Le pouvoir politique de l’amitié

On évalue rarement la puissance de l’amitié en terme de valeur politique. Pourtant, au-delà de la nature personnelle du lien amical, il ne faudrait jamais sous-estimer le fait que l’amitié constitue une immense force de désagrégation des structures patriarcales.
Photo : Jocelyne Gendrin

Résumé

Y a-t-il toujours, en 2007, un déficit d’amitié entre les femmes, une déperdition d’amour de soi, de confiance, qui nous empêche de nous reconnaître comme essentielles les unes aux autres et de faire de cette co-naissance une force politique subversive ? On évalue rarement la puissance de l’amitié en terme de valeur politique. Pourtant, au-delà de la nature personnelle du lien amical, il ne faudrait jamais sous-estimer le fait que l’amitié constitue une immense force de désagrégation des structures patriarcales. À l’aide d’exemples, cet article montre comment l’amitié met fin au stéréotype ancestral sur la rivalité innée des femmes entre elles, tout en leur permettant de reconnaître leur fondamentale communauté d’intérêts et d’être solidaires les unes des autres, tant dans la vie privée que dans le domaine politique.

Ci-dessous les premières pages de cet article d’Élaine Audet paru dans le numéro 11 de la revue multilingue, multidisciplinaire et internationale Labrys. On pourra lire la suite sur ce site féministe dont le comité de rédaction se situe à Brasilia, Montréal et Paris.

Il y a sept ans paraissait Le Cœur pensant/Courtepointe de l’amitié entre femmes (1). Une spéléologie de l’amitié dont j’ai vécu la fin comme un véritable deuil après avoir côtoyé et aimé, durant toutes ces années de recherche, tant de femmes inspirantes. Aujourd’hui, la conquête du pouvoir politique par les femmes semble vouloir se concrétiser dans plusieurs pays leur permettant enfin de mettre en œuvre leur propre vision du monde comme l’ont fait les hommes depuis toujours. Faut-il conclure à la disparition des préjugés et des vieux réflexes d’exclusion envers les femmes et leurs relations d’amitié et de solidarité ?

En France, lors de la récente élection présidentielle, 26% de femmes ont voté pour Ségolène Royal contre 32% pour Nicolas Sarkozy. Une majorité d’électrices ne faisaient pas confiance à Royal qui serait dévorée par l’ambition, trop féminine, trop rigide ou trop souriante, pas assez féministe. Elle n’a eu droit ni à l’erreur ni au lapsus, elle devait être parfaite. En bout de ligne, beaucoup de femmes ont préféré encore confier leur destin à un homme de droite, néolibéral et pour le moins autoritaire, même si la candidate socialiste se réclamait du féminisme et possédait à l’évidence toutes les compétences pour exercer le pouvoir.

On peut aussi se demander si, de son côté, Ségolène Royal a suffisamment recherché l’appui des femmes. Peut-être aurait-elle pu mettre davantage de l’avant les articles de son programme qui concernaient ses engagements en faveur de meilleures conditions de vie pour les femmes et les jeunes, contre le viol, la violence conjugale, la prostitution, l’exclusion et la pauvreté. « Le projet de représenter et d’être représentées en tant que femmes » est loin de faire consensus, selon la chercheuse Manon Tremblay qui a dirigé une vaste recherche sur la représentation politique des femmes couvrant 37 pays répartis sur les cinq continents. Face à celles qui croient nécessaires d’être présentes là où se prennent les décisions, d’autres pensent que les femmes ne forment pas un groupe monolithique et que la logique d’intérêt et de confrontation qui anime la sphère politique est étrangère à leur socialisation orientée vers la sollicitude et l’harmonie. Pour ces dernières, « la politique changerait les femmes bien avant que celles-ci ne parviennent à changer celle-ci » (2).

Y a-t-il toujours, en 2007, un déficit d’amitié entre les femmes, une déperdition d’amour de soi, de confiance, qui nous empêche de nous reconnaître comme essentielles les unes aux autres et de faire de cette co-naissance une force politique subversive ? On évalue rarement la puissance de l’amitié en terme de valeur politique. L’amitié permet pourtant aux femmes de reconnaître leur fondamentale communauté d’intérêts, d’être solidaires les unes des autres et de diminuer l’emprise des valeurs patriarcales sur leur vie.

L’expérience montre qu’il ne suffit pas aux femmes d’entrer massivement sur le marché du travail ou en politique pour mettre fin à la discrimination sexuelle. Il leur faut plutôt la dénoncer et la combattre au sein de toutes les institutions. Face à ce défi, l’amitié entre elles aide à créer un espace identitaire fondamental qui peut devenir le tremplin de leur liberté à toutes. Leur libération passe par la transformation quotidienne des liens qu’elles entretiennent entre elles avant qu’elles puissent réussir collectivement à vaincre leur oppression sociopolitique.

Les recherches ne font que commencer sur l’amitié entre femmes et sur le rôle qu’elle joue dans la transformation de leurs conditions de vie. Quelles sont les conséquences des récentes mutations sociales sur les relations qu’elles entretiennent entre elles ? Certaines chercheuses, notamment Pat O’Connor (3), arrivent à la conclusion que l’amitié entre femmes est d’abord une réalité sociale qu’on doit analyser dans le contexte des structures de classe responsables de la dépendance économique, politique, juridique et personnelle des femmes envers les hommes. Dans une telle optique, les confidences et les conversations entre femmes refléteraient leur position dans la société et mériteraient de faire l’objet d’analyses plus poussées.

Les relations avec les hommes constituant toujours le principal centre d’intérêt de la plupart des femmes, il faudrait se demander jusqu’à quel point leurs amitiés peuvent être libératrices tant qu’elles ne consistent qu’à ventiler, par l’humour et par la tendresse, les effets débilitants des rapports sexuels de domination. L’entrée des femmes sur le marché du travail a affecté profondément la façon dont elles vivent l’amitié. Cette mutation sociale rend petit à petit leur vie semblable à celle des hommes, sans pour autant qu’elles abandonnent les rôles dévolus aux membres de leur sexe. Ainsi, aujourd’hui, la poursuite d’une carrière rend plus complexe l’amitié entre femmes. Elles ont moins de temps à y consacrer et leurs conditions de travail différentes créent souvent un fossé entre elles. Beaucoup de femmes éprouvent envie, ressentiment et colère envers leurs amies à la suite des inégalités que cette mutation de leur rôle social crée soudain entre elles (4). Dans le monde du chacune pour soi, les vieux systèmes d’entraide disparaissent parfois tragiquement, et le seul fait d’avoir du succès peut couper une femme de ses amies, celles-ci se sentant abandonnées ou même trahies.

Des études récentes montrent que la principale cause de rupture entre amies n’est plus la rivalité au sujet d’un homme, mais l’évolution divergente de leurs intérêts et de leurs conditions de vie. Les femmes remplacent petit à petit le modèle de fusion mère-fille, dans lequel l’une donne et l’autre reçoit, par la quête réciproque d’indépendance et de relations égalitaires. Aujourd’hui, plusieurs femmes osent exprimer les sentiments agressifs qu’elles éprouvent les unes envers les autres et réussissent ainsi à éliminer les effets destructeurs du non-dit.

De façon générale, les amies ont eu, à ce jour, plus de facilité à supporter leurs faiblesses respectives qu’à s’aider à développer leurs points forts pour transformer en critique sociale leurs peines personnelles et leur manque d’estime de soi. Il s’agit de plus en plus pour les femmes de trouver une nouvelle synthèse, une nouvelle façon d’être authentiques en étant complices et aimantes autant qu’autonomes et structurées. De reconnaître qu’elles n’ont pas à être semblables pour s’aimer, mais libres et aimantes indissociablement.

Fières d’être de la lignée des femmes ou d’avoir pris leur place au sein des bastions masculins, les femmes ont prouvé qu’elles peuvent vivre l’amitié aussi authentiquement et intensément que les hommes. Elles n’éprouvent malheureusement pas toutes le même degré de responsabilité et de solidarité envers l’ensemble de leurs semblables. Celles qui accèdent au pouvoir et à la renommée adoptent souvent les valeurs masculines et perpétuent les divisions entre les femmes et les différents rapports de force dans la société. Elles se contentent de tirer leur épingle du jeu.

Au plan politique, l’aliénation joue pour les femmes le même rôle que pour les membres des classes opprimées ou des pays colonisés, les poussant à se haïr entre elles et à révérer leur oppresseur. Depuis leur plus tendre enfance, on a encouragé les femmes à se méfier les unes des autres. Les traces historiques de leurs amitiés ayant été détruites, chaque génération de femmes est contrainte de toujours recommencer à zéro. La plus grande réussite du patriarcat est, sans contredit, d’avoir convaincu les femmes qu’elles étaient par nature rivales et ennemies, donc, incapables d’être amies, solidaires et de changer collectivement leur destin.

Le pouvoir patriarcal ne pardonne pas à celles qui ont décidé d’être indépendantes, de choisir leur devenir et de réaliser pleinement leur potentiel créateur. Elles ont résisté à la violence, à la dérision, à l’exclusion, à tous ceux qui voulaient les soumettre et elles ont apporté une contribution importante à cette chaîne infrangible d’amitié et de solidarité entre femmes qui traverse les siècles. Plusieurs savent désormais que les femmes ont été exclues de l’histoire simplement parce que les hommes ont jugé insignifiante toute autre expérience que la leur.

Dans un des livres les plus importants consacrés à l’amitié entre femmes, A Passion for Friends, Janice G. Raymond rappelle que, dans la Grèce antique, la tradition masculine de l’amitié était indissociable de la politique, de l’art et de la philosophie dont elle constituait à la fois la base et l’aboutissement (5). De nos jours, plusieurs femmes politiques, en voulant défendre leurs propres priorités, mettent au centre de leurs préoccupations le sort des femmes et recherchent leur appui. Pour Raymond, être féministe ne consiste pas seulement à lutter contre la domination masculine et la violence qu’elle engendre, mais en la capacité de s’aimer soi-même et d’établir des liens profonds et durables avec d’autres femmes.

Lire la suite sur le site de Labrys.

Source http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2689

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