Les différents temps de vie : seules les femmes doivent concilier ?

A l’occasion d’une rencontre organisée à Marseille, en juin 2005, la question de la division sexuée du travail entre hommes et femmes a été abordée comme source fondamentale des inégalités ayant des conséquences dans tous les autres domaines.
Voici l’introduction à cette rencontre faite par Béatrice Borghino.

RENCONTRE « Les différents temps de vie : seules les femmes doivent concilier ? », Marseille le 30 juin 2005

INTRODUCTION PAR BEATRICE BORGHINO
Chargée d’études DRDFE-PACA

Je vais introduire cette matinée à partir d’un certain nombre de questionnements.

Le modèle familial traditionnel considère l’homme comme le pourvoyeur des ressources économiques qui viennent de l’extérieur du ménage et la femme comme pourvoyeuse des ressources venant de l’intérieur du ménage - je préfère le dire comme ça - même s’ il a toujours été dit, par ailleurs, que les femmes au foyer ne « travaillaient » pas !
Ce modèle là, instaurant la séparation entre les deux sphères, publique et privée - qui recoupe la séparation entre les deux sexes - n’est plus du tout majoritaire dans nos pays.
Par ailleurs, la vie en couple « pour le meilleur et pour le pire » n’a plus vraiment cours non plus ; nous sommes devant l’apparition d’un phénomène important de divorces et de familles monoparentales.
Enfin, dans la mesure où les femmes se sont activement déplacées vers la sphère du travail salarié depuis les années 70, on aurait pu penser - puisqu’il y avait cette pression forte vers l’extérieur- que quelque chose allait changer dans la prise en charge des activités à l’intérieur du ménage.
Il n’en a rien été.

Prenons quatre thématiques principales :

- En premier lieu, le « care ».
Je souhaite présenter une comparaison rapide de ce qui se passe dans le monde du travail au regard de sujets comme la garde des enfants et le soin aux personnes dépendantes de la famille ; ce que l’on appelle au niveau européen « le care », terme difficile à traduire en français car il veut aussi bien dire les activités de ménage, les tâches parentales, le soin aux enfants et autres personnes dépendantes de la famille… autrement dit, toutes les activités liées au « souci de l’autre ».

- Le deuxième point abordera l’idée de la « ressource temps ».
Dans le guide de la Commission Européenne de 1997, ce qui était considéré comme « crucial » pour arriver à une égalité entre hommes et femmes, avait été désigné en terme de « répartition des ressources ».
Les ressources listées étaient les suivantes : le temps, l’espace, l’information et l’argent, le pouvoir politique et économique, l’éducation et la formation, le travail et la carrière professionnelle , les nouvelles technologies, les services de santé, le logement, les moyens de transport, et les loisirs.

- Mon troisième point concernera la nouvelle « norme » familiale que constituent les couples bi- actifs avec enfants.

- En dernier point, j’essaierai de montrer ce qu’apporte le « mainstreaming de genre », appelé autrement : « approche intégrée de l’égalité » ; on peut aussi dire : « approche intégrée du genre ».

- I° point : le « care » :
Regardons de plus ce qui s’est passé du côté du travail rémunéré en le comparant à ce qui s’est passé du côté de la répartition des tâches familiales .

En France, les femmes sont presque arrivées à égalité sur le marché du travail ; elles représentent 46% de la population active sur le marché de l’emploi en 2003 et elles ne s’arrêtent pas de travailler quand elles ont leur premier enfant. Plus elles ont d’enfants, plus elles s’éloignent du monde de travail mais, pour autant, c’est dans la tranche d’âge 25/49 ans que les femmes ont le plus intégré le marché du travail depuis 1975, alors que c’est à cette même période de leur vie qu’elles assument les tâches familiales les plus lourdes ; ceci dit, on les retrouve bien plus souvent dans les contrats précaires, les contrats à durée déterminée, les stages et le temps partiel : en 2003, 29,8% des femmes actives pour 5,4% d’hommes étaient à temps partiel ; toujours en 2003, les femmes représentaient 81,9% des travailleurs à temps partiel.
Même si le comportement des hommes s’est légèrement modifié, les femmes consacrent toujours 2 fois plus de temps qu’eux aux tâches domestiques.

Du côté des modes de garde ou de l’aide aux personnes dépendantes de la famille (il y a aussi les personnes âgées, malades, handicapées), la réponse semble loin d’être à la hauteur des besoins : en 2002, avant 3 ans, seuls 26% des enfants étaient gardés, principalement par une assistante maternelle (18%) ; vient ensuite la crèche (8%) ; après 3ans, en France, il y a les écoles maternelles, mais qui s’occupe du reste des temps avant et après l’école, pendant les maladies, les congés scolaires, etc … ?

Du côté des personnes dépendantes de par leur âge, le handicap ou la maladie et qui vivent au domicile, là aussi, la tâche repose en majorité sur la fille, la conjointe ou la bru (cf. la documentation distribuée à l’entrée, mêmes réf. que note 2, pp.56-57).

Face à cette situation, nous ne pouvons que reprendre une citation de Dominique MEDA, extraite du livre « Le temps des femmes. Pour un nouveau partage des rôles », à savoir : « …si les hommes et les femmes travaillent, alors les tâches parentales, les activités de soin et les tâches ménagères incombent également aux deux sexes (…) Il aurait fallu déspécialiser les rôles ; nous ne l’avons pas fait. L’habit craque de partout. Il faut cesser de le rapiécer et passer à une autre étape » (c’est moi qui souligne).

- II ° point : la « ressource temps »
La « ressource temps » fait partie des ressources cruciales qui permettent aux femmes et aux hommes, à égalité, d’aller investir les domaines qu’ils choisissent, que ce soit dans le champ professionnel, parental, domestique , politique ou associatif…etc. Il n’est pas question d’obliger qui que ce soit à faire quoi que ce soit , mais pour que l’un et l’autre puisse s’investir comme ils/elles le désireraient, il faut que la disponibilité en temps soit répartie de façon égalitaire entre les deux sexes. Or, en fait, ce n’est pas du tout le cas.

Du côté des hommes, la « ressource temps » est un paradoxe : plus les hommes se marient, plus ils ont d’enfants et moins ils en font au niveau familial !
Quelques chiffres à l’appui de cette réalité :

- un homme vivant seul consacre 47 % de son temps domestique à s’occuper de lui même : linge, vaisselle, cuisine, ménage , contre 28% quand il vit en couple.

- les autres activités, dites « masculines » : jardinage, bricolage et entretien représentent 19 % du temps domestique pour un homme qui vit seul et 41% pour un homme qui vit en couple.
Je poursuis, en m’appuyant toujours sur le texte de Dominique Méda :

- la spécialisation et les inégalités dans le couple s’accroissent dès la naissance du premier enfant et la répartition des tâches est encore plus inégalitaire quand les conjoints actifs ont au moins deux enfants : la participation masculine à ce moment là baisse encore de 10%.

- plus les hommes ont d’enfants, plus ils cherchent à travailler pour gagner de l’argent.

Conséquence : se marier et avoir des enfants est un atout pour la carrière d’un homme, mais un handicap pour celle d’une femme.

- III ° point : Une nouvelle question sociale qui émerge en parallèle : le modèle des « bi actifs » avec enfants.
Cette nouvelle « norme » vient questionner la façon dont les hommes et les femmes répondent à la nécessité de combiner les différents temps utiles de leur vie :
Sans doute, faut-il « émanciper les hommes du travail » à temps plein et trop complet pour pouvoir « émanciper les femmes du domestique » et du familial.
Les deux vont de pair. Il faut aussi de la parité dans la sphère privée ! (Cf. « la parité domestique » de Geneviève Fraisse).

Cela nous amène à nous questionner sur le genre de société que nous voulons : quelle place faut-il donner aux activités dites « productives » et rémunérées par rapport aux autres temps de vie, et ceci pour les deux sexes ?
En effet, chaque individu (homme ou femme) a des identités et des fonctions multiples à remplir, même si, pour le moment, ce sont plutôt les femmes qui incarnent le plus cette pluralité .

Les modèles de vie au masculin sont effectivement plus univoques et unidimensionnels, avec une sur-représentation de la fonction travail au centre de l’identité (et le chômage est, du coup, vécu d’une façon plus destructrice côté masculin, d’après un certain nombre d’études).

Autrement dit, nous voyons là que ce ne sont pas que quelques arrangements, et au bénéfice des femmes seulement, qu’il s’agit de trouver pour résoudre le problème auquel nous sommes confronté-e-s.
C’est aussi de la conciliation du travail et des autres activités qu’il est, en fait, question et, ceci, pour les deux sexes.

C’est dans ce sens qu’allait d’ailleurs le Conseil des ministres européens, en 2000 , influencé en cela par le « modèle nordique » : « Le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes impose de compenser le désavantage des femmes en ce qui concerne les conditions d’accès et de participation au marché du travail et le désavantage des hommes pour ce qui est des conditions de participation à la vie familiale, désavantages résultant de pratiques sociales qui font toujours considérer le travail non rémunéré accompli dans l’intérêt de la famille, comme une responsabilité principale des femmes et le travail rémunéré dans la sphère économique comme une responsabilité principale des hommes ».

Les deux problématiques du travail et des autres activités sont liées. Un lien évident est à faire entre la mauvaise situation professionnelle des femmes et le mauvais partage des tâches entre hommes et femmes. Si nous voulons que les femmes puissent s’investir comme elles le souhaiteraient sur le marché du travail, il faut que des mesures anti-discriminatoires et incitatives soient prises dans le domaine du travail, mais aussi, et en même temps, que des mesures soient prises visant à ce que les hommes prennent beaucoup plus en charge les tâches familiales et domestiques.
Dans les différentes sphères que nous avons à articuler les unes avec les autres, il y a la vie familiale, la vie professionnelle et…. tout le reste. Il faut aussi du temps si l’on vise à une vie « citoyenne »

Cette nouvelle réalité de la bi- activité nous pose aussi une autre question : faut-il que les femmes deviennent « des hommes comme les autres », comme on pourrait dire, pour obtenir l’égalité ? C’est à dire : faut-il que la fonction travail à l’extérieur, et travail à temps complet ou plus que complet, devienne aussi la norme pour les femmes ?
Mais alors quid de toutes les autres tâches et activités qu’elles assumaient jusque là ?

- IV ° point : le « mainstreaming de genre » ou « approche intégrée du genre »
Qu’apporte une analyse de genre ?
Nonobstant le fait que malheureusement la recommandation du Conseil des ministres européens de 2000 évoquée ci-dessus a peu été suivie d’effets, elle nous montre ce qu’une analyse de genre peut apporter de radicalement différent.
Cette dernière nous permet de dépasser l’approche en terme d’actions positives compensatrices, qui ne sont toujours pensées qu’en direction des femmes. Car ce sont toujours les femmes qui sont pensées comme « manquant de… » ; et on va chercher à les faire entrer dans les moules du « non manquant », c’est à dire le moule correspondant au modèle masculin.
Il faut sortir de cette problématique pour poser les questions ailleurs et autrement, dans une globalité qu’il ne faut pas perdre du point de vue méthodologique.

Si l’on recherche un effectif changement de la structure d’ensemble, ce sont les différents points qui constituent l’ensemble qu’il faut modifier en même temps ; c’est très important pour espérer obtenir un résultat final, un jour.

Je passe la parole à Jeanne FAGNANI dont vous trouverez une bibliographie dans les documents qui vous ont été remis ; elle va nous exposer à quel « patchwork » nous sommes confronté-e-s lorsque nous considérons les différents pays européens, du point de vue de ces différents sujets, et nous reviendrons avec elle à la question : « mais comment faudrait-il faire, en France, pour mieux répondre à cette nécessaire « conciliation » des temps ? » .

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