Liberté, féminité, parité

Entretien avec Marion Paoletti, maître de conférences en sciences politiques. Des enseignements français qui peuvent aussi éclaircir des évolutions ailleurs.

LE MONDE | 09.12.06

En France, quand les femmes participent à la vie politique, elles le font différemment des hommes. Pourquoi ?

Souvent, l’engagement militant des femmes dans la cité ne passe pas par l’adhésion à un parti politique. Les femmes ont largement participé, au cours de l’histoire, aux mouvements révolutionnaires, elles sont présentes dans les mouvements sociaux, elles adhèrent aujourd’hui à un syndicat aussi souvent, ou presque, que les hommes, elles militent presque autant qu’eux dans des associations, notamment celles qui ont trait à la famille, au lien social et à la proximité. Mais les partis politiques restent des univers très masculins : les femmes représentent seulement 32 % des adhérents au PS, 35 % de ceux de l’UMP et 40 % de ceux du PC.

Pour comprendre ces réticences des femmes, il faut évoquer une particularité française : il se passe presque un siècle entre l’adoption du suffrage universel masculin, en 1848, et l’octroi du droit de vote aux femmes, en 1944. En Europe, la France est le seul pays, avec la Suisse, à afficher un délai aussi long. Depuis la seconde guerre mondiale, les femmes sont bien sûr devenues des électrices à part entière, leur taux de participation aux élections a rejoint celui des hommes dans les années 1980. Mais la méfiance qu’elles conservent à l’égard des partis politiques traditionnels et des instances officielles de la démocratie représentative est sans doute le prolongement de cette exclusion historique de la citoyenneté, qui a duré presque un siècle.

Pourquoi si peu de femmes ont-elles accédé à des responsabilités politiques importantes pendant la IVe République et les débuts de la Ve ?

Le mode de scrutin des bastions traditionnellement masculins comme l’Assemblée nationale ou les conseils généraux - le scrutin uninominal à deux tours - a été très défavorable aux femmes, qui étaient surtout présentes dans les petites formations politiques. La Ve République, avec ses logiques de fiefs et de circonscriptions, ses habitudes de cumul de mandats et ses reconductions traditionnelles de sortants, a aussi joué contre les femmes. Pendant ces années-là, les partis politiques de gouvernement, qui font les désignations, ont dans l’ensemble porté une faible attention à la question des femmes. Les changements majeurs qui sont intervenus au cours de ces décennies dans la situation économique et sociale des femmes ne se sont donc pas répercutés dans les partis politiques. Enfin, être une femme a longtemps été un handicap : avoir de l’ambition politique était considéré comme une disposition masculine, ce qui est - peut-être - en train de changer.

La loi sur la parité, en 2000, a-t-elle modifié cette donne ?

En plus de ses effets mécaniques - la parité est désormais acquise dans les assemblées élues au scrutin de liste comme le Parlement européen, les conseils régionaux ou les conseils municipaux des villes de plus de 3 500 habitants -, la loi sur la parité a offert une légitimité nouvelle aux femmes qui souhaitaient s’engager dans le monde politique. Dans les années 1990, les professionnels de la politique, dont la légitimité était de plus en plus contestée, ont, pour la première fois, établi un lien entre la crise de la démocratie représentative et l’absence des femmes dans les institutions. La parité est alors apparue à l’ensemble des élus, quelle que soit leur appartenance partisane, comme un instrument de modernisation de la vie politique. En 2001, au moment du baptême enchanté de la parité, la question du renouvellement du personnel politique était centrale.

Plus concrètement, la parité a permis d’investir des femmes sur les listes des européennes, des régionales et des municipales dans les villes de plus de 3 500 habitants : grâce au scrutin de liste, ces institutions sont désormais constituées pour moitié de femmes. Mais il reste des bastions masculins comme l’Assemblée nationale et les conseils généraux. A l’Assemblée nationale, où la loi se contente d’imposer des amendes aux groupes politiques qui ne respectent pas la parité, la progression des femmes a été très faible : en 2002, le nombre de députées a augmenté de 1,4 %. Dans les conseils généraux, qui sont traditionnellement un sas de passage vers la députation, la loi sur la parité ne s’applique pas : en 1998, la part des femmes atteignait seulement 8,3 %, et elle est passée à 9,8 % en 2001 et 10,9 % en 2004... Enfin, la loi sur la parité ne dit rien de l’intercommunalité, qui est devenue "le" lieu de pouvoir des institutions locales.

Finalement, la parité concerne surtout les conseils municipaux et régionaux et le Parlement européen, c’est-à-dire des institutions plus récentes et moins valorisées que l’Assemblée nationale ou les conseils généraux. Et, même là où elle s’applique, la spécialisation reste la règle : dans les exécutifs des conseils régionaux, les femmes demeurent cantonnées aux délégations réputées féminines, comme les affaires sociales, l’éducation ou l’aide aux personnes âgées. Enfin, elles restent d’éternelles "nouvelles" en politique, car elles sont moins souvent réinvesties une fois leur mandat accompli. Dans l’esprit des têtes de liste, elles doivent donc allier ces qualités de femmes et de profanes, ce qui permet aux responsables politiques de garder le monopole de la prise de parole et de l’arrière-cuisine électorale.

Aujourd’hui, quels sont les obstacles à l’investissement politique des femmes ?

Les partis restent des machines très concurrentielles et très professionnalisées, que les femmes, qui sont plus critiques envers la vie politique que les hommes, n’ont pas envie de rejoindre. Il y a donc une autocensure féminine. Mais le blocage majeur, c’est l’inégalité dans le partage des tâches domestiques et la spécialisation des rôles au sein du foyer. Les femmes représentent 46 % de la population active, mais, en 2001, le noyau dur des tâches domestiques - le ménage, les courses, le linge, la vaisselle, les soins apportés aux enfants - reposait à 80 % sur les femmes, qui leur consacraient en moyenne 33 heures par semaine.

Savoir si une femme a ou non des enfants, et a fortiori des enfants en bas âge, est une variable déterminante de sélection pour les partis politiques, car l’une des qualités recherchées pour les têtes de liste, c’est la disponibilité. Faire une carrière politique professionnelle, cela demande de mettre sa vie privée entre parenthèses, ce que les femmes ont moins souvent la possibilité de faire. C’est d’ailleurs pour cette raison que les femmes sans profession sont si nombreuses parmi les conseillères municipales : bien que ce soit un modèle en déclin dans la société française, 22 % d’entre elles ne travaillent pas, contre seulement 8 % parmi les hommes. Les femmes qui travaillent ont un temps contraint : lorsque nous faisons des entretiens avec des vice-présidentes de conseil régional qui ont des enfants, elles expliquent que le soir, à l’heure de la sociabilité masculine autour d’un verre, elles font réciter leurs verbes irréguliers aux enfants. Sans parité domestique, il ne pourra pas y avoir de parité politique.

Les femmes qui entrent en politique ont-elles des comportements différents de ceux des hommes ?

Ce qui est très net, lorsque l’on observe les lieux de pouvoir, c’est que les femmes parlent moins que les hommes et qu’elles interviennent plus tardivement et moins longtemps dans les débats. Elles ont également beaucoup plus de difficultés à obtenir de l’attention. Même si elles sont en général, dans la sphère privée, plus douées pour la parole que les hommes, ce phénomène s’inverse dans l’arène publique. C’est un effet de l’histoire - les règles de la prise de parole ont été élaborées par les hommes -, mais c’est encore très net.

Pensez-vous que la loi sur la parité, pour produire ses effets, doit être complétée par d’autres réformes ?

Si l’on veut que la parité soit la règle dans toutes les assemblées et tous les exécutifs, il faut que la loi soit plus contraignante qu’aujourd’hui. Si l’on veut renouveler le personnel politique, il faut concevoir d’autres réformes, comme le non-cumul des mandats et le statut de l’élu. Certaines femmes élues dans le cadre des lois sur la parité sont déjà en voie de professionnalisation rapide - à l’Assemblée nationale, 89 % d’entre elles ont au moins deux mandats, comme leurs collègues masculins - et la parité, seule, ne peut lutter contre ce phénomène. Enfin, si la parité a pour but de rompre avec la présidentialisation du régime ou de renforcer la démocratie participative, il faut aller plus loin en instaurant un régime parlementaire ou en modifiant les règles du jeu de la décentralisation.

Comment analysez-vous, dans ce contexte, la victoire de Ségolène Royal au sein du PS ?

Ségolène Royal a réussi l’alliance des contraires. Elle a un parcours typique des hommes politiques de la Ve République - l’ENA, le cabinet d’un président de la République, l’élection, ensuite, comme députée -, mais ce qui pourrait être perçu comme un stigmate est gommé par le fait d’être une femme. Et ce d’autant plus que ce qui la distingue des leaders politiques masculins, c’est qu’elle n’a pas emprunté le chemin classique d’un présidentiable, qui passe par la prise de parole au congrès, le dépôt de textes et la structuration d’un courant. Autre alliance des contraires : elle met en avant des qualités traditionnellement féminines - le pragmatisme, la proximité, la famille - au risque de solidifier une identité conservatrice très éloignée des courants libertaires et subversifs des féministes des années 1970, alors qu’elle a impulsé, lorsqu’elle était ministre, des politiques publiques qui entament le modèle patriarcal dont nous sommes les héritiers. Je pense par exemple à la création du congé paternité ou à la loi sur la coparentalité, qui institue la résidence alternée.

Marion Paoletti est maître de conférences en sciences politiques à l’université Bordeaux-IV. Elle a publié en 2002 "Cahiers de campagne" (Le Bord de l’eau)

Propos recueillis par Anne Chemin

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