Mixité et sport, cocktail explosif au Pakistan

Des islamistes ont attaqué une course à pied à laquelle participaient des femmes (par Celia MERCIER, mercredi 20 avril 2005)

Islamabad - correspondante du journal Libération

Ce devait être une grande fête à Gujranwala, ville du Pendjab proche de la frontière indienne. Un événement sportif qui, début avril, avait rassemblé plus de 5 000 personnes pour une course à pied de 3 kilomètres. Pour la première fois dans cette ville conservatrice, les femmes pouvaient participer. Mais c’était compter sans les trouble-fête du Mutahidda Majlis-i-Amal (MMA, coalition de partis religieux extrémistes). Ces militants ont trouvé la chose obscène, « anti-islamique », les femmes n’avaient pas à courir en public devant des hommes. Plusieurs centaines d’activistes, armés de bâtons, de pierres et d’armes à feu, se sont dirigés ce matin-là vers le stade et s’en sont pris aux spectateurs, les ont jetés à terre et battus. Les forces de l’ordre ont répliqué avec des gaz lacrymogènes et tiré des coups de feu pour les disperser. La course s’est achevée dans la panique, les magasins situés à proximité ont été vandalisés, pendant qu’une dizaine de voitures flambaient devant le stade. Plusieurs dizaines de manifestants ont été arrêtés.

Défaite. Zilla Hume, membre de l’Assemblée du Pendjab, qui s’était joint à la course, ne comprend pas cette violence : « Les 1 800 femmes qui participaient étaient étudiantes, mères de famille, grands-mères. Elles ont pris le départ de la course après les hommes. De plus, toutes étaient vêtues de la shalwar kamiz (tunique locale qui couvre tout le corps, ndlr) et d’un voile. C’était un événement pour encourager les femmes à faire du sport, à sortir de chez elles. Mais ces manifestants considèrent qu’une femme doit rester à la maison. »

Au final, cette course a été une défaite pour les autorités qui espéraient montrer une image moderne du pays. Le gouvernement provincial du Pendjab, organisateur de l’événement, ne décolère pas. « Ce groupe qui parle au nom de la religion veut prendre la société en otage mais il n’y arrivera pas, assure l’un de ses représentants. Les femmes sont 55 % de la population et ne peuvent être privées du droit de faire du sport et de participer à d’autres aspects de la vie. » Pour le MMA, il s’agissait avant tout de défendre la dignité des femmes, comme l’explique un porte-parole : « Ils veulent déshabiller toute la nation.. Ils veulent que les soeurs de la nation portent des shorts et des tee-shirts. Il est indécent pour une femme de courir dans la rue sous le regard des hommes. »

« Conspiration. » Liaquat Baloch, secrétaire général du MMA, a dénoncé « la tentative de sécularisation du pays par le président Musharraf et la conspiration sponsorisée par les Etats-Unis pour ternir l’image des femmes musulmanes, sous le prétexte d’une course ». Et de menacer : « Nous ferons des sit-in sur toutes les routes du pays où se dérouleront des courses mixtes. » De quoi refroidir les organisateurs d’autres courses prévues dans la province...

Le gouvernement du Pendjab a annoncé peu après qu’hommes et femmes seraient séparés, « mais cette décision n’a pas été prise à cause du MMA », a assuré un ministre local. Dans la ville de Sargodha, dimanche, les filles ont donc dû courir dans l’enceinte d’une université, sous haute sécurité. Les islamistes vérifiaient qu’aucune femme ne sortait dans la rue.

Lors d’une séance houleuse, lundi, l’Assemblée nationale du Pakistan a voté une résolution pour condamner l’attaque des activistes religieux à Gujranwala, qualifiée de « violation des droits fondamentaux et constitutionnels des femmes », et de « manifestation de terrorisme et d’extrémisme ». Les élus du MMA, furieux, ont quitté la salle.

Pour autant, le gouvernement leur a déjà fait de nombreuses concessions, qui en ont choqué plus d’un. Les diverses tentatives de réforme de la loi sur le blasphème, sur les crimes d’honneur et des ordonnances Hudood, qui discriminent les femmes, ont toutes échoué. Et, à la demande des mollahs, les passeports pakistanais doivent à nouveau mentionner la religion. Dans leur bastion de la province de la frontière nord-ouest, où le MMA dirige le gouvernement, un ministre local a déclaré qu’« aucune course ne sera autorisée ici et ceux qui essaieraient d’y participer seront jetés dans la rivière Kaboul ».

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© Libération

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