Les femmes philippines à l’assaut du plafond de verre

Cet article montre que les Philippines sont le seul pays au monde à compter autant de femmes que d’hommes dans les fonctions d’encadrement. Mais ensuite et surtout, il révèle, sans aucune prise de distance, comment la "réussite des femmes" est celle de "certaines femmes", au détriment des autres. Car cette "main-d’oeuvre très bon marché", à 40€ par mois, n’est-elle pas aussi féminine ? Les avancées du féminisme, en permettant une réussite autrefois inimaginable pour certaines femmes, n’ont-elles pas, paradoxalement, contribué à creuser les inégalités ENTRE femmes ? Et comment éviter cet effet pervers ? Peut-être en se préoccupant un peu plus du "plancher collant" et pas seulement du "plafond de verre"...

Sciences-Humaines n°188 - Décembre 2007

Sébastien Farcis

C’est un classement renversé et étonnant que vient de montrer une étude internationale : les Philippines sont le seul pays au monde à compter autant de femmes que d’hommes dans les fonctions d’encadrement. Grand bureau dans un 10e étage entièrement vitré, trois secrétaires pour l’assister : le directeur de la banque est une femme. Florencia Tarriela dirige la Philippine National Bank (PNB), 5e banque de l’archipel, et ses 5 600 employés, où elle a réussi à redresser des comptes déficitaires. Ex-secrétaire d’État aux Finances, elle fut aussi la première femme vice-présidente de Citibank Philippines, 3e organisme bancaire du pays.

Ce brillant parcours n’est pas si exceptionnel aux Philippines, un pays qui n’a pas peur de donner des responsabilités aux femmes : la première présidente a été élue en 1986, et c’est à nouveau une femme, Gloria Arroyo, qui dirige le pays depuis 2001. Leur présence, culturellement forte, se retrouve également dans le monde de la finance, d’habitude majoritairement masculin : « Quand nous avons des réunions entre les cadres de haut niveau des différentes banques, la moitié sont des femmes », témoigne F. Tarriela.
Ce constat d’égalité peut être appliqué à tout le secteur privé philippin où, selon une étude publiée cette année par le cabinet Grant Thornton, 50 % des cadres sont des femmes. Aux filles l’intellect, aux garçons le manuel Les Philippines sont le seul pays sur les 32 étudiés à assurer cette parité professionnelle. La France y est classée 17e avec seulement 21 % de femmes dans l’encadrement. Elle est le 3e pays de l’Union européenne derrière la Pologne et la Suède, et se situe tout de même au niveau de la moyenne mondiale de 22 %.

Aux Philippines, « les familles ont tendance à davantage encourager les filles à faire des études, car les garçons sont orientés vers du travail manuel », constate Lisa Masa, députée du parti féministe Gabriela. Selon les statistiques du ministère de l’Emploi, 33 % des femmes employées ont suivi des études à l’université, contre 20 % des hommes. Dans l’entreprise, leurs compétences sont largement reconnues, et pas seulement pour les diplômes. « Les femmes philippines sont une mine d’or », explique Fabrice Boutain, PDG d’Anxa, société éditrice de portails Internet sur le régime et le bien-être. « On sent qu’elles sont beaucoup plus responsables et motivées. Sûrement parce qu’elles ont toujours eu à gérer le foyer, et qu’à 30 ans, elles sont déjà mères de deux enfants. » Ce patron français reconnaît que de fait, il pratique inconsciemment une discrimination positive en faveur des femmes. Car sur les 10 cadres d’Anxa à Manille, il emploie 9 femmes.

Ces femmes ont également un avantage indéniable pour progresser dans ces postes à responsabilité : les domestiques. Plus de 10 % des foyers philippins ont une, voire deux employées qui s’occupent des enfants et des tâches ménagères, ce qui permet aux femmes actives de s’impliquer dans leur travail, sans compromis familial. « Contrairement aux femmes européennes, nous n’avons pas besoin de courir rentrer chez nous à 18 heures pour chercher les enfants ou préparer à manger au mari, compare F. Tarriela. Quand nous rentrons à la maison, c’est prêt ! » Ceci est possible car cette main-d’œuvre est très bon marché (40 e par mois, logement et nourriture compris), dans un pays où 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Petit bémol cependant : si la montée en puissance des cadres féminins est réelle depuis vingt ans, celles-ci restent encore minoritaires dans les postes de direction, ce qui se traduit dans les salaires : les cadres féminins gagnent en moyenne 1 200 e mensuels, contre 1 500 e pour les hommes. Le plafond de verre n’a donc pas totalement disparu…

Source : Grant Thornton, Internationtal Business Report (IBR), 2007. www.grantthorntonibos.com

Voir aussi : Les Philippines au chevet du monde

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