Les Philippines au chevet du monde

Usine à produire des infirmières pour l’exportation vers l’Occident vieillissant, le Manila Doctors’College (MDC) est l’un des rouages parfaitement huilés de ce mécanisme. "99,9 %" des diplômés du MDC partent exercer leurs talents ailleurs, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient, en Europe. Signe infaillible de l’attrait de la filière, la proportion d’élèves masculins est passée de 10 à 30% en quelques années.

par Sylvie Kauffmann
LE MONDE | 18.02.08

Le docteur Joseph Aricheta avait fait le calcul, et il était assez simple. Avec vingt ans d’expérience, il gagnait 20 000 pesos philippins (320 euros) par mois comme médecin à Manille, et il lui en fallait 30 000 pour nourrir ses trois enfants et vivre décemment. Même avec les quelques bijoux d’artisanat que sa femme vendait çà et là, il n’y arrivait pas. Alors, à 45 ans, il a repris ses études. Tous les week-ends pendant deux ans, il a suivi une formation d’infirmier dans un institut privé, grâce à une "bourse" offerte par sa tante d’Amérique. Car un diplôme d’infirmier, aux Philippines, c’est un passeport pour les Etats-Unis.

Au bout du compte, le docteur Aricheta n’est pas parti. Un jour, il a participé à une table ronde au Manila Doctors’College, grande école d’infirmières privée de Manille, et la directrice lui a offert un poste de professeur, au salaire qui lui convenait. Depuis, il est heureux : il fait un métier qu’il aime, l’enseignement, et il vit dans son pays, en famille. Dans sa classe, au-dessus de son nom, il a ajouté : "Proudly Filipino" ("Fier d’être philippin"). "Maintenant, c’est au tour de mes enfants de partir", dit-il. Ça ne devrait pas tarder : sa fille de 20 ans fait des études... d’infirmière.

Le médecin-infirmier n’est pas du genre à tourner autour du pot : c’est un homme qui a dû prendre des décisions, pas forcément de gaîté de coeur, et qui les assume. "Ici, résume-t-il, si vous voulez gagner de l’argent, vous devenez infirmier. Si vous voulez servir votre pays, vous devenez médecin." Les Philippins adorent leur pays, mais ils ont aussi besoin de vivre. Alors, ils s’exportent, en masse. Au moins 8 millions de Philippins, soit 10 % de la population, sont expatriés, et renvoient chez eux 14,5 milliards de dollars US par an (10 % du PIB).

Usine à produire des infirmières pour l’exportation vers l’Occident vieillissant, le Manila Doctors’College (MDC) est l’un des rouages parfaitement huilés de ce mécanisme. Dans ce splendide bâtiment ocre et crème, de la taille d’une petite université, 4 135 jeunes gens et jeunes filles en tenue blanche impeccable étudient furieusement, avec une idée dans la tête : partir. La plupart d’entre eux font financer leur scolarité, d’un coût total d’un demi-million de pesos sur quatre ans (8 300 euros), par un membre de la famille déjà à l’étranger. Au bout de quatre ans, "99,9 %" des diplômés du MDC partent exercer leurs talents ailleurs, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient, en Europe, avance fièrement la directrice des études. Signe infaillible de l’attrait de la filière, la proportion d’élèves masculins est passée de 10 à 30% en quelques années.

Lunettes sur le nez, tailleur bleu vif, Maria Esguerra, la directrice administrative, mène sa barque d’une main ferme. Elle aussi voyage, mais pour nouer des partenariats avec des recruteurs. Le principal partenaire du Manila Doctors’College est une grosse société de services hospitaliers américaine, Hospital Care Corporation of America (HCCA), basée dans le Tennessee. C’est d’ailleurs sur la suggestion de HCCA que le collège philippin a créé, en 2004, une section d’aides-soignantes en gérontologie. La formation se fait en six mois - la demande est pressante - et passe par des travaux pratiques dans un appartement témoin, reproduction identique, jusqu’au lave-vaisselle Kenmore, du logement du retraité moyen de Phoenix, Arizona. Maria Esguerra est aussi allée voir des maisons de retraite en Australie ("Ils manquent beaucoup d’infirmières, là-bas", a-t-elle constaté) et a été invitée par les autorités chinoises, à Pékin et à Nankin. "Vous savez, confie-t-elle sur le ton de celle qui va lâcher une bombe diplomatique, je n’ai rien contre eux, mais en matière de formation d’infirmières, ils ont dix ans de retard !" Les Chinois ne doivent pas être loin de penser la même chose, puisqu’ils ont demandé au MDC de prendre en charge une partie de leurs besoins en formation, dès "qu’ils seront prêts au niveau linguistique". Car en quittant le pays en 1991, les Américains ont laissé aux Philippins, à défaut de bons souvenirs, un héritage précieux : l’anglais. Pour l’exportation de main-d’oeuvre, c’est un atout essentiel, comme pour les centres d’appel, de plus en plus nombreux à s’ouvrir aux Philippines, désormais moins chères que l’Inde. L’autre atout, c’est le tempérament philippin, généreux, familial - bien adapté au secteur de la santé. "Vous autres, vous travaillez avec le sourire" : c’est ce qu’ont dit les Australiens à Mme Esguerra.

Qui, alors, va soigner les Philippins ? Les saints et ceux qui n’ont pas réussi à partir. Maria Esguerra a "un rêve" : au lieu d’envoyer ses infirmières à travers le monde, elle voudrait accueillir les retraités d’Europe et d’Amérique ici, aux Philippines, "un peu comme des oiseaux d’hiver". Les riches de l’Asie, eux, ont compris. Japonais et Coréens ouvrent déjà des villages de seniors aux Philippines.

Post-scriptum.
Les organisateurs des JO de Pékin recrutent 380 femmes pour les remises de médailles. Voici les canons officiels de la beauté : outre l’âge (18 à 24 ans) et la taille (1,68 à 1,78 m), la distance du front à la base du nez, celle du haut au bas du nez et celle du nez au menton doivent être égales. La longueur des yeux doit être égale à 3/10 de la longueur du visage. Le teint doit être rose et brillant, la peau élastique, le corps bien en chair mais pas gros, les cuisses fermes mais douces, les mollets hauts et légèrement saillants, les épaules droites, pleines et symétriques...

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