La leçon de gouvernance ?

En marge du colloque international sur le thème : Genre et gouvernance, tenu et organisé du 17 au 19 novembre 2009 à l’ile Maurice par le réseau Genre en Action, Jean-Claude Antoine, invité de la rencontre, livre ses impressions tirées de son expérience vécue lors d’un déjeuner à la table avec quelques intervenant(e)s dans un journal local.
Ces points de vues croisés dans un cadre informel montrent le long chemin qui reste à faire vers une bonne gouvernance dans beaucoup de pays africains et de l’Océan Indien. Dommage que ce journaliste n’ait pas retenu un peu plus l’aspect genre qui était pourtant au coeur du colloque. S’il ne s’était pas arrêté au repas, il saurait peut-être maintenant ce que genre veut dire en français ?


A gauche, il y avait la Camerounaise, à droite la Libanaise à côté de
la Congolaise. Plus loin, il y avait une autre Congolaise et plusieurs
Malgaches. Toutes ces représentantes des sociétés civiles de leurs
pays respectifs étaient réunies cette semaine à l’hôtel
Intercontinental ou Women in Networking organisait un colloque
international sur le thème : Genre et gouvernance. Avec comme sous
titre L’égalité femmes-hommes dans la décentralisation administrative,
la participation politique et l’éducation citoyenne. Rien que ça.

Encore un des ces colloques où les oratrices viennent lire un papier
politiquement correct - surtout si des ministres sont dans la salle -
que tout le monde applaudisse avant la photo souvenir de toutes les
participantes en rang d’oignon autour du comité organisateur ? N’ayant
pas assisté au colloque, je ne peux pas répondre à cette question,
mais je peux dire que le déjeuner, auquel j’ai été invité à la
dernière minute, fut passionnant. Et riche d’enseignements.

Il y avait
autour de cette table des femmes et un homme venus expliquer la
situation du genre -cette traduction du terme anglais gender qui ne
veut rien dire en français - dans leurs pays respectifs. Mais à table,
je ne sais pas pourquoi, c’est la démocratie qui s’imposa comme sujet
de discussion. Avec comme exemple précis l’organisation des élections.
Ou, plus exactement, les moyens déployés par les dirigeants en place
pour ne pas en organiser afin de rester au pouvoir.

Dans nos pays,
disaient mes compagnons de table, on n’organise les élections que
quand on est sûr de les remporter. Sinon cela ne sert à rien. Et pour
ce faire, la première étape de l’opération consiste à contrôler
l’enregistrement des électeurs. Comment fait-on ? Ma question provoqua
des sourires amusés. Je me rendis compte à la fin du déjeuner que par
rapport aux réalités de mes compagnons de table, mes questions étaient
bien naïves.
Les méthodes pour contrôler l’enregistrement sont multiples et
variées, me répondit-on. A Madagascar, on oublie carrément certains
villages qui par tradition ethnique votent pour un parti d’opposition.
Dans l’île rouge, les listes électorales n’ont pas été mises à jour
depuis au moins une dizaine d’années et ne le seront pas probablement
pour les prochaines. Des centaines de milliers de Malgache ne voteront
pas. Ils iront rejoindre ceux qui depuis des années sont écartés des
registres électoraux.

Au Cameroun, on invite seulement certains
électeurs à se faire inscrire en décourageant - et pas uniquement au
niveau verbal - d’autres. Au Maroc, on a encouragé - je n’ai pas osé
demander comment - des prisonniers de droit commun à se faire
enregistrer. On ne l’a pas demandé aux habitants de certains villages.
En RDC, à moins que ce ne soit au Gabon, les autorités ont annoncé
qu’elles ne pensent pas disposer des moyens financiers adéquats pour
organiser le prochain référendum. Pour contourner la difficulté ils
ont décidé que ceux qui auront dix huit ans en 2011 peuvent s’inscrire
sur les listes d’avance, dès maintenant.

Comment peut-on contrôler que
celui qui va s’inscrire aujourd’hui sera vraiment éligible dans deux
ans ? On ne peut pas dans la mesure où dans ce pays il n’existe pas de
carte d’identité nationale. Mais comment fait-on les inscriptions
alors ? A la tête de celui qui veut se faire inscrire. Selon le bon
vouloir de celui qui est chargé - par le pouvoir en place - de
procéder aux inscriptions.

Donc, dans ces pays, les résultats des
élections ne reflètent que le choix des inscrits. Une minorité par
rapport aux millions de citoyens qui ne sont pas sur les listes et qui
sont massivement contre les pouvoirs en place. Qui le savent et qui
s’organisent pour qu’ils ne puissent pas participer aux élections. A
ces simulacres d’élections que des observateurs internationaux et les
grandes puissances, qui jouent volontiers aux champions et arbitres de
la démocratie, valident sans hésitation. Et, ajoute une des mes
compagnes de déjeuner, ces pays s’étonnent après d’être perçus comme
étant alliés des dirigeants " réélus " régulièrement et par conséquent
contre les habitants.

Les grands pays, les institutions
internationales acceptent et valident ces élections qui sont truqués à
la source même et entretiennent des liens diplomatiques - et même
d’amitiés - avec les dirigeants. Comment peut-on demander aux
Africains à qui leur droit fondamental - ce one man one vote de
Mandela - a été refusé de croire dans les discours que les dirigeants
des grands pays et des institutions internationales prononcent lors
des colloques internationaux ?
A un moment, sans doute fatigués de répondre à mes questions et de
décrire leurs pays, mes interlocuteurs ont commencé à m’interroger sur
la situation à Maurice. Ils ont ouvert de grands yeux quand ils ont
appris que non seulement les élections avaient lieu à des périodes
régulières, mais qu’il fallait inciter les Mauriciens à s’inscrire sur
les listes électorales. Et que pour inscrire les électeurs, des
fonctionnaires font du porte à porte. Ils ont été carrément
scandalisés d’apprendre que pas mal de Mauriciens jouaient aux
abstentionnistes le jour des élections. J’ai failli leur dire que le
rapport sur le découpage électoral faisait actuellement débat, mais je
me suis retenu.

Comment expliquer à des gens venant de pays ou des
millions de citoyens ne sont pas inscrits sur les listes électorales
qu’on débatte sur le fait qu’une circonscription aura quelques
milliers d’électeurs en plus qu’une autre ? En me quittant, tous mes
interlocuteurs m’ont dit et répété que les Mauriciens ne mesuraient
pas leur chance en matière de démocratie. C’est vrai que comparé à ce
qu’on venait de me raconter, Maurice a des années d’avance en matière
de démocratie. C’est en tout cas la leçon que j’ai retenue de ce
passionnant déjeuner.

***

Source : le mauricien.com

Voir aussi : Quand gouvernance rime avec action politique des femmes

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