Mukhtar Mai : Le déshonneur du Pakistan

L’autobiographie de Mukhtar Mai, une femme de 28 ans qui vit dans le petit village de Meerwala à l’est du Pakistan, illustre l’étendu des injustices que subissent des femmes en Afghanistan.

12/01/2006 : Communiqué FIDH

Publication de "Déshonorée", autobiographie de Mukhtar Mai (Oh ! Editions).

Mukhtar Mai a 28 ans, elle vit dans le petit village de Meerwala à l’est du Pakistan. Son plus jeune frère aurait été vu avec une fille d’un autre clan. Le Conseil tribal du village se réunit immédiatement et prononce cette terrifiante sentence : Mukhtar Mai est condamnée à être violée en réparation de la prétendue faute de son frère. La peine est immédiatement exécutée.

"C’est une histoire tragique et horrible, qui ne peut laisser personne indifférent. Une histoire qui souligne l’urgence de l’éducation et l’impératif de l’état de droit pour conquérir le respect des droits des femmes en tant que droits humains fondamentaux. (Sidiki Kaba, président de la FIDH)."

Doublement victime d’un système judiciaire et social archaïque Mukhtar Mai fait preuve d’un courage et d’une dignité exemplaires, en osant interpeller les plus hautes autorités de son pays pour obtenir réparation.
En prenant à témoin la communauté internationale, elle révèle aujourd’hui l’absurdité d’un système fondé sur la "tradition", qui conduit des instances judiciaires à prendre des décisions criminelles, où à protéger les auteurs de ces crimes. Elle soulève ainsi un coin de la chape de plomb qui pèse sur les femmes du Pakistan, qui paient au prix fort la subsistance de pratiques féodales, auxquelles le pouvoir refuse la plupart du temps de s’opposer. Selon la Human Rights Commission of Pakistan, affiliée à la FIDH au Pakistan, les agressions envers les femmes, quelles que soient leurs natures (crimes d’honneur, viols, Karo Kari , meurtres, enlèvements, tortures, brûlures à l’acide...) sont encore aujourd’hui une tradition vivace dans ce pays. Près de 2800 femmes ont ainsi été assassinées entre 2001 et 2004, et 15000 cas d’attaques à l’acide ont été reportées durant les dix dernières années (encore s’agit-il ici des cas effectivement recensés). Dans l’immense majorité des cas, ces violences sont l’oeuvre de proches des victimes et demeurent la plupart du temps impunies. Une loi a certes été adoptée pour lutter contre les crimes d’honneur, mais celle-ci n’est pas ou peu appliquée. Pire, les femmes qui osent porter plainte devant les tribunaux gouvernementaux sont rejetées par leurs familles. Dans les zones rurales, principalement, la justice tribale protège la plupart du temps les auteurs de ces crimes odieux, quand elle ne prononce pas elle-même les sentences, comme cela a été le cas pour Mukhtar Mai.

Mukhtar Mai considère avoir été déshonorée une première fois par une justice hors du temps, puis une seconde fois avec la relaxe de ses agresseurs par la Haute Cour de Lahore.

Mais son courage et son obstination en font un symbole de dignité et de fierté pour les femmes de son pays. Le monde entier sait aujourd’hui que c’est le Pakistan qui se déshonore, à tolérer la persistance de tels actes. Les droits des femmes sont des droits fondamentaux !

La FIDH fait campagne pour la ratification universelle de la Convention des nations unies pour l’élimination de toutes les formes de discriminations envers les femmes (CEDAW) de 1979. Elle appelle les Etats à lever l’intégralité de leurs réserves à cette convention. Le groupe d’action pour le droit des femmes de la FIDH est coordonné par Shirin Ebadi, prix nobel de la paix
2003 et Souhayr Belhassen, vice-présidente de la FIDH.

Mukhtar Mai se bat pour les Pakistanaises
LE MONDE | 17.01.06

C’est une survivante en sursis. Le visage paraît fatigué et tendu sous le châle blanc qui couvre la tête et les épaules. Assise dans le petit salon d’un hôtel parisien, où elle reçoit, ce lundi 16 janvier, ses premiers visiteurs, Mukhtar Mai picore un peu d’omelette, boit une goutte de thé. Une journée marathon s’annonce pour la jeune Pakistanaise, dont le récit, Déshonorée (Oh éditions), vient d’être mis en vente simultanément en France et en Allemagne.

D’abord reçue au Quai d’Orsay par le ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, celle qui est devenue, malgré elle, le symbole de la lutte des femmes pakistanaises victimes de la "violence des patriarches et des chefs de tribu" devait ensuite faire halte sur l’esplanade des Droits-de-l’Homme, au Trocadéro, avant de répondre à la presse. Mardi, elle allait s’envoler pour les Etats-Unis, où elle a déjà été saluée en héroïne par le New York Times et où les organisations féministes se l’arrachent. Car Mme Mai est une star. Considérée dans son pays comme une "icône" ou une "pestiférée", selon ses termes, elle a vécu une histoire qui a déjà fait le tour du monde.

Cette histoire commence le 22 juin 2002, dans le village de Meerwala, dans le district du Muzaffargah, au sud de la province du Penjab, dans l’est du Pakistan. Les Gujjar, caste de paysans pauvres à laquelle appartient la famille de Mme Mai, voisinent avec les Mastoi, puissante tribu de fermiers qui impose sa loi féodale à tout le monde, policiers compris. Ce jour-là, les Mastoi accusent le frère de Mukhtar, le petit Shakkur, âgé de 12 ans, d’avoir flirté avec une fille de leur clan. Ils réunissent, le soir même, la jirga, tribunal coutumier auquel participent exclusivement les hommes du village. Pour réparer l’offense que les Mastoi estiment avoir subie, une femme Gujjar doit être sacrifiée.

Cette femme, c’est Mukhtar. Agée de 28 ans à l’époque, divorcée, sans enfant, la jeune paysanne illettrée n’a pas le choix. Elle est tellement "ignorante des lois et de (ses) droits" qu’elle pense "n’en avoir aucun". Quant à la sentence, elle ne souffre pas de discussion ni la moindre réserve - pas même celle du mollah, le notable religieux local. Mukhtar Mai est condamnée à être violée par des hommes de la tribu Mastoi. Cette nuit-là, la vie de la jeune femme bascule dans l’horreur.

Jusque-là, rien que d’assez banal, hélas ! Selon la Commission des droits de l’homme du Pakistan, ONG affiliée à la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), les agressions contre les femmes - du crime d’honneur aux brûlures à l’acide, sans oublier les viols, enlèvements et tortures diverses -, demeurent une "tradition vivace" dans ce pays. Près de deux mille huit cents femmes ont été assassinées entre 2001 et 2004 et quinze mille cas d’attaque à l’acide ont été recensés durant ces dix dernières années, assure l’ONG pakistanaise. Mais, dans le cas de Mme Mai, les choses ont pris un tour exceptionnel. Car la jeune femme a décidé de se battre et d’obtenir justice. Elle est l’une des premières à le faire au Pakistan.

Son combat sera long et périlleux, sans que rien, à ce jour, ne soit définitivement acquis. Les agresseurs de la jeune femme, d’abord lourdement condamnés en août 2002, ont vu, pour cinq d’entre eux, leur libération ordonnée par la cour d’appel de Multan en mars 2005. Il faudra l’intervention du ministre de l’intérieur pour que les violeurs restent en prison. Pour longtemps ? Mme Mai n’en sait rien. Tout va dépendre de la décision de la Cour suprême. Aucune date n’a été fixée pour ce nouveau procès. "Je dois croire dans la justice de mon pays", murmure-t-elle.

Avec sa "sœur de combat", Nasseem Akhtar, une étudiante de son district devenue son amie, elle a ouvert une école dans le village de Meerwala. Deux écoles, plutôt : une pour les filles, une autre pour les garçons. Pour ce faire, Mme Mai a utilisé l’indemnité que lui a versée le gouvernement d’Islamabad et un don reçu du Canada.

Catherine Simon
Article paru dans l’édition du MONDE du 18.01.06

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