Maternité. Outre-Manche, un test ADN permet de connaître très tôt le sexe de son bébé.

Les avortements sexospécifiques gagnent en ampleur, aider par des avancées technologiques.

Dès six semaines, l’avis en rose ou bleu

Par Sabine LIMAT

QUOTIDIEN Libération : vendredi 18 mai 2007

Londres de notre correspondante

Pour les uns, le mystère qui entoure le sexe du futur enfant constitue une des dernières merveilles à préserver dans un monde où tout apparaît programmé. Pour les autres, qui ne peuvent résister aux neuf mois d’attente, il y a le recours à l’échographie et, désormais, au test ADN.

Goutte de sang

La société américaine DNA Worldwide a lancé l’année dernière aux Etats-Unis un kit ADN, vendu sur Internet, qui permet de connaître le sexe de son bébé dès la sixième semaine de grossesse. Commercialisé à présent en Grande-Bretagne, le test Pink or Blue (« Rose ou Bleu »), censé être fiable à 99 %, détecte à partir d’une goutte de sang de la mère envoyée au laboratoire de la compagnie si l’embryon est détenteur du chromosome Y, présent uniquement chez les garçons. Il coûte 189,95 livres (environ 280 euros) dans sa version normale, qui permet de connaître le résultat, obtenu en ligne ou par la poste, dans les six jours, ou 239,95 livres (environ 350 euros) dans sa version rapide, où le résultat est communiqué après quatre jours.

En Grande-Bretagne, le sexe du bébé est généralement dévoilé sur demande des parents au cours de la vingtième semaine de grossesse, soit quatre semaines avant la date limite légale d’avortement. DNA Worldwide justifie la commercialisation de ce test par le désir de nombreux parents de connaître le plus tôt possible le sexe de leur enfant pour mieux se « préparer » à sa naissance. Il a été attaqué par les associations antiavortement britanniques, qui le considèrent comme dangereux.

« Problématiques »

« Le fait qu’un nombre croissant d’hôpitaux refusent désormais de révéler le sexe du bébé constitue une indication sérieuse que la pratique discriminatoire des avortements en fonction du sexe existe bien, explique Michaela Aston, porte-parole de l’association antiavortement Life. Ce test va donc inévitablement conduire à un accroissement des avortements dans certaines communautés où les enfants sont considérés comme des marchandises et où la pression est déjà forte chez les femmes pour avorter si leur bébé est du "mauvais sexe". »

Selon une enquête publiée récemment par le journal médical britannique The Lancet, au moins 10 millions de foetus féminins ont été avortés ces vingt dernières années en Inde où les filles, qui ne peuvent perpétuer le nom de famille et doivent recevoir une dot pour pouvoir se marier, sont considérées comme « problématiques ». Or cette discrimination semble aussi toucher la communauté indienne en Grande-Bretagne (1,08 million d’individus, 2,33 millions avec les Pakistanais, les Sri Lankais et les Bangladais).

Selon certaines associations médicales, un nombre non négligeable de femmes ayant découvert que leur bébé est une fille se rendent en Inde pour se faire avorter si elles ne peuvent obtenir une interruption volontaire de grossesse en Grande-Bretagne, parce que les listes d’attente sont trop longues dans le public et que la procédure dans le privé coûte trop cher ou parce que leur médecin leur refuse l’opération dans le cas d’avortements à répétition.


« Ce sont les femmes qui en seront les victimes »
Pour Jacques Lansac, obstétricien à Tours, ce kit est condamnable car il peut « accentuer la discrimination contre l’un ou l’autre sexe ».

Par Emmanuèle PEYRET
QUOTIDIEN - libération : vendredi 18 mai 2007

Un kit ADN pour connaître le sexe du foetus à six semaines, évidemment, on peut se dire naïvement que ça permet de préparer la layette bleue ou rose bien à l’avance. C’est aussi et surtout un facteur de discrimination sexuelle, avec élimination des filles à la clé, comme c’est le cas pour plusieurs milliers de foetus par an dans le monde. Qu’en pense la profession en France ? L’avis du professeur Jacques Lansac, gynécologue obstétricien au CHU de Tours, président du Collège national des gynécologues et obstétriciens français.

« Ne soyons pas hypocrites, il semble net que ce kit serve à choisir le sexe de l’enfant. C’est acceptable s’il s’agit d’une maladie génétique grave liée au sexe (hémophilie, myopathie), mais inacceptable si c’est pour éliminer un enfant dont le sexe ne convient pas. Une fois de plus, ce sont les femmes qui en seront les victimes. Les gynécologues obstétriciens sont là pour aider les femmes dans leur vie reproductive, et pas pour les supprimer in utero.

« La question s’est posée à la Fédération internationale de gynécologie obstétrique (Figo). On le sait, l’Inde et à la Chine pratiquent l’avortement sexué à grande échelle, et près de 100 millions de filles ne sont pas nées du fait de cette pratique. Le gynécologue obstétricien peut-il accepter cela au nom de la pression sociale de coutumes ancestrales ? La réponse est clairement non. Les gynécologues obstétriciens réprouvent toute discrimination à l’encontre des femmes, tout comme l’usage de techniques médicales pour accentuer la discrimination contre l’un ou l’autre sexe.

« En France, la loi de bioéthique de 1994, revue en 2004, encadre ces techniques. Le diagnostic prénatal précoce de sexe par étude de l’ADN ne peut se faire qu’en cas d’indication médicale liée à une maladie génétique présente dans la famille, et dans des centres agréés pluridisciplinaires sous le contrôle de l’Agence de biomédecine.

« Aux Etats-Unis ou en Angleterre, l’Etat se mêle moins de la vie privée des couples. Chacun est libre de faire ce qu’il veut du moment qu’il peut payer. Il peut ainsi vendre son sang, son sperme, ses ovules, voire ses organes, ce qui conduit aux abus que l’on sait. Le médecin, à notre avis, a un devoir éthique vis-à-vis de l’homme et de la femme. Ce n’est pas parce qu’une technique existe qu’il faut en faire usage sans discerner sa finalité. En l’espèce, toute technique aboutissant à la discrimination en raison du sexe est condamnable. C’est le rôle de l’Etat de l’interdire et de sanctionner si les professionnels, pour des raisons lucratives, n’ont pas l’honnêteté de se l’interdire. Toutes les techniques médicales peuvent conduire à des dérives contraires au respect de la dignité de l’homme. Il faut savoir les condamner. »

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter