Les femmes, des migrantes (pas) comme les autres

Aussi nombreuses que les hommes à quitter leur pays, elles partent souvent de manière autonome - sans mari à suivre.
Dans son rapport annuel, le Fonds des Nations unies pour la population attire l’attention sur les employées de maison, souvent exploitées dans les pays d’accueil, et sur les soignantes, qui manquent aux pays quittés.

Aujourd’hui, les femmes représentent près de la moitié des migrants internationaux dans le monde, soit 95 millions.

Pourtant, leurs besoins et leurs contributions n’ont jamais été pris en compte par les études ou les gouvernements, même si chaque année, ces femmes envoient des centaines de millions de dollars dans leurs pays d’origine. Et dans les pays d’accueil, leur travail est tellement intégré dans la socété qu’il passe inaperçu. Employées de maison dans les foyers, auprès des malades ou des personnes âgées, serveuses, ouvrières, enseignantes ou prostituées...

Le rapport 2006 sur l’état de la population mondiale publié par le Fonds des nations unies pour la population (FNUAP) examine pour la première fois l’impact du travail des femmes migrantes sur les pays d’origine et les pays d’accueil, étudie ses avantages, mais aussi ses côtés sombres, comme l’exploitation des employées de maison.

« Chaque année, les femmes envoient dans leur pays d’origine une part plus importante de leurs gains que les hommes », note Yves Bergevin, médecin, représentant de la division Afrique au Fnuap. Traditionnellement, on imagine toujours que les femmes migrent pour se marier ou pour rejoindre leur mari. Mais cette image n’est plus juste. De plus en plus, elles font ce choix de manière indépendante, à la recherche d’un travail, d’une vie meilleure...

Au cours des 40 dernières années, les femmes ont été aussi nombreusse que les hommes et en 2005, il y avait légèrement plus d’immigrantes que d’immigrants dans toutes les régions du monde excepté l’Afrique et l’Asie. Ainsi, en Australie, depuis 30 ans, elles sont plus nombreuses que les hommes.

En Asie, les flux concernent certains pays : en 2005, plus de 65% des 3.000 personnes qui quittent chaque jour les Philippines pour travailler étaient des femmes. Ou en 2002, les femmes étaient deux fois plus nombreuses que les hommes à émigrer du Sri Lanka. Féminisation en hausse également en provenance d’Amérique latine : en 2001, elles ont représenté 70% des immigrants venant du Brésil et de la République dominicaine et s’installant en Espagne.

Ces tendances recouvrent toutes les réalités. Si les migrations peuvent favoriser l’égalité et offrir des possibilités nouvelles aux femmes, reste qu’il existe toujours une immigration non voulue : mariages arrangés, trafics menant à la prostitution... Sans compter les politiques d’immigration restrictives de certains pays riches qui poussent des millions de femmes à se confier à des trafiquants : « Aujourd’hui, la traite des humains vient au troisième rang des commerces illicites après la drogue et les armes », note le rapport. Les experts pointent la nécessité de protéger les droits de ces femmes. L’un des plus importants secteurs concerne le travail domestique : dans tous les pays où le niveau de vie est élevé, les couples s’assurent les services de gardes d’enfants ou de femmes de ménage. Mais les législations du travail les protègent mal ou pas du tout.

Le secteur de la santé présente un cas particulier : il existe aujourd’hui une pénurie mondiale d’infirmières. Les départs massifs de celles-ci, mais aussi des sage-femmes ou des médecins, des pays pauvres vers les pays riches pose de sérieux problèmes. Chaque année, 20.000 infirmières et médecins hautement qualifiés quittent l’Afrique. Au Zimbabwe, la mortalité maternelle a quadruplé depuis dix ans, à cause du sida mais également à cause du manque d’infirmières et de médecins. « La fuite des cerveaux a un impact direct sur la santé publique de ces pays », note Yves Bergevin. Le rôle des femmes migrantes dans la réduction de la pauvreté et dans le développement des pays est pour la première fois abordé, encore faut-il le reconnaître. Une session de l’assemblée générale des nations Unies qui se tient à New York les 14 et 15 septembre sur la migration internationale permettra de voir si l’appel du Fnuap a été entendu.


Seulement un tiers des migrants va du sud au nord

Trois questions à Jacques Véron, directeur des relations internationales à l’Institut national d’études démographiques.

Quelles sont les spécificités de la migration féminine aujourd’hui ?

Aujourd’hui, il existe une immigration de travail qui n’est pas collée à la situation des homme, une immigration dont les femmes sont le moteur. Ce qui compte, c’est la prise de conscience de ce phénomène. Les risques qu’elles prennent sont accrus par rapport aux hommes, et l’argent qu’elles redistribuent est davantage tourné ver l’éducation et la santé, plus ciblé sur la vie quotidienne. Les Indiens du Kerala, par exemple, qui émigrent dans les pays du Golfe, font construire des maisons somptueuses quand ils rentrent, ce qui a une influence positive sur l’économie, mais l’affichage de la réussite est clair pour tout le monde.

Quels sont les grands courants de migrations ?

Il existe trois courants en terme de flux et contrairement à ce qu’on pense, ils sont à égalité : des mouvements nord-nord (d’Europe vers Etats-Unis par exemple), sud-sud (Bengladesh vers Inde) et sud-nord. Mais nous sommes focalisés sur ces derniers. Nous avons l’impression que tout est dans la logique sud-nord. Or des migrations de travail, par exemple du Bengladesh vers l’Inde, sont des phénomènes importants que l’on a tendance à ignorer en pensant que tout le sud n’a qu’une idée, c’est de s’installer au nord, nous avons un point de vue biaisé.

Le phénomène des migrations n’est-il pas amplifié dans les pays riches ?

On est encore dans une phase de croissance rapide de la population : 25 millions de naissances chaque année en Inde, soit 75 millions en trois ans, c’est plus que la population de la France et c’est plus que le nombre total de migrants dans les pays européens ! Même si une migration indienne importante se met en place dans les années à venir, elle ne sera jamais en proportion avec le nombre de pauvres dans les pays en développement : ce serait même techniquement impossible, les espaces sont limités. Les pays d’accueil voient ce phénomène d’un point de vue ambigu qui concerne la gestion de leur population active : d’un coté, ils n’ont pas besoin d’immigrants car ils ont du chômage, de l’autre ils en ont besoin à cause du vieillisement prévu de leur population active.

Dans les estimations qui courent pour 2050, si l’Allemagne veut ralentir la décroissance de sa population active, il faudra qu’un cinquième de sa population soit étrangère. 20%, c’est la proportion qui existe au Canada, ce n’est pas irréaliste. Les pays riches tiennent des discours décalés : ils veulent gérer à la fois le très court terme et contrôler les flux, tandis que sur le moyen terme, ils trouvent normal une contribution de l’immigration au maintien de population active.

La population mondiale doit augmenter de 2,5 milliards d’ici 2050. L’Inde doit augmenter encore de 50% en 50 ans. La migration est importante du point de vue des pays d’accueil mais elle n’est pas un phénomène majeur vue des pays de départ.

P.-S.

Articles de Sylvie Briet parus dans Libération le 6 Septembre 2006

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