Les "savoirs libres", kezako ?

Les "savoirs libres", dont on parle beaucoup avec les mouvements de l’"open", sont-ils la mise en oeuvre d’une utopie d’émancipation ou bien un piège libéral dont il faut se méfier ?

Faciliter l’accès aux connaissances, démocratiser les savoirs scientifiques, valoriser les savoirs locaux : telle a toujours été la mission de Genre en Action. Nous pensons que l’émancipation passe par l’information, mais pas n’importe laquelle ; l’information qui nous est utile, à nous les opprimé-e-s. Ce savoir là est celui qui nous informe sur nos réalités, nos capacités, dans un contexte où les rapports de pouvoir sont toujours plus oppressifs.

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© Genre en Action 2016
Genre en Action a organisé un atelier sur les savoirs libres à Dakar le 4 mai 2016, dans le cadre du projet Observ’action, la bibliothèque en ligne lancée avec l’Institut britannique des Etudes de Développement,
Chercheur-e-s, universitaires, ONG, activistes de l’égalité de genre, ont échangé des idées, des pratiques, des questionnements concernant le libre accès et le partage des savoirs.

Internet est-il une chance pour démocratiser les connaissances ?

Force est de constater que les ressources produites aux Suds, notamment en Afrique francophone sont peu accessibles via Internet. Cela s’explique par diverses raisons : faible accès à internet, difficultés techniques, obstacles liés à la production et à la diffusion des savoirs, en particulier l’exclusion des circuits de connaissance mondiaux. Ainsi, les connaissances sur les pays du Sud sont produites au Nord et bénéficient peu aux personnes les plus concernées…

Même s’ils sont techniquement à leur balbutiement en Afrique, les savoirs libres représentent un espoir de changement pour nombre d’acteurs du développement. Dans une étude intitulée "Etat des lieux de l’ouverture des connaissances et du savoir libre en Afrique francophone", nous avons constaté à quel point l’accès aux connaissances est conditionné par les inégalités sociales, de genre, Nord/Sud, etc. Les barrières techniques et les circuits de validation des connaissances dites « scientifiques » sont parmi les obstacles les plus défavorables aux pays du Sud.

Dans ce contexte, le libre accès, parce qu’il permet de combattre un certain nombre de barrières, représente une opportunité pour le continent africain et pour les femmes. En effet, il ne s’agit pas seulement d’une mutation numérique mais d’une porte ouverte pour reconfigurer les rapports de pouvoir à l’œuvre dans l’économie de la connaissance. Qui possède les informations, qui a les moyens de les faire circuler ? Toutes ces lignes sont en train de bouger.

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© Genre en Action 2016
Comment rendre les savoirs "libres" ? Universitaires et ONG souhaitent mieux travailler ensemble pour produire et diffuser des savoirs féministes.
De g. à dr.
Fatou Diop Sall, coordonnatrice du Groupe d’Études et de Recherche Genre et Sociétés (GESTES) (Sénégal) - www.gestes-ugb.org
Dieyi Diouf, enseignante-chercheure à l’EBAD (UCAD) et co-chercheuse du projet SOHA (Sénégal) - www.projetsoha.org
Penda Ndeye Diouf, coordinatrice de Beutou Askanwi, pôle citoyen des observatoires du genre (Sénégal) - www.genreenaction.net/-Budgetisation-Sensible-au-Genre-BSG-.html

Economie libérale versus utopie féministe

Mais les savoirs libres peuvent aussi faire le jeu de l’idéologie libérale. Les licences libres sont-elles la voie ouverte à une meilleure circulation des savoirs ou bien dépossèdent-elles les auteur-e-s de leurs droits ? Le savoir sera t’il considéré comme une marchandise ou un bien commun ?

Ce sont toutes ces questions que nous avons abordé lors de l’atelier sur les savoirs libres. Chercheur-e-s, ONG, activistes de l’égalité de genre se sont posé la question : où est notre intérêt ? Oui, nous avons intérêt à rendre accessibles nos savoirs au plus grand nombre… Mais comment se protéger des voleurs, des manipulateurs, bref de l’instrumentalisation de nos savoirs par ceux-là mêmes qui veulent nous opprimer ?

Si tous les savoirs ne doivent pas être entre les mains de n’importe qui, il nous est apparu que les savoirs qui informent sur les inégalités de sexe, la domination de genre, devaient être partagée par toutes les femmes. Surtout quand la conscience féministe est là, et qu’elle a besoin de se nourrir !

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© Genre en Action 2016
Françoise Mukuku, web-éditrice d’Observaction.org
Françoise Mukuku est une activiste féministe congolaise oeuvrant dans les domaines des nouvelles technologies. Constatant le faible volume des connaissances africaines sur le genre accessibles via Internet, Françoise participe activement à la sensibilisation des femmes au libre accès et à Internet.

Sortir les savoirs des placards

Combien de mémoires universitaires, de thèses, de rapports d’ONG, restent cachés dans des placards sombres, peu accessibles ? Numériser la documentation produite par et sur les femmes, en priorité du Sud, est pour nous une étape importante en vue d’un partage équitable des connaissances. C’est ainsi qu’est née une collaboration avec le GESTES (Groupe d’Études et de Recherche Genre et Sociétés), basé à l’Université Gaston Berger au Sénégal.

Dirigé par Fatou Diop Sall, universitaire féministe sénégalaise, et sous la houlette d’Ousmane Niang, un de ses assistants, le GESTES a décidé de rendre accessible sa documentation, via une bibliothèque en libre accès sur Internet.

Toute organisation intéressée par le partage des connaissances dans le domaine du développement peut installer un plugin gratuit sur son site Internet et sélectionner les flux de connaissance à diffuser (selon la langue, le pays, le thème, etc.). Cette initiative est particulièrement intéressante pour les francophones qui souffrent d’un manque important d’information et de formation dans le domaine du genre.

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© Genre en Action 2016
Numériser les connaissances au format papier pour les partager en libre accès sur Internet, l’expérience du GESTES au Sénégal
Le GESTES (Groupe d’Études et de Recherche Genre et Sociétés de l’Université Gaston Berger – Sénégal) mène actuellement une action de numérisation d’un stock de documentation papier. Il s’agit de publications académiques produites par le GESTES et d’autres universités partenaires (UCAD, Thiès, Amadou Ampateba, USM).
Les versions numériques de ces documents sont mises à disposition en libre accès, sous licence ouverte, via le programme « GOKH » de l’Institut britannique des Etudes de Développement. Elles peuvent ensuite être partagées, comme sur Observaction.org. Pour ce faire, un scanner performant a été mis à disposition, une équipe a été formée à la numérisation, et un plugin est à la disposition de toute organisation intéressée à rejoindre le projet : www.okhub.org

Des PDF en libre accès... et après ?

Une chose que l’on fait peu dans la culture francophone, probablement à cause de l’élitisme à la française, c’est de partager les connaissances avec le plus grand nombre, en utilisant différentes façons de communiquer.

Nous restons trop centré-e-s sur les connaissances académiques, qui, même si elles sont nécessaires pour documenter les inégalités, sont difficilement accessibles à la majorité des personnes concernées : les femmes, les femmes rurales, analphabètes… analphabètes en français mais pas dans leur langue !

De ce point de vue, nous avons beaucoup à apprendre des pratiques latino-américaines, très créatives dans le domaine de l’éducation populaire. Des théâtres forums aux bandes dessinées, des infographies aux radios communautaires, il existe une pluralité de supports qui sont des canaux de communication très efficaces pour faire progresser les consciences féministes. Mais le plus souvent, les universitaires ou les ONG s’arrêtent au « PDF ». Qui va lire tous ces PDF ?

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© Genre en Action 2016
Universitaires, ONG, activistes : toutes engagées pour des savoirs utiles et accessibles
De g. à dr., de haut en bas :
Fatou Diop Sall, coordonnatrice du Groupe d’Études et de Recherche Genre et Sociétés (GESTES) (Sénégal),
Fatou DIOUF, UCAD COFULEF (Convergence des Femmes Universitaires pour le Leadership Féminin) (Sénégal)
Coura Kane Niang, enseignante en littérature à l’UCAD et présidente de COFULEF (Sénégal)
Françoise Mukuku, web-éditrice d’Observ’action, Genre en Action (RDC)
Arame Top, coordonnatrice de l’Observatoire Régional Genre de Matam (Sénégal)
Diagne Oulimata, Centre National de Documentation Scientifique (Sénégal)
Binta Barry, doctorante projet SOHA (Sénégal)
Ousmane Niang, doctorant GESTES (Sénégal)
Dieyi Diouf, enseignante-chercheure à l’EBAD (UCAD) et co-chercheuse du projet SOHA (Sénégal)
Diabel Ndiaye, doctorant GESTES (Sénégal)
Fatou Dior Dieng, doctorante GESTES (Sénégal)
Lorie Decung, activiste Genre en Action (France)

Nous avons donc conclu à la nécessité de l’info-médiation, c’est-à-dire à la diffusion des connaissances accessibles par la simplicité et l’attractivité de leur contenu.

C’est là que l’atelier sur les savoirs libres a pris tout son sens : nous avons senti combien nous pouvons être fort-e-s ensemble, chercheur-e-s, ONG, activistes, élu-e-s… même si nos mots ne sont pas les mêmes, même si nos moyens sont faibles, même si nous sommes fatigué-e-s et perdons parfois espoir...

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