Maroc : Le seuil de tolérance de la violence est très élevé

Entretien avec Nadia Cherkaoui, psychologue clinicienne et psychothérapeute, à l’occasion de la Journée Internationale de lutte contre les violences à l’égard des femmes.

Journée internationale

Interview : Nadia Cherkaoui, psychologue clinicienne et psychothérapeute

L’auteur commence par déstabiliser sa victime avant de lui asséner des coups. Ce processus inclut la violence psychique, physique, économique…

LE MATIN : Quel genre d’aide proposez-vous aux femmes victimes de violence ?
NADIA CHERKAOUI : La demande d’aide est articulée par la femme elle-même après une première écoute. J’accompagne surtout celles qui sont victimes de violence conjugale. Il faut savoir que quand ces dernières s’adressent à un centre d’écoute, c’est qu’elles ont déjà un passé de violence qui est suffisamment important.
Dans 90% des cas, elles ne réclament de l’aide que lorsqu’il y a menace de mort, une menace qu’elles identifient comme possible. Elles viennent sous la pression des enfants qui leur demandent de trouver une solution, ou bien quand l’enfant commence à avoir le même comportement que son père. Il faut faire la différence entre le passage à l’acte violent et la simple scène de ménage ou le conflit de couple normal. Ce dernier n’est pas considéré comme violence quand il est isolé et qu’il arrive plusieurs fois dans un couple. Mais lorsqu’il y a une répétition de l’acte, qu’il y a une fréquence et qu’il s’inscrit dans la durée, dans ce cas, on peut parler de violence conjugale et du processus qui évolue sans jamais s’arrêter. Il n’est pas possible qu’il cesse s’il n’ y a pas un interdit majeur.

Quels sont les aspects qui se profilent derrière la problématique de la violence conjugale ?
Il y a la problématique de la loi externe et interne. Cette dernière est symbolique. Elle signifie : « Je t’interdis. Je ne te permets pas ». Mais il faudrait le dire à la première violence. Or, dans notre société, le seuil de tolérance de la violence est très élevé.
Il y a une série d’actes violents qui sont considérés comme mineurs. Il s’agit notamment de violence verbale, gestuelle, de menace ou celle exercée sur un objet. Même quand elle est continue, elle n’est pas prise en compte parce que, socialement, une femme doit être endurante dans la relation de couple. La notion de « Sber » intervient même lorsqu’elle commence à se lasser. Son milieu et sa mère en particulier qui lui dit : « Ma fille, j’ai été patiente pour vous éduquer, il faut faire comme moi ». Cette notion a un tas de représentations sociales qui valident l’ancrage de la violence au sein du couple.

Faut-il comprendre que la société marocaine encourage la violence conjugale ?
La violence existe partout dans le monde. Mais dans notre environnement, tout est prêt pour qu’elle s’exerce au sein du couple, que ce soit au niveau juridique, de la stratégie policière, au niveau de la réponse du groupe social ou de la représentation collective. La femme elle-même intègre cette idée de la nécessité d’endurance par rapport à la violence. Raison pour laquelle elle ne vient vers nous que quand c’est son instinct de survie qui lui dit : « Stop, ce n’est plus possible ».

Comment s’opère le processus de la violence ?
C’est un processus qui inclue la violence verbale, psychique, physique, sexuelle, économique…
Mais c’est le psychologique qui installe le processus. L’auteur commence par déstabiliser sa victime. Il la harcèle, la menace et la domine pour qu’elle soit suffisamment prête à accepter le coup.
C’est à ce moment-là qu’il passe à la violence physique.
Et quand il n y a pas d’interdit majeur, elle devient autorisée et partant continue.

Quelle est l’origine de cette violence conjugale dans la société ?
Il arrive que l’auteur lui-même soit victime de violence. Il a vécu l’abandon et la perte. Il y a des faits qu’on retrouve de manière récurrente dans les histoires de violence et d’autres qu’on retrouve chez les femmes victimes de violence et qui les fragilisent. Mais ce n’est pas le même niveau de fragilité.
Une femme victime de violence est susceptible d’avoir une relation normale avec quelqu’un d’autre. Alors qu’un auteur de violence tend à user de la même violence avec les femmes.
Pour lui, la femme qu’il rencontre doit souffrir parce qu’elle le menace. Cela dit, on ne peut pas faire une typologie d’hommes violents ou de femmes violentées. On peut parler de fonctionnement psychique, de structure, de mécanisme mis en place…

Y a-t-il des cas de violence qui vous ont particulièrement marqués ?
Toute histoire de violence est marquante. Mais ce qui pose problème, ce sont les femmes qui sont arrivées à un stade d’ultra violence et qui deviennent comme des robots.
Nous avons beaucoup de mal à travailler avec elles parce qu’elles fonctionnent comme des machines. Elles ont complètement intégré la violence. Il faut comprendre que la violence ne se résout pas par un seul intermédiaire. Il faut un consensus autour de cette problématique. Les victimes ont besoin d’un soutien psychologique, juridique, social, familial, politique… Il faut également qu’au moment de déposer plainte, les policiers ne leur disent pas que la Moudawana les a gâtées et qu’elles sont toutes des prostituées.

Source : Le Matin 26/11/2007

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