. Ce qui est grave relève de ce qui est à éviter, alors que le sexe, non seulement on le fait, mais surtout, l’humanité ne peut pas se permettre de ne pas accomplir le geste sexuel, faute de perpétuation de l’espèce. Dès lors, il est exclu que le sexe comporte la moindre connotation de péril, de danger. Ce qui veut dire que le sexe ne doit pas comporter de gravité. Si c’est le cas, il ne faut pas que ça se sache.
En fait, le sexe possède à la fois une dimension biologique impérative, et une dimension psychique, chargée de significations. Si le sexe est perçu sans gravité, c’est parce qu’il doit en être ainsi, peu importe qu’il en contienne ou non. Mais il est possible de démontrer que tel est bien le cas. Ce qui correspond à l’autre conséquence de l’autonomie de la gravité :
1- Si la gravité ne dépend PAS de la contrainte,
2- Et qu’un acte sexuel contraint est grave,
3- Alors c’est AUSSI le cas d’un acte sexuel consenti.
Le sexe comporterait de la gravité. Mais c’est impossible. L’idée même semble facteur de danger, de désordre. C’est pourquoi elle ne doit pas être prononcée. Ce qui correspond à la définition du tabou, point aveugle de la compréhension du sexe.
Encore une fois, face à cette hypothèse de la gravité sexuelle, la plus grosse objection concerne notre perception : Le sexe, on le fait, s’il y avait de la gravité, ça se saurait. Sauf que notre connaissance est superficielle. Le sexe contient une part de mystère, quelque chose de secret, et pour révéler un secret, soit au moins une personne est au courant, et le révèle, soit il reste à découvrir. Or, avec le sexe, il semble que personne ne soit au courant... Pour s’en convaincre, il suffit de demander une définition du sexe. C’est très instructif de poser la question à un colloque de spécialistes. Un réflexe de défense consiste à se moquer, ou à renvoyer à tel ou tel ouvrage, mais si on insiste, on finira par ressortir un article du dictionnaire, biologique et fade, aux antipodes de ce que le sexe peut avoir d’intense et de fascinant, pourquoi il trouble, voire asservit. Si le sexe est censé être beau (donc normatif), ou juste un truc biologique, pourquoi les fantasmes ? pourquoi les obsessions ? Comme le sexe est évident, il devrait être facile à définir. Pourtant, personne n’arrive à formuler une réponse qui permettrait de traduire tant l’évidence du sexe que son étrangeté. C’est qu’il manque l’élément clef. Le problème étant qu’il n’a rien à faire là.
La gravité est la matière première du sexe. C’est pourquoi il peut être ensorcelant. En effet, si pénétrer un corps met le psychisme en danger, réussir à le faire sans dommage revient à plonger la main dans les flammes sans se brûler, à jouer au loup. Voilà la raison de l’intensité du sexe, pourquoi il semble toujours doté de danger et d’interdit... et aussi la raison pour laquelle sa banalisation épuise l’intérêt.
Que la gravité du viol suppose la gravité du sexe, c’est totalement contre-intuitif, mais la gravité du viol est un symptôme de la gravité du sexe : Si la gravité ne dépend pas de la contrainte, il n’est pas possible que la gravité sexuelle disparaisse avec le consentement. En fait, cela obéit à la logique de tout acte grave : Ce n’est pas parce que le suicide ou l’euthanasie sont consentis qu’ils deviennent anodins. Il en va de même du don d’organe, des tests cliniques, et de tout acte qui comporte de la gravité. Est grave ce qui porte atteinte à une organisation, biologique ou psychique, le consentement n’a pas de prise là-dessus. Si le viol est grave, le sexe aussi. Voilà pourquoi le viol est la clef (le truc qui cloche) pour comprendre le phénomène sexuel. Pourquoi ne s’en rend-on pas compte ? C’est que le consentement n’annule pas la gravité, il la dissimule. Mais avant d’aborder cet aspect, il faut premièrement expliciter la gravité de la pénétration corporelle.

Expliciter la gravité du sexe
Reste à dire en quoi consiste la gravité du viol : Le viol est une effraction de la frontière corporelle. Ce qui veut dire qu’expliciter la gravité du viol nécessite de comprendre ce qu’est le corps. Ce dernier ne se résumant pas à du biologique, mais résulte d’une production psychique, un concept concret, incarné.
Il faut avouer que ce concept est assez proche du moi-peau, de Didier Anzieu. Toutefois, il ne s’agit pas de répéter, mais de compléter, parce que la frontière corporelle ne se trouve pas exactement au même endroit que la peau, c’est autre chose. Et surtout, il s’agit d’un organe vital, une construction psychique, car, contrairement à la peau, la frontière corporelle est d’essence hermétique, condition vitale pour le psychisme, cause de la dimension traumatique du viol, et complexité du sexe.
Pour comprendre en quoi la frontière corporelle est un organe psychique, il faut connaître le principe commun à tout organe, qui n’est pas spontané, mais le fruit de deux conditions. La première est un besoin vital, la seconde une contrainte qui entrave ce besoin. C’est bien le besoin qui fait l’organe. Par exemple les poumons qui correspondent au besoin d’oxygène, mais comme il ne se trouve pas au bon endroit, il faut l’acheminer vers l’intérieur de l’organisme.

Le besoin psychique
Mais en ce qui concerne le viol, la difficulté est de trouver un besoin psychique. Pourquoi psychique et pas biologique ? Parce que considérer la gravité du viol comme uniquement biologique, c’est exclure tous ceux qui ne laissent ni blessures, ni coups. Or, ils sont pléthore. Alors la gravité du viol ne peut être que d’ordre psychique, mais cela implique un mécanisme, une structure. Il s’agit donc d’y trouver un besoin vital, indispensable pour le psychisme, au même titre que l’eau ou les nutriments pour l’organisation biologique. Et ça, c’est loin d’être évident.
Il existe deux obstacles à l’existence d’un tel besoin. D’abord, son universalité. Comment trouver un point commun entre un moine et un chef de gang ? Un multimilliardaire et un SDF ? Entre un consommateur occidental et un chasseur-cueilleur d’Amazonie ? Le deuxième obstacle est l’aspect déterministe d’un besoin psychique : comment parler alors de liberté ? Mais un tel besoin existe, commun à tout être humain, qui est d’avoir de la valeur, et se décline de mille façons. Le moine trouvera sa valeur en Dieu tandis que le chef de gang dans la domination. Ce sera l’accumulation pour le consommateur et le multimilliardaire alors que le chasseur-cueilleur trouvera sa valeur dans la sacralité de ce qui l’entoure, animé ou non. Et pour le SDF ? C’est difficile.
Bien sûr, tout cela est schématique, aucune source de valeur n’est exclusive à un type de personne, et la conversion existe. Disons que le point commun est à chaque fois d’avoir de la valeur, et qu’il se se divise en deux principes : l’un consistant à fabriquer de la valeur pour de vrai, où chacun s’élève l’un l’autre, dans la chaleur relationnelle. L’autre n’est que l’illusion de la valeur, car il ne consiste pas à élever autrui, mais à le rabaisser. Comme autrui semble inférieur, le bénéfice est de se sentir supérieur, mais c’est un mirage à renouveler continuellement. Voilà pourquoi la violence est insatiable, elle doit sans cesse faire ses preuves... Et pour la liberté ? Le besoin d’avoir de la valeur ne s’y oppose pas. En fait, il en est la source puisqu’il consiste aussi à ne pas subir de contrainte arbitraire.
En somme, le psychisme aurait un besoin, commun à tout être humain, au même titre que le corps biologique. Mais à cela, il est possible d’objecter que si le besoin de valeur est universel, il n’est pas pour autant vital. En effet, une insulte n’est pas mortelle, et tout le monde a déjà passé une sale journée, voire plusieurs, sans que cela lui soit fatal. Mais il en va de même des besoins biologiques. Si l’eau et l’oxygène sont indispensables, le corps n’est pas moins autonome, il est capable de s’en passer quelques temps. C’est pareil pour le besoin de valeur. Être rabaissé n’est pas mortel, mais quand cela devient trop répétitif, s’installe la dépression, ou le burn-out. Ajoutons que le besoin de valeur peut aussi être brutalement mis en crise : tout comme certaines maladie peuvent être virulentes, certaines significations peuvent être traumatiques, telles que la guerre, la torture, mais aussi le harcèlement ou les violences sexuelles.
Ces exemples montrent qu’il est possible que le psychisme tombe malade. C’est qu’il existe une contrainte psychique.

La contrainte psychique
Elle a déjà été mentionnée plus haut. Il s’agit de la façon illusoire de fabriquer de la valeur, qui consiste à se sentir supérieur, et par là, de rabaisser autrui. Ce procédé correspond à la violence, dont l’essence est de dévaloriser. C’est le cas de l’insulte, du mépris, et de tout ce qui engendre racisme et sexisme.
Ainsi, il existerait un besoin psychique de fabriquer de la valeur, et son poison, la violence, qui dévalorise. Le problème étant qu’elle est beaucoup plus répandue, parce que plus facile. Elle est à la portée des plus arriérés, des plus bornés... Ainsi, la violence étant plus nombreuse et plus simple, la logique serait de ne pas avoir de valeur du tout. Dans un monde qui manque de bienveillance, qui rabaisse, le manque d’estime, la haine de soi devrait être la norme.
Mais il se trouve que face à la violence, le psychisme possède un organe régulateur, qui dit, ou plutôt affirme, que nous avons de la valeur, qui pousse l’esclave à se révolter, l’humilié à faire face, et même des peuples entiers à se soulever malgré des dictatures séculaires.

L’organe psychique
C’est que le psychisme possède un organe qui garantit notre valeur malgré les dévalorisations possibles. Mais comment serait-ce possible ? Car rien n’échappe à la violence. Un être intentionnel est capable d’anticiper, de s’adapter, alors aucune solution ne s’avère imparable. La violence peut surgir partout, il n’est pas d’endroit où se réfugier... Sauf à sortir du monde... Si la violence a lieu dans le monde, il s’agit d’en créer un autre, un lieu séparé, où ce que je suis ne peut pas être atteint puisque ce lieu n’a rien à voir, et ce que je suis est à part, c’est-à-dire sacré. Telle est la fonction du sacré face à la menace de la violence : un refuge qui préserve du monde alors devenu profane.
La raison du sacré semble mystérieuse. Mais il est un organe psychique à comprendre avec le besoin de valeur, ainsi que la violence qui le menace. Alors le sacré devient évident, puisque vital. C’est sans doute pour cela qu’il n’est pas d’humanité sans sacré. Reste à savoir comment le sacré préserve de la violence. Quel est le mode d’emploi ?
Si le sacré forme un monde à part, cela implique des lois propres à un autre monde, des lois distinctes de celles du monde profane, des lois singulières, à part. L’autre conséquence est la création d’une frontière, qui délimite le sanctuaire. Point qui intéresse la frontière corporelle, ce qui veut dire que le corps n’est pas que du biologique, mais une signification singulière pour le psychisme. Précisons que le corps n’est pas un cas unique, il existe en fait trois sanctuaires, trois frontières.
Comment les localiser ? Elles n’ont rien de mystérieux : puisque ces frontières garantissent ce que nous sommes, elles sont relatives à notre identité. Il s’agit donc de parler de ce qui existe déjà, mais de les lire à l’aune du fonctionnement psychique, de savoir dans quelle mesure ces lieux familiers forment des manifestations psychiques, des artefacts.
Ces trois frontières de l’identité comportent toutes les caractéristiques du sacré : une délimitation, et des lois à part. Pour localiser la première frontière, il suffit de se demander où commence notre identité : dans la famille. Il s’agit du premier sanctuaire qu’est le foyer, le chez-soi. Entrer dans ce lieu, c’est entrer dans un monde où toute règle est possible, c’est entrer dans un univers où toute autorisation et tout interdit est envisageable. Ces règles sont singulières puisqu’elles ne se justifient que de l’argument souverain, toujours le même : « parce qu’ici, c’est chez moi ! » C’est donc un monde dangereux puisque les lois y sont subies sans vraiment être comprises. Mais c’est aussi un refuge, fonction du sacré, où ses membres sont censés pouvoir y trouver repos, apaisement, parce que le chez-soi est le lieu de l’identité, où le moi se ressource.
Un autre lieu de l’identité est bien sûr la patrie, qui peut prendre la taille d’un village, d’une région, d’un pays. Le critère décisif n’étant pas la taille, mais le sentiment d’appartenance à un peuple. Cette identité se définit par des valeurs, qui feront frontière. Les règles qui ont cours en ce lieu correspondent à la culture. Règles qui forment un lieu à part, sacré, puisque singulières, parce qu’elles ne se justifient pas. En effet, la culture, c’est ce qui va sans dire.
Enfin, il y a la frontière corporelle, source de l’identité individuelle. S’il est le plus intime, ce n’est pas le premier lieu de l’identité, car la frontière corporelle n’est pas innée, elle se forme durant l’enfance, lors de différentes conquêtes : lorsque l’enfant voudra aller aux toilettes tout seul, se laver tout seul. Alors, le rôle des parents sera de laisser de la place, de l’espace. Puis lors de l’adolescence, qui imposera une extra-territorialité au sein du chez-soi familial : la chambre, matérialisée par des posters, des inscriptions, bref, tout ce qui forme l’identité de l’adolescent. Ce processus esthétique est similaire pour le corps, dont la frontière n’est pas la peau, mais les habits, la coiffure, les bijoux, tatouages, piercings et autres artefacts. Toutes ces littératures du corps qui sacralisent ce que nous sommes.
Reste la règle singulière, qui fait du corps un lieu à part, un autre monde, sanctuarisé. Il s’agit d’une loi aussi mystérieuse qu’archaïque : le propre et le sale, le pur et l’impur. Principe typiquement humain. Inexplicable, il est souvent taxé de complot religieux ou hygiéniste, mais cette loi n’a pas d’autre fonction que de faire du corps un lieu à part, sacré, puisqu’il forme la matrice du pur et de l’impur : tout ce qui entre dans le corps doit être propre, ce qui en sort devient sale.

Retour à la gravité sexuelle
Le but de cette partie est de décrire en quoi consiste la gravité sexuelle. Tant que le corps n’est perçu que comme biologique, il n’est pas possible de comprendre comment la pénétration corporelle pourrait désorganiser le psychisme. Alors on parle de contrainte, mais nous l’avons vu, réduire la gravité d’un acte à de la contrainte, à un oui ou un non, c’est faire disparaître sa gravité. Par contre, si le corps forme une frontière vitale pour le psychisme, on comprend pourquoi la pénétration corporelle, qui conteste le savoir de la dignité, peut s’avérer traumatique. Mais cela ne résout pas la question de la contrainte, car c’est bien celle-ci qui distingue le viol d’une relation sexuelle désirée. Ce qui est vrai. Mais le principe de l’autonomie de la gravité montre que la contrainte ne saurait être la cause de la gravité. Alors pourquoi le viol est traumatique et pas la relation sexuelle ? C’est que la contrainte ne déclenche pas la gravité, elle la révèle. Car, réciproquement, ce n’est pas non plus le consentement qui annule la gravité sexuelle, il la maquille. Voilà pourquoi il semble aller de soi que le sexe est sans gravité. Ce qui va être développé.

Le camouflage de la gravité sexuelle
Quand est-ce qu’on a affaire à un mystère ? Quand une évidence devient surprenante.
Il est évident que le sexe est censé être plaisant. Il est évident aussi que le viol est grave. Ce qui les distingue : la contrainte. Le début du mystère : comprendre que la gravité ne dépend pas de la contrainte. Après, il apparaît que la gravité du viol n’est pas explicite, et le sexe devient terra incognita.
Inconnu puisque son ingrédient central, la gravité, passe inaperçue, incognito. Du point de vue biologique, il le fallait bien : la gravité est dangereuse, elle peut intimider, et devenir un facteur majeur d’inhibition. Percevoir la gravité de la pénétration corporelle rendrait incertaine la survie de l’espèce. Le sexe se trouve en fait au carrefour d’une nécessité biologique et d’une menace psychique. D’où sa complexité. Il a fallu dissimuler l’un pour que l’autre perdure. Mais pourquoi le dire alors ? Pourquoi expliciter ? C’est que cette dissimulation a un prix : la gravité des violences sexuelles devient fugace, elle disparaît comme un rien. Le tribut étant payé par les victimes de viol, pour la plupart des femmes et des enfants. Le but est donc de mettre fin à la désaggravation du viol. Mais cette explicitation n’est pas non plus gratuite, elle comporte elle-même un prix : la lucidité, voir les choses telles qu’elles sont. Ce qui convoque de la maturité.

Les maquillages du sexe
Face à la notion de gravité sexuelle, l’obstacle majeur est notre perception du sexe. Le sexe, on le fait, s’il contenait de la gravité, ça se saurait, non ? Ben non. Si on regarde bien, c’est le soleil qui bouge, pas nous. Il en va de même pour le sexe. Comme la frontière corporelle est vitale, entrer dans un corps ne va pas de soi. Il faut donc que ça ne se sache pas. Il a fallu maquiller cet acte, faire disparaître sa gravité. Ce ne sont pas les procédés qui manquent.
Le plus célèbre est celui de la sacralisation. La logique est simple : si le corps est sacré, il n’est pas bon que n’importe qui puisse entrer. Le mieux sera donc de sacraliser le partenaire sexuel. Ce qui correspond à la fonction du mariage ou des sentiments amoureux, où l’autre devient l’élu, l’être à part. Pour le mariage, la sacralisation passe par l’Église ou l’État civil, devant témoins, et avec célébration. Pour les sentiments amoureux, c’est plus subtil. Tomber amoureux passe par des scénarios et des gestes anoblis par la littérature et les films, puis popularisés et intégrés par la culture. Mais le résultat est le même : devenir l’être à part, l’exception, lui seul aura droit d’entrée.
Cependant, il est bien connu que toute relation sexuelle n’est pas conditionnée par cette sacralisation. Il existe d’autres procédés comme la falsification, où l’activité sexuelle devient un jeu, « pour de faux », où les comportements sexuels s’inscrivent dans des scénarios, des fantasmes, inaugurés par des gestes rituels, des codes : les préliminaires, anciennement appelés préludes : ce qui précède le jeu.
Il existe encore d’autres procédés, tels que l’insignifiance, quand le partenaire est ponctuel, temporaire, anonyme : Comment pourrait-il y avoir de la gravité puisque ce n’est rien ? En ce sens, on a vu apparaître un nouveau type de relation sexuelle : les sexe-friends, où le partenaire est non seulement ponctuel, mais une personne de confiance, donc, aucun risque. Ah si, j’oubliais, il existe quand même une règle, censée protéger plutôt l’amitié que le rapport sexuel même : ne pas tomber amoureux. Les sexe-friends éviteront donc d’aller au restaurant ou de se faire des sorties à deux. Le problème étant que l’un des deux tombe quand même amoureux. Malheur à qui tombe amoureux.
La liste n’est pas exhaustive. J’aurais pu aussi parler des Nah de Chine, où les relations sexuelles ont lieu après le crépuscule. La démarche consiste pour les hommes de passer de maison en maison, propriétés des femmes. Si une femme laisse entrer un homme, il y a relation sexuelle, sinon il ira toquer à la porte suivante. Il y a bien sûr un interdit : l’homme ne peut pas rester. Par conséquent les couples n’existent pas, et les enfants n’ont pas de père, que des oncles. Les modèles masculins sont donc moins exclusifs, peut-être plus stables.
Ce ne sont donc pas les procédés qui manquent, la culture ne manque pas de créativité. Mais on remarque à chaque fois un dénominateur commun : des règles, des conditions, inhérentes à tout consentement. Conditions qui doivent être connues pour que le consentement soit dit « éclairé ». Aussi, parmi toutes ces variétés, on remarque une constante universelle à tout individu et toute culture, une condition immuable qui fait que à la gravité sexuelle ne s’avère pas néfaste : du temps. Il correspond à deux périodes.

Les conditions du sexe
Comme le geste sexuel comporte de la gravité, il ne va pas de soi, il faut donc un temps d’apprentissage, où la signification de la pénétration corporelle sera apprivoisée. Cette période est celle de l’adolescence, le passage critique de l’enfance à une identité sexuée. Cette période est l’âge des choix du premier partenaire, du bon moment, du lieu adapté, du scénario parfait, et surtout le temps où le refus doit être possible à tout moment. Raison pour laquelle apprivoiser le geste sexuel est incompatible avec une situation d’autorité.
La pénétration corporelle contient de la gravité, avec laquelle il s’agit de se familiariser. D’où le temps de l’adolescence. Par conséquent, avant cela, le psychisme ne peut pas être préparé. C’est pourquoi, chez l’enfant, la pénétration sexuelle ne peut être que traumatique. Cette première condition, ce premier temps, correspond à l’interdit de l’inceste. S’il semble limité, parce que réduit à la famille, c’est que la famille nucléaire est un fait récent. Chez les peuples traditionnels, la famille, c’est tout le village. L’esprit de l’interdit de l’inceste étant de préserver le temps de l’enfance, face aux adultes sexuellement matures, épargner les petits, qui ne sauraient être prêts. En aucun cas. L’enfance correspondant au temps de construction de la frontière corporelle.

Ce qu’il y a entre le masculin et le féminin
L’embêtant avec l’idée de gravité sexuelle, c’est le tabou. La gravité du sexe, ça fait désordre... Mais c’est pour ça que j’insiste : il faut aussi regarder ce qui peut être changé. Je parle de ce qu’il y a entre le féminin et le masculin.
Si le sexe est anodin, il n’y a pas de raison qu’il modifie la perception du masculin envers le féminin. Par contre, si pénétrer la frontière corporelle contient de la gravité, il peut se traduire par un outil d’affirmation du masculin sur le féminin. Résultat ? Pour certains, la virilité est synonyme de supériorité, où les femmes sont perçues comme des territoires à conquérir. Pour eux, le simple port d’une jupe ne peut être qu’un message de consentement sexuel, alors, selon eux, il appartient donc aux femmes d’expliciter leur refus de façon extrêmement claire, et tout le temps. En général, pour actualiser cette soi-disant supériorité, il suffira au masculin d’entretenir une ambiance sexuelle, par des blagues, des insinuations. On comprend donc que certains hommes aient du mal à faire grand chose d’autre.
Le problème étant que cela correspond à la phase préparatoire de la violence. Car elle n’arrive jamais seule, elle est toujours inaugurée par une étape de dévalorisation. Ce qui veut dire que les violences sexuelles sont précédées d’une phase préparatoire : la dévalorisation sexuelle, qui est, elle, ambiante, perpétuelle. Ce qui correspond aux blagues sexuelles, aux insinuations, mais aussi à tout ce qui contribue à rappeler aux femmes qu’une intrusion sexuelle est toujours possible : harcèlement de bureau, menaces sexuelles en passant par la réflexion, l’insulte, les sous-entendus, par un inconnu ou non, ou encore la traditionnelle main aux fesses, qui montre aux femmes qu’il est toujours possible de pénétrer leur intimité sans leur consentement.
Tout cela concoure pour certains hommes, à se croire autorisés à rabaisser, voire agresser les femmes. Et pour les femmes de finir par croire qu’elles n’ont pas de valeur. Le résultat de cette dévalorisation massive et constante est un sentiment d’infériorité diffus, l’impression vague mais toujours renouvelée d’avoir moins de droit que les hommes. Sentiment qui porte le nom de condition féminine.
Donc, pour le féminin, c’est beaucoup moins sympathique. Chaque allusion sexuelle ne fait qu’entretenir du malaise, quelque chose de menaçant... Mais comme pour l’instant le sexe est considéré uniquement comme branché, sympa et cool, les femmes sont sommées de faire comme si de rien n’était, de sourire gentiment et de trouver ça marrant.
Comprendre la gravité de la pénétration sexuelle, c’est savoir ce qu’il y a entre le féminin et le masculin, savoir qu’il y a de la gravité. Ça changerait quoi ? Et pourquoi ça changerait quelque chose ? C’est que la gravité est ce qui pousse à agir, elle est ce qui déclenche l’urgence : Dans le métro, alors que tout le monde est pressé, aider une personne qui vient de tomber peut devenir prioritaire ; ou après la canicule de 2003, prendre soin des personnes les plus fragiles lors de fortes chaleurs est devenu un réflexe pour nombre de citoyens. Je veux croire qu’il en sera de même avec la gravité sexuelle, qui permettra de prendre conscience qu’une blague sexuelle, une main aux fesses n’ont rien d’anodin. Il y aura toujours les arriérés, bien sûr, mais pour certains hommes, cela peut contribuer à modifier les consciences, et par là les comportements. Le but étant de ne plus percevoir l’autre comme inférieur, mais au contraire, anoblir.

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