Pakistan : Des traditions dangereuses

Limitée par le « watta satta », une
tradition culturelle qui consiste pour deux familles à échanger des femmes
par le mariage, Nuzhat (un nom d’emprunt), 22 ans, ne peut pas révéler
qu’elle est infectée au VIH et ne peut donc pas recevoir de traitement.

Karachi, 10 janvier 2008 (PlusNews) - Limitée par le « watta satta », une
tradition culturelle qui consiste pour deux familles à échanger des femmes
par le mariage, Nuzhat (un nom d’emprunt), 22 ans, ne peut pas révéler
qu’elle est infectée au VIH et ne peut donc pas recevoir de traitement.

« Je sais bien ce qui va arriver –Je serai renvoyée de la maison de mon
mari et ma propre famille ne m’acceptera jamais non plus. Cela veut aussi
dire que le foyer de mon frère sera ruiné. Sa femme est la soeur de mon
mari et elle aussi devra faire ses bagages. Dans tous les cas, où irai-je ?
 », a-t-elle demandé, alors qu’elle se trouvait à Karachi, capitale de la
province de Sindh, dans le sud-est du Pakistan.

La tradition du watta satta, qui veut dire littéralement « prendre et
donner », désigne l’échange de fiancés entre familles, échange au cours
duquel un frère et une soeur d’une famille épousent une soeur et un frère
d’une autre famille, souvent des proches parents.

Près d’un tiers des mariages dans les zones rurales du Pakistan sont fondés
sur cette tradition, selon une étude. Dans certaines parties du pays, comme
dans la province de Sindh, cette proportion est même plus élevée.

Nuzhat est un exemple classique de la féminisation du VIH/SIDA qui semble
faire un grand nombre de victimes chez les jeunes femmes dans la région
Asie-Pacifique, où l’épidémie est alimentée principalement par l’inégalité
entre les sexes.

Des experts sanitaires estiment qu’il y aurait 85 000 personnes vivant avec
le VIH sur une population de 160 millions d’habitants au Pakistan -50 pour
cent de ces personnes vivent dans la province de Sindh.

D’après le Programme commun des Nations Unies sur le sida, ONUSIDA, près de
40 pour cent des nouveaux cas sont enregistrés chez les femmes, et la Global
Coalition on Women and AIDS, une initiative de l’ONUSIDA, estime que les
femmes représentent actuellement 30 pour cent des adultes vivant avec le
VIH en Asie. Des statistiques exactes du nombre de femmes vivant avec le
VIH au Pakistan ne sont pas disponibles.

Des attitudes, pratiques et stéréotypes sociaux inébranlables, qui
légitiment souvent la violence contre les femmes, ajoutés à un accès inégal
aux ressources économiques, freinent les tentatives d’enrayer la propagation
de l’épidémie.

Le mariage, pas une protection

Lors du huitième Congrès international sur le sida en Asie et dans le
Pacifique, qui s’est tenu en août au Sri Lanka, la tendance inquiétante
d’une hausse du taux de prévalence du VIH parmi les jeunes femmes mariées a
été soulignée.

Le docteur Naseem Salahuddin, une spécialiste des maladies infectieuses de
l’hôpital national Liaquat à Karachi, a constaté une augmentation de la
transmission du virus des maris à leur femme : un tiers des 200 personnes
vivant avec le virus qu’elle a traitées depuis 1998 sont des femmes,
principalement mariées.

« Ce n’est pas seulement un problème de santé, cela doit être vu comme un
problème socio-culturel », a-t-elle commenté.

Garder leur maladie secrète par peur, et donc ne pas recevoir de
traitement, est une pression insupportable pour des femmes comme Nuzhat. « 
Je ne peux plus faire bonne figure », a-t-elle dit.
Le docteur Saleem Azam travaille avec les consommateurs de drogues
injectables depuis 25 ans, et recense 5 000 d’entre eux dans son
association, la Pakistan society. Au cours des dernières années, il a
constaté une propagation inquiétante du virus parmi eux et craint l’impact
que l’épidémie pourrait avoir sur les autres, particulièrement sur les
femmes.

M. Azam a convaincu le mari de Nuzhat de la faire dépister au VIH, mais
lorsqu’il l’a vue il y a six mois, « elle était sur le point de craquer »
et il a dû l’envoyer pour un suivi psychiatrique. « Ce n’est pas [le
problème de] la stigmatisation qu’elle pense qu’elle subirait, c’est [sa
certitude du] rejet catégorique de la part de sa famille », a-t-il dit.

Taufig, le mari de Nuzhat, un travailleur journalier, n’est pas seulement
un consommateur de drogues injectables, y compris d’héroïne, il est aussi
consommateur d’alcool et a des partenaires sexuelles multiples. Savoir
qu’il est séropositif ou qu’il a infecté sa femme, et peut-être leur fille,
fait peu de différence à ses yeux.

Pas de recours médical

Quand « il n’y a plus rien eu à manger » à la maison, Nuzhat a décidé de
chercher un travail. Sans qualifications adéquates, elle n’a pas eu
beaucoup d’autres opportunités que de travailler dans un salon de beauté
local, bien qu’elle ne puisse pas sortir sans une escorte masculine.

En dépit de ses revenus maigres et irréguliers, Taufig a maintenu son mode
de vie en battant souvent Nuzhat pour la forcer à partager son salaire, ou
en empruntant à sa mère.

La santé de Nuzhat se détériore, mais son mari en fait peu de cas.

« J’ai souvent des fièvres. Des bouffées de chaleur arrivent de nulle part
mais j’ai trop peur pour aller demander une aide médicale. Je suis toujours
accompagnée par un membre de la famille. Si je vais voir un médecin, ma
belle-mère viendra. Que se passera-t-il si elle soupçonne quelque chose et
le révèle ? », s’est-elle désespérée.

Cette peur ne l’empêche pas seulement de recourir à l’aide d’un centre géré
par le Programme de lutte contre le sida de Sindh (SACP, en anglais), qui
fait partie du programme national de lutte contre l’épidémie, mais cela
l’empêche aussi de faire dépister sa fille de deux ans, qui est aussi
souvent malade. « Je ne peux pas prendre le risque », a-t-elle dit à
IRIN/PlusNews.

Elle a exprimé le sentiment que les femmes dans sa famille n’avaient pas
droit au statut d’êtres humains. « Nous sommes traitées comme du bétail,
battues régulièrement pour le moindre petit prétexte », a-t-elle dit.

« La seule justification de notre existence semble être de procréer ou de
procurer du plaisir sexuel aux hommes. Même ma mère le pense, comme ma
belle-mère. Elles vivent toutes les deux en ville, mais cela ne veut pas
dire que leur mentalité a changé. Parfois je sens... que je deviendrai
comme eux si je continue à vivre dans cet environnement suffocant »,
a-t-elle noté.

La discrimination, l’inégalité de pouvoir dans les relations entre hommes
et femmes et la dépendance économique ont exacerbé le problème, a estimé le
docteur Azam.

« Le pouvoir inégal rend les femmes encore plus vulnérables, entraînant des
relations sexuelles et forcées souvent à leur désavantage, avec peu de
possibilités pour elles de refuser ces relations sexuelles ou de négocier
des rapports protégées », a-t-il dit.

Source : (IRIN)

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