La place des femmes dans la Russie d’aujourd’hui

Le site d’informations Rue 89 s’est entretenu avec Hélène Yvert-Jalu, historienne, agrégée de russe, et auteure du livre « Femmes et famille dans la Russie d’hier et d’aujourd’hui ». Elle est ici interrogée sur la place des femmes dans la Russie d’aujourd’hui, leur représentativité en politique, leur situation dans le monde du travail, les discriminations à l’âge de la retraite.

Entretien réalisé par Maureen Demidoff.

Aujourd’hui la Russie : Les femmes russes sont-elles les héritières de « l’émancipation » de la femme soviétique ?

Hélène Yvert-Jalu : D’après le troisième alinéa de l’article 19 de la Constitution de la Fédération de Russie, adoptée en 1993, l’homme et la femme ont des droits égaux, des libertés égales et des possibilités égales de les exercer.

Des principes analogues avaient déjà été énoncés dans les Constitutions soviétiques précédentes en 1918, en 1936 et en 1977.

Depuis que ce principe d’égalité entre hommes et femmes est garanti en Russie, les problèmes devraient être enfin résolus. Mais on sait que sous le régime soviétique une telle égalité n’était que théorique, car dans la vie réelle, il en était tout autrement et les beaux scores de la représentation féminine en politique n’étaient obtenus que grâce à un système de quotas.

Sont-elles présentes aujourd’hui dans la vie publique russe ?

En 1989, elles représentaient au Congrès des députés du peuple, le tiers des députés au Parlement, grâce aux quotas que leur réservait le PCUS. Leur proportion a brutalement chuté après la fin de l’Union soviétique et jusqu’en 2007.

Actuellement, il y a trois femmes dans le gouvernement à des postes dirigeants : Tatiana Golikova, ministre de la Santé et du Développement social (domaine généralement imparti aux femmes), Elvira Nabioullina, ministre du Développement économique, et Elena Skrynnik, ministre de l’Agriculture.

Les 80 gouverneurs régionaux comptaient seulement deux femmes dont Valentine Matvienko, gouverneure de Saint-Pétersbourg depuis octobre 2003, et alliée de longue date de Poutine. Celle-ci est devenue dernièrement la première femme à présider la Chambre haute du Parlement, c’est-à-dire le Conseil de la fédération. Cela en fait le troisième personnage de l’Etat.

Mais ces femmes puissantes font exception dans le paysage politique qui reste principalement un fief masculin.

Cependant, d’autres femmes, bien moins illustres et en minorité, s’intéressent à la politique, en briguant la présidence de la Russie, non aux prochaines présidentielles en mars 2012 mais à celles de 2018.

Ce sont Les Femmes d’excellence, un nouveau mouvement social qui vient de faire son apparition et qui regroupe les organisations Excellentes élèves et Anti-Barbie, dont les leaders sont de jeunes femmes qui ont « réussi » : intellectuelles, sociologues, journalistes, actrices, championnes sportives, etc.

Ce mouvement se propose de résoudre tous les problèmes des femmes russes, après avoir « percé » aux échelons supérieurs du pouvoir.

Un mouvement comme Child free (mouvement pour et avec des femmes qui ne veulent pas d’enfant) très minoritaire et excessif, mais cependant emblématique, indique également que les femmes ne veulent plus justement se voir enfermer dans leur rôle de « pilier de la famille. »

Quelle est la situation des femmes dans le monde du travail en général ?

Il y a eu une première vague de chômage au début des années 90 et l’on comptait parmi les chômeurs enregistrés à la fin de 1992, 72% de femmes, dont la moitié était titulaire d’un diplôme d’études secondaires spécialisées.

Il y a eu ensuite des vagues successives de chômage, liées à la crise financière d’août 1998 puis suite à la crise financière actuelle.

Comme toujours quand il y a crise, les femmes sont les premières à être licenciées. Bien qu’elles soient très nombreuses à élever seules leurs enfants, les employeurs marqués par la mentalité patriarcale et les pratiques héritées du passé, continuent souvent à agir comme si leurs salaires n’étaient qu’un complément dans le budget familial. Les données numériques font encore défaut pour montrer l’ampleur du phénomène.

La croissance des inégalités persiste-t-elle dans les salaires ?

Alors qu’à la fin de la perestroïka, le salaire moyen des femmes était évalué à 70% de celui des hommes, ce salaire n’a fait que décroître pendant la première décennie postsoviétique, pour ne plus représenter en 2005, que 60% de celui des hommes.

Selon le dernier chiffre avancé en 2011, il ne serait plus que de 40% et ceci, bien que les femmes soient plus nombreuses à poursuivre des études supérieures (10,76 millions en 2002 contre 8 ,6 millions d’hommes cette même année.)

Avec la récente crise financière mondiale, les deux tiers des postes de direction tenus par les femmes ont disparu.

Et où se situe la babouchka dans le modèle économique russe et quelles sont les discriminations à l’âge de la retraite ?

Les discriminations dont sont victimes les femmes pendant leur vie active se répercutent à l’âge de la retraite.

Beaucoup sont seules en raison de la forte surmortalité des hommes. Le dernier recensement effectué en 2010 (dont les résultats détaillés ne sont pas encore publiés) indique un excédent démographique des femmes de plus de 10 millions, surtout répartis dans les tranches d’âge âgées.

La majorité des 40 millions de retraités est donc constituée par des femmes.
Celles-ci disposent d’une pension moyenne qui s’élevait avant l’augmentation de 2008, à environ 56 euros par mois, somme à peine plus élevée que le minimum vital.

Malgré sa hausse de presque 11% en 2009, le niveau de la pension-vieillesse reste médiocre et c’est pourquoi de nombreuses retraitées continuent à travailler, cumulant le montant de leur retraite et d’un salaire, ou encore vivent chez leurs enfants à qui elles apportent une aide ménagère. Mais cette solidarité a tendance à s’essouffler.

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Source : Rue 89

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