Microcrédit, l’espoir déçu des femmes

Cet article paru sur le site Youphil.com centré sur le Microcrédit, outil censé intervenir en faveur de l’émancipation des femmes, révèle qu’il peut selon les cas avoir des conséquences néfastes et des effets pervers envers les bénéficiaires, et leur entourage. Le succès d’un programme de Microcrédit devrait s’identifier et s’évaluer selon plusieurs indicateurs en amont et en aval des projets. Un reportage contrasté.

Boubou multicolore, cheveux tressés et colliers en or autour du cou, Rosalie Botti sourit, émue : “moi je n’ai pas fait d’études, et aujourd’hui me voilà devant la presse française pour présenter Cocovico. Jamais je n’aurais cru que ce serait possible.”

Cocovico, c’est le nom du marché qu’elle a pu acheter à Abidjan, en Côte d’Ivoire, avec six autres femmes. Et ce grâce à un prêt accordé par l’organisme Oikocrédit. Ce mardi 12 octobre, elle est venue présenter, à Paris, cette initiative coopérative qui fait office de modèle en Côte d’Ivoire.

Pas question pour cette très charismatique mère de six enfants de remettre en cause les bienfaits de la microfinance. “Quand la femme ramène l’argent à la maison, explique-t-elle, le mari la respecte et la considère.”

Plus de reconnaissance pour les femmes, un budget familial mieux géré, investi dans l’éducation des enfants, un meilleur accès à la propriété... Les raisons pour accorder des micro-prêts aux femmes en difficulté afin de les aider à développer une activité économique ne manquent pas. Les partisans de la microfinance ne cessent de brandir cet argument : l’accès au microcrédit permettrait aux femmes de s’émanciper.

Et malgré l’émergence de nombreuses critiques, ce credo a toujours la vie dure : au total, 80% des bénéficiaires de la microfinance dans le monde aujourd’hui sont des femmes.

Le père du microcrédit, Muhammad Yunus, déclarait déjà il y a plus de 10 ans : "l’argent, quand il est utilisé par une femme dans un ménage, profite davantage à l’ensemble de la famille que lorsqu’il est utilisé par un homme."

Révolution silencieuse

En 2003, le premier ministre du Tamil Nadu, un Etat du sud de l’Inde, évoquait pour sa part la "révolution silencieuse" en cours dans les campagnes indiennes grâce à la microfinance.

En Afghanistan, 74% des clientes de la microfinance participent aux décisions financières de leur famille, contre 53% parmi les non-clientes (lire le rapport en PDF et en anglais).

"Si les Institutions de microfinance (IMF) s’adressent souvent à des femmes, c’est avant tout parce qu’elles sont plus dociles, plus sensibles aussi à l’image qu’elles renvoient", analyse Isabelle Guérin.

Cette économiste à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), qui a interviewé des centaines de femmes indiennes ayant bénéficié de microcrédits, dénonce une “instrumentalisation des femmes par les organismes de microfinance. Ils s’adressent à elles car ils savent qu’elles rembourseront.” Un détail qui a son importance lorsque l’on sait que les taux d’intérêt des micro-prêts avoisinent les 20%.

Sans doute les organismes de microfinance aideraient-ils mieux les femmes en leur proposant un accompagnement complet et une formation aux techniques de gestion d’une entreprise.

"Bien souvent, les femmes se retrouvent sur un marché hyper-concurrentiel, avec trop d’offres, pour peu de demandes, poursuit Isabelle Guérin. Il est illusoire de penser que tous les pauvres d’un pays pourront se transformer en entrepreneurs.”

"L’argent, c’est la liberté”

D’autres voix s’élèvent pour critiquer l’impact de la microfinance sur l’émancipation des femmes. "Les femmes sont utiles à la microfinance, mais la microfinance profite-t-elle aux femmes ?” se demande ainsi Susy Cheston, vice-présidente d’Opportunity International, une ONG qui allie microcrédit et accompagnement social.

On part de l’hypothèse que les difficultés d’accès au capital sont les seules contraintes que subissent les femmes pour accéder à l’émancipation”, ajoute Elizabeth Hofmann, professeure à l’Université de Bordeaux III et évaluatrice de projets de solidarité.

L’octroi d’un prêt ne résout pas, en effet, le problème des pressions religieuses, politiques et sociales qui s’exercent sur les femmes. Et les organismes de microfinance ont tendance - à tort - à évaluer le succès d’un programme à l’aune du taux de remboursement des prêts.

Pourtant, les micro-prêts accordés aux femmes pour lancer leur entreprise engendrent aussi des effets pervers. “L’argent,c’est la liberté. L’époux peut avoir peur que sa femme parte”, analyse Mamadou Touré, ancien directeur national Côte d’Ivoire d’Oikocrédit. Parfois, des problèmes de violence domestique surgissent, ou la belle-famille tente de confisquer l’argent. “La solution, c’est de ne plus distribuer directement de l’argent, mais des bons, avance Mamadou Touré. Par exemple, si elles veulent acheter de la viande pour leur commerce, on leur donne des bons alimentaires.”

Entrepreneuse et mère : le calvaire des “doubles journées”

Les femmes qui accèdent à une activité via le microcrédit sont rapidement confrontées à un autre problème : elles doivent assumer des doubles journées. Certes, elles ont le droit de mener une activité économique... à condition que le ménage soit fait et que les enfants soient pris en charge.

A Abidjan, Rosa Botti a trouvé une solution ; une crèche a été mise en place au sein du marché de Cocovico.

Mais dans la plupart des sociétés dites traditionnelles, la femme doit se débrouiller, appeler des cousines, ou encore engager une aide. Cette situation crée plus d’inégalités entre les femmes. A l’image des Philippines, où l’augmentation du nombre de femmes dans la vie politique et économique a eu pour conséquence d’accroître le nombre d’employées domestiques, souvent surexploitées.

Au final, le microcrédit reste un outil de lutte parmi d’autres pour sortir de la pauvreté, mais il est loin de favoriser l’émancipation des femmes. Une chose est sûre : à terme, il devra être également proposé aux hommes et aux couples.

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Pour en savoir plus, vous pouvez consulter cet article sur : Youphil.com

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