La réalité de l’égalité entre les sexes à l’épreuve de la garde des jeunes enfants

La socialisation différenciée selon le sexe commence dès le plus jeune âge. Nicolas Murcier, sociologue, nous livre son analyse sur le rôle des structures de garde des jeunes enfants dans cette construction. Extrait de la revue Mouvements.

Article de Nicolas Murcier, sociologue, extrait de la revue Mouvements n°49 de janvier-février 2007

L’offre de garde des jeunes enfants demeure très restreinte, ce qui consolide les différenciations sexuées sur le marché du travail et l’assignation des femmes aux tâches éducation. Mais quand ils sont confiés à des structures collectives, celles-ci n’exercent-elles pas une socialisation différenciée ?

En appliquant une division sexuelle des tâches presque caricaturale, les crèches sont au début d’une longue chaîne d’institutions qui renvoient imperturbablement les filles et les garçons à leurs rôles sexués. Nicolas Murcier, qui a enquêté dans le secteur de la petite enfance, fait le point sur les pratiques et les idéologies qui renforcent les stéréotypes de genre en crèche et ouvre des pistes pour tenter d’en sortir.

De nombreux travaux sociologiques se sont intéressés à la contribution de l’école au processus de socialisation différenciée entre filles et garçons. L’étude de la contribution de la crèche à la socialisation différenciée ne fait pas actuellement l’objet de recherches, tout comme la féminisation du champ de la petite enfance.

La persistance de l’idéologie de la primauté maternelle dans le « bon » développement du tout-petit a un impact majeur sur les politiques sociales et familiales, sur les modalités d’accueil des jeunes enfants et de leurs parents comme sur l’assignation aux femmes (mères et professionnelles) de pourvoir, de façon quasi exclusive, aux soins et à l’éducation des bébés et des jeunes enfants. Cet article propose de mettre en évidence les stéréotypes de genre qui traversent les modes d’accueil et de garde pour jeunes enfants et sont largement véhiculés par les professionnel-le-s.

Une socialisation différenciée

Quelles valeurs sociales, quels habitus sont transmis aux jeunes enfants par les professionnel-le-s au travers des interactions, des relations, des soins et des activités mises en place dans la vie quotidienne en crèche ? Quels rôles sont montrés aux filles et aux garçons au sein de l’institution ? Ces derniers – tels qu’ils sont montrés, vécus, tels qu’ils sont implicitement et / ou explicitement préconisés – ne véhiculent-ils pas encore largement des stéréotypes ?

Si les professionnel-le-s disent ne pas faire de différences entre enfants, entre filles et garçons, l’observation, l’analyse des interactions adultes / enfants et des discours témoignent qu’à leur insu la prise en charge des filles et des garçons est différenciée en de nombreux domaines. Cela même si le jeune enfant accueilli est souvent appréhendé comme un individu asexué. Très tôt, les remarques sur les capacités enfantines sont différenciées selon le sexe des enfants en fonction d’attitudes et / ou de comportements attendus. Ainsi, au niveau de la motricité, un petit garçon « peu adroit » sur le plan moteur reçoit généralement davantage de remarques négatives qu’une petite fille pourtant au même niveau de développement moteur. Une petite fille jugée « agitée » reçoit davantage de remontrances qu’un petit garçon.

Les petites filles sont davantage sollicitées pour faire des activités « calmes » assises autour d’une table : « Aux filles on va plutôt proposer des trucs calmes, on va leur donner des poupées, de la dînette, on va leur mettre des activités manuelles [1] . » Les petits garçons sont, quant à eux, plus sollicités pour participer aux activités motrices : « Aux garçons, on propose plus des jeux, des activités où ils vont se dépenser, des jeux où ils vont pouvoir courir, ils en ont plus besoin que les filles [2] . » Comme le souligne Marie Duru-Bellat [3] : « Comme tout individu engagé dans une interaction sociale, les enseignant-e-s abordent leurs élèves avec des attentes stéréotypées ; en l’occurrence ils tendent à prévoir des succès inégaux, chez les élèves garçons et filles, dans des disciplines connotées sexuellement. »

En crèche, des attentes stéréotypées sont également présentes et les propositions d’activités peuvent être différenciées : « En général, chaque matin, on propose différentes activités selon l’âge des enfants, leurs centres d’intérêts que les professionnel-le-s ont observés. Les enfants y viennent ou pas c’est selon, donc on leur dit voilà aujourd’hui ce qu’il y a en plus des différents espaces de jeux qui sont ouverts en permanence comme les coins poupées, dînette, jeux de construction, voitures ou trains. Les enfants ils viennent selon leur envie. […] Bon souvent on les sollicite aussi. Moi c’est vrai que cela m’arrive aussi par exemple de solliciter davantage les garçons pour les trucs moteurs [4] . »

Les activités dirigées proposées ont pour objectif de participer à l’éveil et aux apprentissages premiers des jeunes enfants. Elles ont également comme but de « canaliser » l’agitation, de réguler la dynamique du groupe d’enfants, ou autrement dit de le « gérer » : « On peut prendre un enfant pour réaliser une activité parce que ce jour il embête tout le monde, il est agité. C’est vrai que cela m’arrive de solliciter davantage les garçons pour des activités motrices, pour les faire courir afin qu’ils se défoulent [5] . »

Un accueil des parents différencié ?

Les sociologues Thierry Blöss et Sophie Odena ont mis en évidence comment les institutions d’accueil pour jeunes enfants jouent un rôle important dans la perpétuation du partage inégal des pratiques parentales. Le rôle maternel étant survalorisé, les institutions font appel en permanence aux mères participant ainsi, pas forcément de manière consciente, à la reproduction de la division sexuelle des rôles parentaux. Le parent attendu est la mère. C’est avec elle que les professionnelles traitent, y compris lorsque c’est le père qui accompagne et / ou vient chercher son enfant. Lorsque seul le père fréquente la structure d’accueil, il est fréquent que les professionnelles échangent entre elles sur les possibles raisons pouvant expliquer « l’absence maternelle ».

Panique morale autour de la pédophilie

La représentation actuelle de l’enfance comme une « espèce en danger » [6] , crée un climat insécurisant et fait émerger pour bon nombre de professionnels (mais également de professionnelles comme de parents) une incertitude quant à « la bonne et donc la mauvaise distance dans les relations adultes-enfants » [7]. Le phénomène de panique morale lié à la mise en exergue de la pédophilie et à sa mise sur le devant de la scène sociale et médiatique depuis les années 1990 a une incidence sur les pratiques professionnelles.

Cette panique morale autour de la pédophilie donne lieu à la mise en place de stratégies de protection par les professionnels masculins pour mettre à distance les soupçons liés à l’exécution de certaines tâches, notamment celles de care, que requiert la prise en charge de tout-petits et vient renforcer l’idéologie de la complémentarité.

Cette idéologie justifie ainsi une répartition différenciée des tâches et des activités entre hommes et femmes en crèche : aux femmes le travail de care, aux hommes les activités ayant recours à l’autorité (représenter l’autorité, être un tiers dans la relation, socialiser l’enfant par sa confrontation à la loi et à l’altérité, encadrer une équipe, gérer un établissement, etc.) Nous avons montré [8] que dans le champ de la petite enfance se jouent des enjeux de pouvoir avec une division sociale des fonctions entre hommes et femmes asymétrique et hiérarchisée.

La féminisation massive du secteur de la petite enfance, des activités de soin et de garde des jeunes enfants s’étaie sur l’assignation sociale des femmes aux tâches requises par le travail de care : puisque celles-ci ont trait à des activités relevant communément de l’intimité familiale et des responsabilités parentales, essentiellement maternelles [9]. L’accueil de jeunes enfants demande aux professionnel-le-s d’avoir développé une capacité suffisante de « souci d’autrui » mais également de porter intérêt aux tâches d’hygiène, de soins du corps, de réconfort, etc.

Cette assignation naturalisée constitue un pilier de l’idéologie de la complémentarité entre les sexes. Les professionnels masculins se voient, explicitement ou implicitement, interdire l’effectuation, de certaines tâches (surveiller la sieste, changer une couche, etc.). Ces interdictions participent à assigner aux professionnelles tout un ensemble de tâches, généralement dévalorisées socialement. La panique morale autour de la pédophilie a pour incidence une délégation-relégation aux femmes du travail de care. Il y a donc une inégalité conjoncturelle entre le travail effectué par les femmes et celui qu’effectuent les hommes s’appuyant sur une inégalité structurelle ayant permis « la construction pour les femmes d’un domaine d’expertise qui leur soit réservé et leur garantisse une place spéciale et indispensable à la société, […] la mise en place d’un métier : la maternité » [10] ».

Comme le soupçon porte quasi uniquement sur les hommes, il s’avère donc difficile pour ces derniers d’effectuer certaines tâches doublement entachées : dévalorisées et disqualifiées culturellement et socialement et source de soupçon. La délégation-relégation, aux femmes, de certaines tâches de care qui s’ensuit est soit subie, soit volontaire.

L’idéologie de la primauté maternelle portée par les professionnelles

Si les rôles parentaux font l’objet de définitions sexuées illustrées par l’implication et l’investissement différents des pères et des mères dans les soins et l’éducation des jeunes enfants, les attitudes des professionnelles qui les prennent en charge au sein des structures d’accueil et de garde, en survalorisant le rôle maternel, renforcent la partition traditionnelle des rôles parentaux [11]. Au sein de la cellule familiale, si les femmes portent des revendications égalitaires relatives à une plus juste répartition des charges que constituent les tâches domestiques, ces dernières ne portent quasiment jamais sur la prise en charge des jeunes enfants tant elles semblent avoir intériorisé la norme de la « bonne mère » véhiculée dans la société contemporaine et intégré la primauté de leur rôle maternel sur leur investissement professionnel.

Dans les propos des éducatrices de jeunes enfants (EJE) interviewées, nous trouvons mise en avant et en valeur cette idéologie de la primauté maternelle comme celle qu’un tout jeune enfant, et a fortiori un bébé de quelques mois a avant toute chose besoin de sa mère ; d’une mère disponible, attentive à ses besoins. La crèche est alors objet de dénigrements, elle ne pourrait et ne saurait répondre aux différents besoins d’un nourrisson ou d’un tout-petit : « La crèche collective je ne pense pas que ça convienne à un bébé, la vie en collectivité c’est pas adapté à un petit, un bébé a surtout besoin d’une relation individuelle, d’attention […] [12] » ; « […] Pour moi c’était pas pensable de le confier à la crèche, bon j’aurais pu le confier à une assistante maternelle, ça oui, j’aurais pu car c’est familial, c’est plus respectueux des besoins des enfants, il y a moins d’enfants au maximum trois, donc là j’aurais pu […] [13]. ».

Incapable de répondre de façon satisfaisante aux besoins d’un bébé, la crèche constitue alors un pis-aller pour celles qui n’ont pu faire autrement : « La crèche c’est pas le mieux pour un bébé, c’est pas ce qui correspond à leurs besoins, même la meilleure des crèches avec une équipe qui réfléchit ne peut apporter comme une mère.

En même temps il en faut car il y a des parents qui ne peuvent pas faire autrement que mettre leur enfant dès deux mois en crèche, il y a des mères qui n’ont pas le choix car elles ne peuvent pas s’arrêter de travailler ou qu’elles n’ont pu le mettre chez une assistante maternelle [14] . » Un discours négatif sur l’institution « crèche » est véhiculé sans que ne soient interrogées les pratiques dont certaines devraient être amandées.

Le discours des professionnelles et le choix qu’elles effectuent pour leur(s) propre(s) enfant(s) rendent compte de la permanence de ces idéaux matricentrés, dans le cadre de la garde déléguée au sein même des lieux d’accueil pour jeunes enfants, érigés en véritables bastions de l’idéologie traditionnelle de la complémentarité des rôles parentaux, et gardiens du temple de l’idéologie de la primauté maternelle. La prégnance dans le champ de la petite enfance de l’habitus maternel participe à la reproduction, à l’insu des acteurs eux-mêmes, des rapports sociaux de sexe et au confinement des femmes dans la sphère privée. L’habitus ne reproduit pas mécaniquement des conduites identiques mais des tendances à certaines conduites étayées sur un discours « expert J. [15] ». Les professionnelles mettent en avant la fragilité des tout-petits, leurs besoins d’une relation individuelle, de la disponibilité permanente de l’adulte.

Quelles actions possibles pour une égalité entre les femmes et les hommes ?

Dans une perspective féministe, les discours des professionnelles de la petite enfance, les politiques publiques, encourageant depuis plusieurs années les familles à avoir recours à un mode de garde individuelle par le jeu d’aides financières ou de déductions fiscales devant permettre d’employer directement des personnes (qui se trouvent être quasi uniquement des femmes) afin de pourvoir à la garde de leur(s) jeune(s) enfant(s) durant leur activité professionnelle, concourent à renvoyer encore le jeune enfant à sa mère, et si ce n’est à sa mère à une femme.

L’appréhension actuelle de la séparation comme étant source de souffrance pour le tout-petit fait que celle-ci doit être évitée (les établissements d’accueil et les professionnelles s’attachent alors à tout mettre en œuvre pour éviter la souffrance) et participe à complexifier la délégation des jeunes enfants à un tiers, qui plus est au sein d’un accueil collectif.

S’il est actuellement admis de confier son jeune enfant à partir de l’âge de 10 semaines lorsque les deux parents travaillent, la matrifocalisation des conceptions des professionnel-le-s rend complexe le processus de séparation et accentue encore le sentiment de culpabilité que peuvent ressentir les mères, auxquelles le bien-être de l’enfant est sans cesse renvoyé.

De plus, elle construit les institutions d’accueil pour jeunes enfants sur un plan négatif. Comment penser positivement un mode de garde lorsque la séparation et l’absence de la mère sont pensées comme néfastes pour l’enfant ? La première mission des établissements et services d’accueil pour jeunes enfants est de permettre aux parents de concilier vie familiale et vie professionnelle. En effet, l’obtention d’un mode de garde conditionne, très souvent, la possibilité pour les deux parents d’avoir une activité professionnelle. Pour que les mères puissent s’investir dans leur activité professionnelle, elles doivent pouvoir suffisamment « oublier » leur(s) bébé(s) en étant convaincue que ces derniers sont dans une institution bénéfique pour eux au sein de laquelle ils peuvent s’épanouir et grandir en leur absence.

Penser les modes d’accueil collectif comme bénéfiques pour les enfants

Les structures d’accueil pour jeunes enfants sont appréhendées le plus souvent dans les représentations sociales, et par les professionnelles, comme un moyen nécessaire pour les couples bi-actifs, comme un service rendu aux familles pour leur permettre de concilier vie familiale et vie professionnelle.

L’accueil des jeunes enfants est donc l’objet de débats idéologiques antagonistes et les parents, notamment les mères, se trouvent soumis à des injonctions contradictoires : se rendre disponibles et se montrer attenti-f-ves à leur bébé mais en même temps socialiser le jeune enfant plus âgé en vue de son entrée à l’école maternelle.

La nécessité d’accueillir des jeunes enfants au sein des établissements et services de la petite enfance comme de l’école maternelle ne peut se réduire uniquement à permettre aux parents de concilier vie familiale et vie professionnelle, mais répond aussi à l’utilité et à la nécessité pour les jeunes enfants de tisser d’autres relations avec des pairs mais également des adultes hors de la cellule familiale.

Pour changer les représentations, il est nécessaire de modifier la formation des professionnel-le-s de la petite enfance. La formation des professionnel-le-s de la petite enfance est largement matrifocalisée. Les idéologies de la primauté maternelle, de la dyade mère / enfant et de la répartition des rôles parentaux sont toujours largement véhiculées par les centres de formation aux différents métiers de la petite enfance [16] .

Les formations prennent notamment appui sur des contenus « psy » qui ne sont pas appréhendés comme étant des constructions sociales mais comme des vérités incontournables. De même, la prise en compte de la dimension genrée du travail social est peu développée dans les formations professionnelles de la petite enfance. Une réflexion sur la féminisation du travail social en général, et du champ de la petite enfance en particulier, est inexistante.

Il s’avère pourtant nécessaire que les enseignements dispensés par les centres de formation abordent la sexuation de ce champ et la mettent en regard des analyses féministes du care afin d’interroger sa forte féminisation et l’influence de cette dernière sur les pratiques professionnelles comme sur la perpétuation des stéréotypes sociaux de sexe. Les centres de formation ont, à notre sens, un rôle important à jouer dans la déconstruction de la division sexuelle du travail social en questionnant la contribution de l’action et de l’intervention sociales à la production du genre [17]

Développer des politiques d’égalité femmes / hommes efficientes. Depuis le début des années 1980, l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes est au centre des préoccupations sociopolitiques françaises. Cependant, l’engagement de la France en faveur de l’égalité femmes / hommes apparaît être davantage un engagement de principe, de bonnes intentions que la mise en œuvre d’une réelle politique d’égalité entre les femmes et les hommes.

La portée des différents textes et recommandations émis n’ayant pas de portées contraignantes, leur portée est donc avant tout symbolique [18] , limitant ainsi les avancées et la modification des résistances au changement.

L’analyse des politiques familiales françaises rend compte que les politiques sont sexuées.

Dans le contexte économique et social existant en France depuis les années 1980, l’État providence tente de concilier ses objectifs natalistes et sa lutte contre le chômage. Actuellement, dans les discours politiques l’objectif mis en avant au sein de la politique familiale est de reconnaître la fonction parentale, de la soutenir, et de permettre l’articulation de la vie familiale avec la vie professionnelle. Cependant, il apparaît qu’il n’y a pas une réelle volonté politique, pour mettre en place un service public d’accueil de la petite enfance. Il s’agit davantage de résoudre la problématique du chômage en développant par exemple les emplois de service d’aide à la personne, dont les besoins sont importants, en permettant aux parents, mais essentiellement aux mères, de concilier vie familiale et vie professionnelle, à moindre coût.

En effet à partir des années 1980, la croissance de l’offre de places en établissements collectifs ralentit comme l’a mis en évidence Mariette Sineau [19]. Dans les faits, la mise en place des différentes prestations, telles l’APE ou la PAJE, depuis 2004, a comme revers de renvoyer les femmes ayant un emploi dans la sphère privée. Si la majorité des parents ayant recours à l’APE ou à la PAJE, sont des femmes, à 98% [20], certains hommes, certes minoritaires, désirent cesser temporairement leur activité professionnelle pour garder et s’occuper de leur(s) enfant(s).

Cependant le recours au congé parental d’éducation, à la prestation d’accueil du jeune enfant (PAJE) et au complément de libre choix d’activité, par les hommes, est entravé par son très bas taux d’indemnisation, qui ne permet pas de pallier la perte de salaire qu’implique la cessation totale ou partielle de l’activité professionnelle.

Le choix de prendre ou non un congé parental d’éducation (lorsqu’il ne dépend pas d’une assignation aux femmes et donc aux mères de pourvoir à la garde des jeunes enfants) répond à un calcul économique prenant en compte les revenus du ménage. La pertinence économique de la cessation temporaire de l’activité professionnelle de l’un ou l’autre des conjoints entrave l’implication des pères et leur investissement dans la garde à domicile de leur(s) enfant(s).

Dans une perspective d’égalité femmes / hommes, il s’avère donc nécessaire de revoir les montants des prestations familiales afin que l’arrêt de l’activité professionnelle ne se reporte pas continuellement sur les femmes.

Développer une offre publique de garde.

La nécessité de trouver un mode de garde n’est plus à démontrer en ce qui concerne la possibilité pour chaque parent, notamment pour la mère, de poursuivre une activité professionnelle. Cependant, le fait d’avoir obtenu une place dans un établissement d’accueil régulier n’apparaît pas suffisant pour permettre une réelle conciliation vie familiale et vie professionnelle, notamment pour les mères.

En effet, à l’écart entre les offres et les demandes de places en structures d’accueil collectives ou individuelles, un autre facteur limite la possibilité pour nombre de mères d’avoir une activité professionnelle à plein temps ou leur permettant d’assumer des responsabilités et donc par exemple d’occuper des postes d’encadrement : les contraintes concernant les limites horaires de l’arrivée du matin et du départ du soir imposées aux parents.

Dans les discours politiques et médiatiques, lorsque est évoquée la notion de conciliation, celle-ci vise les femmes. Les modes de garde de la petite enfance en tant que dispositifs devant permettre cette conciliation sont en permanence liés à la massification du travail des femmes à l’extérieur de la cellule familiale et à la nécessité pour les femmes de déléguer les soins et l’éducation de leur(s) jeune(s) enfant(s) durant leur activité professionnelle.

La corrélation entre d’un côté le travail des femmes et d’un autre la garde des enfants ne participe-t-elle pas à renvoyer sans cesse la responsabilité des jeunes enfants aux femmes, à qui il reviendrait de pourvoir, de façon quasi exclusive, aux soins et à l’éducation des tout-petits et lorsque celles-ci exercent une activité à trouver un mode de garde [21] ? La notion de conciliation, visant quasi exclusivement les femmes, telle que développée dans les politiques publiques semble participer à l’assignation des femmes à porter un plus grand intérêt aux enfants que les hommes, ainsi qu’à une déresponsabilisation des hommes et des pères [22] .

Le développement d’une offre de garde s’avère donc nécessaire afin de permettre aux femmes d’accéder aux mêmes types d’emplois que les hommes, notamment aux postes d’encadrement. L’analyse de la diversité des modes d’accueil et de garde, particularité française, met en évidence qu’elle ne profite pas à tous les ménages. L’utilisation du terme « libre choix » du mode de garde apparaît donc mensongère [23].

De plus, la diversité des modes de garde a un revers non négligeable, celui de limiter le développement d’une offre publique, et de renvoyer le choix du mode de garde à une question privée et à une affaire individuelle alors qu’il s’agit d’une question hautement politique, relative à un projet de société dans lequel l’égalité femmes / hommes ne constituerait plus uniquement un discours.

Contrer les revers de la crainte de la pédophilie assignant les jeunes enfants aux femmes.

Le développement d’une idéologie sécuritaire, la surmédiatisation des affaires de pédophilie et le climat actuel de suspicion généralisée au sujet des rapports entre les générations et les sexes [24] produisent une mise à distance de l’enfance, son appréhension comme potentiellement victime et conduisent les hommes à recourir à des stratégies de protection afin d’éloigner les soupçons. Ils modifient, par ailleurs, la relation des professionnel-le-s au jeune enfant et au soin du corps. Quel parent n’a pas constaté que la culotte de son enfant est sale au retour de l’école maternelle ?

Á celui qui interpelle l’enseignant-e, est répondu qu’il ne saurait être question de rester seul aux toilettes avec un enfant et encore moins de l’essuyer, par souci de son intimité. Tout geste affectueux de consolation, de soin du corps, devient alors un risque intrusif pour cette intimité dans laquelle plus personne n’a le droit d’entrer.

Les professionnels hésitent dorénavant à prendre un enfant sur leurs genoux pour les consoler, à les soigner s’il faut ôter le pantalon, à changer les couches. Il faut alors se prévenir : faire les soins ou changer les couches sous le regard et en présence d’autres collègues, ne pas se trouver seul en présence d’un enfant, éviter une trop grande proximité corporelle, les contacts, reléguer aux femmes les soins, etc.

Les professionnels hommes sont davantage enclins à mettre en œuvre ces stratégies. Les différentes mises en garde, adressées essentiellement aux hommes, confortant, comme l’analyse Jean-Paul Filiod [25], l’idée « que la compétence professionnelle à ce niveau "préscolaire" implique une distance au corps différente chez les hommes et chez les femmes : l’attouchement, interprété comme manifestation pédophile d’un côté, l’est comme manifestation maternelle de l’autre ».

Le recours permanent aux statistiques mettant en évidence que certaines formes d’abus sont essentiellement liées à la masculinité et le déni que des femmes puissent, elles aussi, abuser des enfants, concourt à renvoyer aux femmes la charge de pourvoir aux soins des tout-petits en institutions, puisque le risque viendrait des hommes, donnant naissance à l’attribution, « biologisante », de qualités, pour les femmes, compatibles avec la prise en charge de jeunes enfants, et attribuant aux hommes, de manière tout aussi « biologisante », des aptitudes « naturelles » à l’abus.

Il convient afin que le risque d’abus ne légitime pas l’assignation perpétuelle aux femmes des jeunes enfants, de penser l’abus comme pouvant être le fait d’hommes et de femmes. La crainte par les institutions de certaines exactions commises sur des enfants, notamment des abus sexuel, pousse à exclure les besoins affectifs des enfants au quotidien et entrave les professionnels dans la possibilité d’inventer avec les tout-petits d’autres possibles. Il apparaît, actuellement, plus facile pour les hommes de demeurer figé dans des modèles stéréotypés à défaut de pouvoir inventer d’autres possibles et d’autres pratiques tant ils se voient eux-mêmes soupçonnés des conduites les plus déviantes.

Pour conclure, si les évolutions s’étant produites au cours des trois dernières décennies sont très importantes tant en ce qui concerne les droits des femmes, leur accession au monde du travail, les rapports homme/ femme, des inégalités nombreuses perdurent comme persistent les assignations à des rôles sexués, notamment en matière de relations avec les jeunes enfants.

L’implication des pères est toujours moindre en quantité que celles des mères, et très souvent porte sur les aspects les plus attrayants de la garde des enfants. De même, les mères assument également la majorité des tâches domestiques. L’accomplissement de ces dernières est encore accru lorsque les mères ont arrêté leur activité professionnelle pour s’occuper de leur(s) enfant(s), par exemple dans le cadre d’un congé parental, puisque apparaît une corrélation pour les mères et les pères entre le fait d’être au foyer pour s’occuper des enfants en bas âge et le report sur les mères de la quasi-totalité des tâches domestiques.

Il y aurait alors une relation étroite entre la garde des enfants et l’accomplissement des tâches ménagères par les mères. Les stéréotypes sociaux et culturels ont donc toujours un rôle important. Ils entretiennent des sentiments de culpabilité des mères à poursuivre leur activité professionnelle, et à déléguer leur(s) enfant(s) à un tiers, crèche, assistant-e maternel-le ou autrement dit le sentiment de « léser » leur enfant en ne subordonnant pas leur activité professionnelle à leur vie familiale. Ils entretiennent également chez les mères le sentiment de mener de front plusieurs activités sans s’investir pleinement et avec satisfaction dans chacune d’entre elles mais également des sentiments de difficultés, d’inconfort et d’insécurité chez les mères et les pères comme chez les professionnel-le-s lorsque les unes et les autres développent de nouveaux comportements et attitudes ou assument des rôles traditionnellement et culturellement assignés à l’autre sexe.

La garde des jeunes enfants constitue donc un enjeu de société concernant tant l’égalité entre les femmes et les hommes que la possibilité de modifier les rôles assignés socialement à chaque sexe.

Source : Observatoire des inégalités

[1] Entretien avec une éducatrice de jeunes enfants, crèche. Les extraits d’entretien sont extraits de notre recherche de thèse sous la direction de Laurence Gavarini

[2] Ibid

[3] M. DURU-BELLAT, L’École des filles, Paris, L’Harmattan, 1990

[4] Éducateur de jeunes enfants, crèche

[5] Éducatrice de jeunes enfants, crèche

[6] L. GAVARINI, F. PETITOT, La fabrique de l’enfant maltraité. Un nouveau regard sur l’enfant et la famille, Ramonville Saint-Agne, Érès, 1998

[7] L. GAVARINI, La passion de l’enfant. Filiation, procréation et éducation à l’aube du XXIe siècle, Paris, Denoël, 2001

[8] N. MURCIER, « Le loup dans la bergerie. Prime éducation et rapports sociaux de sexe », Recherches et Prévisions, n° 80, juin 2005, p.67 à 75

[9] F. BLOCH, M. BUISSON, La garde des enfants. Une histoire de femmes, Paris, L’Harmattan, 1998

[10] Ch. DELPHY, L’ennemi principal, tome 2, « Penser le genre », Paris, Syllepse, 2001

[11] T. BLÖSS, S. ODENA, 2005, op. cit

[12] Éducatrice

[13] Mère, EJE

[14] Ibid

[15] FAGNANI, Un travail et des enfants. Petits arbitrages et grands dilemmes, Paris, Bayard, 2000

[16] N. MURCIER, « Petite enfance et rapports sociaux de sexe : la formation des professionnel-le-s de la petite enfance, idéologies et représentations sociales », in Y. GUICHARD-CLAUDIC, D. KERGOAT et A. VILBROD, (dir.), L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin et réciproquement, AFS, à paraître, 2007

[17] Voir notamment M. BESSIN, « Le travail social est-il féminin ? », in J. ION (dir.), Le travail social en débat[s], Paris, La Découverte, 2005, p. 152 à 169 et « Envisager la mixité dans le travail social », Chantiers politiques, n° 3, second semestre 2005, p. 79 à 89

[18] A. MAZUR, « La France est-elle toujours le pays des réformes symboliques ? », Travail, Genre et Sociétés, n° 12, novembre 2004, p. 173 à 181

[19] J. JENSON, M. SINEAU (dir.), Qui doit garder le jeune enfant ? Modes d’accueil et travail des mères dans l’Europe en crises, Paris, LGDJ 1998

[20] D. BOYER, S. RENOUARD, « Les hommes bénéficiaires de l’APE, Quels arbitrages au sein des couples ? », Dossiers d’études, n° 57, juin 2004

[21] T. BLÖSS et S. ODENA, 2005, op. cit. ; J. FAGNANI, 2000

[22] Ch. CASTELAIN MEUNIER, La place des hommes et les métamorphoses de la famille, Paris, PUF, 2002

[23] J. FAGNANI, 2000, op. cit

[24] L. GAVARINI, 2001, op. cit

[25] J.-P. FILIOD, « Des hommes parmi les femmes : être et devenir professeur des écoles », in A. HOUEL et M. ZANCARINI-FOURNEL (dir.), École et mixités, Lyon, PUF, 2001

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