Le racisme est-il démantelé ou se perpétue-t-il au Brésil ?

Selon ce reportage d’AWID, des groupes de femmes appartenant au movimiento negro du Brésil expriment leur déception vis-à-vis du Statut de l’égalité raciale qui vient d’être adopté dans le pays. Jurema Werneck, membre de Criola – une ONG de femmes noires qui s’oppose au racisme, au sexisme et à l’homophobie, nous explique les raisons de ce mécontentement.

Par Masum Momaya et Diana Aguiar

Le 20 juillet 2010, le Président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, a signé le Statut de l’égalité raciale, législation destinée à combattre la discrimination raciale au Brésil.

Selon l’Institut brésilien de géographie et de statistique, 50,6% de la population brésilienne se définit comme « non-blanc », c’est-à-dire comme « noir », « brun », « jaune » ou « autochtone ». Les membres de la population non blanche connaissent de multiples formes de discrimination. Par exemple, ils sont souvent moins bien rémunérés que leurs homologues blancs pour un même emploi et les mêmes qualifications. De même, les Brésiliens non blancs reçoivent des soins de santé d’une qualité inférieure et sont nettement sous-représentés dans la sphère politique. La race et la classe sont étroitement liées au Brésil : deux tiers des pauvres du Brésil sont noirs.

Dans le Statut, les termes « race » et « racisme » ont été remplacés par « différences ethniques et discrimination » après que des sénateurs de droite aient estimé qu’il n’y a qu’une seule « race humaine ». Certaines dispositions du Statut ont également été éliminées du texte avant sa version finale, notamment en ce qui concerne les quotas raciaux dans l’accès aux universités et dans les partis politiques, et les abattements fiscaux pour les entreprises comprenant au moins 20% de travailleurs entrant dans la catégorie des « noirs ». En outre, toutes les parties du texte relatives aux racines historiques du racisme, au besoin de dédommagements pour cause d’esclavage et à l’identification du commerce d’esclaves comme crime contre l’humanité ont été exclues du débat.

Jurema Werneck de Criola nous donne son opinion.
AWID : Quels sont les principaux problèmes et défis auxquels sont confrontées les femmes noires au Brésil ?
Jurema Werneck : Le principal problème est que le racisme est profondément enraciné dans le système social et politique du pays. En d’autres termes, le Brésil est, en tant que nation, organisé autour de la nécessité de garantir les privilèges économiques, politiques et symboliques de la population blanche, en particulier des hommes. Dans ce contexte, les noirs, les autochtones et les gitans sont considérés comme inférieurs. C’est pourquoi nous nous heurtons à des défis immenses à tous les niveaux : de la microéconomie, des relations quotidiennes et des besoins de subsistance à la confrontation idéologique, en modifiant la perception qu’a le pays de lui-même. Les discussions politiques impliquant la société civile et les institutions se situent entre ces deux extrêmes.
AWID : Comment peut-on résumer le contenu du Statut de l’égalité raciale ?
Jurema Werneck : Le Statut était censé renforcer les dispositions constitutionnelles en dénonçant le racisme et en réaffirmant la nécessité de mettre en place des mécanismes juridiques et institutionnels pour venir à bout de ce phénomène ; ceci est loin d’être le cas. Au vu de la lenteur de la procédure et du manque de volonté gouvernementale, il pourrait même se traduire par un recul dans les conquêtes (avancées) obtenues durant ces dix dernières années.
AWID : Quels sont les principaux problèmes de ce Statut ?
Jurema Werneck : Je vois un problème majeur : la suppression de toute mention directe du racisme et de la lutte contre le racisme, le fait de revenir sur des conquêtes passées et la reconnaissance de l’approche appliquée par l’État dans ce domaine « édulcorent » la notion même de racisme et de ses effets. Le Statut semble donner à notre pays, aux autorités gouvernementales, à l’État brésilien, la possibilité d’éviter de réparer les terribles dommages causés par le racisme depuis des siècles. Il nous donne la possibilité d’affirmer que nous pouvons vivre avec le racisme et accepter que des enfants, des femmes et des hommes, quels que soient leur âge, leur génération et leur situation physique et mentale, restent soumis à un tel niveau de violence. C’est comme s’il n’y avait aucune option aux problèmes politiques, moraux et éthiques que connaissent tous ceux qui sont exclus des privilèges raciaux. C’est assez infect, n’est-ce pas ?
AWID : Quelle est la principale pierre d’achoppement pour que le gouvernement reconnaisse le racisme et l’histoire de la discrimination raciale ?
Jurema Werneck : La principale difficulté est la mise en place de mécanismes, au sein des structures de l’état, susceptibles de promouvoir, de préparer et de soutenir les changements structurels requis par la société, de façon à mettre fin à l’appropriation de la richesse du pays, et de l’état, par la population blanche, et ainsi permettre que cette richesse profite à tous.
AWID : Le Statut envoie-t-il un message symbolique à propos du climat politique et des rapports raciaux au Brésil ?
Jurema Werneck : Pas du tout. Je pense, au contraire, qu’il rend compte d’un regroupement des élites, d’un retour sur plusieurs conquêtes, notamment sur l’engagement du Brésil dans la lutte contre le racisme. D’une manière plus générale, la société a beaucoup plus évolué que ce qu’elle ne le prétend ici.
AWID : Y a-t-il, dans le Statut, des dispositions qui vous semblent favorables aux femmes noires ? Ce Statut marque-t-il quand même une avancée ?
Jurema Werneck : Ceux qui regardent la situation depuis l’extérieur pourraient penser que ce Statut est, après tout, une loi visant à établir un certain leadership avec la population noire et qu’il reconnaît le combat du mouvement noir, ainsi que son influence sur les institutions. Mais le Statut est générique, c’est-à-dire qu’il n’assure en aucune façon que les problèmes structurels soient abordés. En plus, aucune mention n’est faite de projets concrets (dont beaucoup avaient déjà été élaborés et dont certains sont en cours), ce qui ouvre la porte à l’inertie et à l’inaction.
AWID : Quel sera, selon vous, l’impact du Statut sur la lutte contre le racisme au Brésil ?
Jurema Werneck : Je l’ignore. Nous évaluons en ce moment son impact et la façon de résoudre les problèmes causés par le Statut lui-même. Peut-être sera-t-il une réaffirmation de ce que nous dénonçons depuis longtemps, à savoir que, quelles que soient les autorités au pouvoir, nous ne pouvons pas baisser la garde et devons poursuivre notre combat. Nous sommes encore dans la phase de dénonciation de ses effets nocifs et d’intensification de nos campagnes.
AWID : Quelle sera, selon vous, l’importance du Statut lors des prochaines élections présidentielles du Brésil, en octobre de cette année ?
Jurema Werneck : J’espère qu’il en aura une et qu’au moment de voter, les gens tiendront compte de la lutte contre le racisme. Toutefois, le thème n’a même pas été mentionné dans les campagnes électorales (ce qui illustre bien l’effet nocif du Statut).
Cet article a été traduit de l’anglais par Monique Zachary.

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Source : AWID

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