Un texte du groupe de reflexion anti-sexiste du Gasprom

La langue française se prête-t-elle difficilement à la féminisation ?

Bien
entendu, la lecture du meilleur texte sur la question du sexisme ne fera
pas avancer d’un iota les choses si les pratiques concrètes et
quotidiennes ne changent pas, mais mettre des mots sur ces pratiques est
parfois un premier pas pour ne plus les subir, pour s’en défaire ou pour
les remettre en cause, du moins espérons-le.

Soulignons d’abord que ce qui caractérise « notre langage » c’est
sa non-neutralité. Globalement la plupart des langues sont
construites sur ce modèle..

S’il est n’est pas neutre le langage comme tout outil a un sens.
Aussi lorsque la grammaire stipule que le « masculin » l’emporte
sur le « féminin » il ne faut pas y voir un phénomène « naturel »
il faut comprendre ici que le langage est autant une construction
sociale et politique que le véhicule inconscient ( à force
d’intégration, d’habitude et de naturalisme) de cette société .

Ainsi les anciens voyaient le féminin comme passif, le masculin
comme actif. Plus tard au 17ème siècle, Vaugelas et le père
Bouhours posent que le genre masculin est le plus noble. Il
prévaut tout seul contre deux féminins. On reconnaît là les
fondements d’un slogan toujours d’actualité : « le masculin
l’emporte ». Avec Bescherelle au 19ème siècle le masculin est le
substantif par excellence et l’on apprend a former le féminin
supposé inexistant.

Aussi depuis toujours, dans les grammaires et les dictionnaires,
le masculin paraît être l’unique donnée de la langue et le féminin
une sorte d’artifice. On se rappelle que selon une certaine
version de la Genèse Eve aurait été « crée » à partir d’une cote
d’Adam. Et bien c’est ainsi que les mots féminins sont construit à
partir du substantif qui lui est toujours masculin.

Le présupposé du masculin premier, ouvertement déclaré en son
temps est aujourd’hui implicite et entièrement intériorise par les
hommes et les femmes. Tous conditionnés à cet ordre norme !

Mais s’il est de plus en plus banal d’interroger aujourd’hui la
notion de « race », la notion de « sexe » quant à elle n’est guère
remise en cause. Ces deux notions sont pourtant toutes les deux
centrales dans la structuration des sociétés et leur système
hiérarchique. « Sexe » et « race » sont le produit d’un long
processus de « spécification » et de « naturalisation sociale »
propre aux relations de domination et d’appropriation. Le concept
d’appropriation est d’ailleurs un élément essentiel de la théorie
des rapports entre les sexes comme le souligne C. Guillaumin dans
son livre « sexe, race et pratique du pouvoir ». Aussi
explique-t-elle comment la possession est directement liée au
principe de « privilège de masculinité ».

Aboli en 1790 ce droit
ancestral stipulait que ne pouvaient hériter des biens
patrimoniaux que les individus de sexes mâles. Ce privilège est
précisément de l’emporter sur n’importe quelle femelle en matière
d’héritage de la terre. Aboli dans sa forme juridique il continue
à fonctionner sous d’autres formes, de manière banale, et ce même
quand le masculin ne se relie pas a une caractéristique
anatomique. Le métaphorique , le symbolique prend le relais.

C’est le cas dans la langue française dans laquelle le masculin
l’emporte sur le féminin parce qu’il est de « genre » masculin et
non parce qu’il a des attributs anatomiques masculins. Dans cet
exemple, Le privilège de masculinité ne réside pas dans l’anatomie
sexuelle mais dans le fait de posséder la terre. Ainsi au regard
de l’histoire, dans le langage c’est cette toute puissance du
masculin possesseur de la terre, des biens parmi lesquelles les
femmes et des enfants que nous transmettons et réactualisons
chaque jour comme message implicite de domination d’une catégorie
sur une autre. Derrière l’idée de l’ordre naturel du langage et de
la société se situe l’oppression et son besoin d’être légitimée .

Si le genre grammatical (masculin féminin) ne peut être totalement
confondu avec le sexe (mâle/ femelle) puisqu’il existe des mots
masculins pouvant designer des femmes et inversement, il n’empêche
qu’il existe une correspondance réelle entre genre et sexe dans la
langue. Le genre (de l’anglais « gender ») est un concept venu
d’outre atlantique.

L’usage du mot genre en français comme
traduction de gender a longtemps été refusé par les historiens et
les éditeurs. En France le terme est apparu en en 1988 avec la
traduction sous le titre « genre une catégorie utile de l’analyse
historique » de l’article de l’historienne américaine Joan Scott.
Elle définie le genre comme un élément constitutif des rapports
sociaux fondé sur les différences perçues entre le sexe et le
genre est une façon première de signifier les rapports de pouvoir.

Le genre(homme- femme) c’est ce que l’on pourrait appeler le sexe
social (distinctions d’ordres sociales politiques économiques.)
par opposition au sexe biologique(mâle-femelle : dimorphisme
sexuel). Le genre social est l’identité construite par
l’environnement social des individus c’est a dire la « masculinité
et la féminité que l’on peut considérer non pas comme des données
naturelles mais comme le résultat de mécanismes extrêmement forts
de constructions et de reproduction sociale au travers de
l’éducation.

Simone de Beauvoir avec « on ne naît pas femme on le
devient » (Le deuxième sexe) puis Pierre Bourdieu « on ne naît pas
homme on le devient » (La domination masculine), Colette Guillaumin
, Monique Wittig ensuite, illustrent bien cette construction
sociale des « identités » masculines et féminines dans une
normalisation des genres qui a pour but le maintien de l’
oppression d’une catégorie sur une autre..

Le caractère sexué et de fait sexiste de « notre langue » fait de
celui-ci une courroie de transmission de cette construction
sociale qu’est le genre et par conséquent de l’oppression qui en
découle.

La mise en place d’un langage non sexiste existe déjà, souvent de
manière non officielle, notamment a travers la création de mots
tran-sexe tels que « Illes » et « els » pour « ils » et « elles »
ou encore l’emploi de terme épicène (neutre) du point de vue du
genre. Il s’agit par exemple de parler de « personnes » plutôt que
d’ « individu-e-s » tout en faisant attention aux risques de
modification de sens : ces deux termes ne sont pas équivalents
d’un point de vue politique (concept d’individualisme, libertaire
ou libéral opposé au personnalisme concept a connotation
chrétienne chez Emmanuel Mounier).

Si la féminisation de la langue française représente un premier
pas pour faire sortir les femmes de l’invisibilité que leur
confère notre langage et leur permettre de se rapproprier un moyen
d’expression politique, la création d’un langage neutre est
essentielle et incontournable. C’est le seul moyen de déconstruire
le caractère sexué de la langue et plus largement le « genre ».

1 groupe de réflexion anti-sexiste du GASProm

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