La victoire emblématique des ouvrières d’Yves Rocher au Burkina Faso

Grain de Sable n° 543

7 mars 2006

Ce texte est extrait d’un numéro spécial de Grain de sable (bulletin d’ATTAC France) "8 MARS : JOURNEE INTERNATIONALE
DU DROIT DES FEMMES". Il touche tout particulièrement à la victoire emblematique des ouvrières d’Yves Rocher.

Aujourd’hui, la journée internationale des femmes est célébrée dans le monde entier le 8 Mars. L’idée de choisir le 8 mars, date anniversaire de la grève des ouvrières du textile de 1857 à New-York revient à Clara Zetkin, grande figure du féminisme et du socialisme très en avance sur son temps. Elle voulait rendre visible le rôle important joué par les femmes dans les luttes sociales : elle fait adopter cette proposition par l’Internationale des femmes socialistes en Août 1910, puis par le congrès de la IIème Internationale qui l’adopte. D’où le symbole de cette date, qui rattache les luttes des femmes à l’histoire d’un grand courant international qui a organisé le monde du travail.

Mettre en lumière, aujourd’hui 8 Mars 2006, la portée symbolique de la lutte récente des « Gaciliennes », les ouvrières Burkinabés d’Yves Rocher procède du même esprit. Car aujourd’hui, la surexploitation des femmes des pays du Sud par les entreprises du Nord est un élément clé de la mondialisation néolibérale. Même si ce n’est pas toujours bien perçu par les analystes, il s’agit d’une donnée structurelle de la mondialisation actuelle.

Quand à la mi-janvier, la nouvelle de leur victoire est arrivée, nous avons eu du mal à y croire, tant la lutte paraissait inégale. Dans un des pays les plus pauvres du monde, où 45% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, 133 ouvrières d’ une filiale d’Yves Rocher, la Gacilienne, venaient de faire plier le leader mondial de la cosmétologie d’origine végétale. Yves Rocher a cédé devant le courage et de la détermination des Gaciliennes,mais aussi grâce à la campagne de solidarité animée par la Coordination des groupes de femmes Egalité et à laquelle les militantes d’Attac se sont très vite associées.

La lutte :
Présent dans 88 pays, le groupe Yves Rocher totalise un chiffre d’affaires de 2 milliards d’euros. Son slogan publicitaire : « Un groupe et des marques unies par une même passion : rendre le quotidien de la femme plus agréable ». Une réclame peu appréciée par les 133 ouvrières de La Gacilienne qui depuis neuf ans, dans des conditions scandaleuses, fabriquaient des sachets de plastique et des rouleaux de tombola qu’Yves Rocher distribue à ses clientes. Dans un entrepôt mal éclairé, mal ventilé, les femmes sont serrées sur des bancs. Les "bavardages" sont interdits sous peine de suppression d’une demi-journée de salaire. Un retard de quelques minutes occasionne une mise à pied allant de sept à dix jours. A ces pratiques d’un autre temps s’ajoutent l’absence de congés maternité, la non prise en compte des heures d’allaitement dans le paiement des salaires, les horaires à rallonge et des cadences intenables. Les périodes de production intenses sont suivies de longues semaines de chômage technique, impayées. Du coup, la rémunération moyenne des femmes n’excède pas 15 € par mois, soit un tiers du salaire minimum légal au Burkina Faso. Rapidement, la majorité des ouvrières se rassemblent pour que l’on respecte d’abord leur dignité de femmes, adhérent à la CGT-B, le principal syndicat du pays, et sont soutenues par l’association populaire de femmes Kebayna.
Alors qu’elles demandent le simple respect du code du travail, le 1er août 2005, Yves Rocher ferme l’usine sans explication ni préavis. Les 133 ouvrières se retrouvent sans rémunération ni moyen de subsistance… Pendant quatre mois, les ex-employées vont se battre pour obtenir le versement d’indemnités décentes. Mais le groupe Yves Rocher refuse d’ouvrir une vraie négociation, pariant sur l’essoufflement du mouvement.

La campagne de solidarité
Pendant ce temps, en France, la solidarité s’organise à l’initiative du groupe "coordination de femmes pour l’égalité". Une campagne de signatures organisée devant les magasins d’Yves Rocher auprès de ses clientes recueille 7000 signatures. Plusieurs medias relaient l’information. La pétition reçoit le soutien d’une cinquantaine d’associations féministes, de sections syndicales et d’associations de solidarité Nord -Sud et des milliers de cartes postales, sont envoyées, individuellement à Y. Rocher.
À quelques jours de l’ouverture du FSM de Bamako, que les ouvrières avaient décidé d’utiliser comme tribune, Yves Rocher ouvre de vraies négociations : le succès de la campagne mettait en danger son image de marque. L’accord signé équivaut au plan matériel, à environ 30 mois de salaire, un « résultat inédit » comme le souligne le communiqué de la CGT-B.
Dans cette victoire de David contre Goliath, il faut analyser ce qui s’est joué.
Au Burkina Faso, depuis l’assassinat en 1998 de Norbert Zhongo, un puissant mouvement populaire s’est mis en mouvement pour obtenir le châtiment des meurtriers. Le syndicat CGT-B y a joué un rôle important. et des droits démocratiques ont été obtenus, ce qui offre un contexte moins défavorables aux luttes. Les ouvrières d’Yves Rocher R se sont syndiquées et elles ont trouvé dans l’association KEBAYNA un soutien vital : après leur licenciement, cette association populaire de femmes leur a permis de rester unies, de tenir au quotidien. Cette convergence a été déterminante.
Il faut aussi souligner l’originalité de la campagne de solidarité organisée en. France. Partie de la base, cette campagne a été pour la première fois l’occasion d’une action commune de féministes et de sections syndicales, jusqu’alors impliquées dans un militantisme essentiellement local. Dans plusieurs régions, les militantes féministes d’Attac ont joué un rôle déterminant.
La plupart de ceux et de celles qui ont initié la campagne avaient déjà travaillé ensemble, notamment au printemps 2005, dans la campagne du NON au TCE. La dynamique unitaire qui avait permis la victoire du 29 mai n’était pas morte et une forme originale de solidarité internationale s’organisait et devait PAYER .
La victoire des Gaciliennes a donc une portée considérable. Pour la première fois dans une lutte du Sud, des féministes et des syndicalistes du Nord se sont unis pour organiser la solidarité. On peut citer comme précédents les campagnes de soutien aux ouvrières des maquiladoras du Mexique et contre la surexploitation dans les usines NIKE, mais ces campagnes étaient menées séparément par des féministes ou des organisations humanitaires. Tout le monde sort renforcé de cette victoire. A Ouagadougou, elle a eu un impact considérable. En France, elle nous a encore une fois montré que c’est dans l’unité, concrètement, que l’on gagne... Les féministes ont appris à travailler avec d’autres mouvements impliquées dans cette campagne. L’image des syndicalistes qui, au siège d’Yves Rocher en Bretagne, se sont mis en avant, est sortie renforcée : un atout important pour les luttes qu’ils mèneront ici, demain, contre le même patron.

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Vive les Gaciliennes et vive la solidarité internationale !!

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