Pas d’autonomie sans revenu

Le Forum Social Mondial qui se tient à Mumbai du 16 au 21 janvier 2004 est l’occasion d’aborder la place et les enjeux des relations femmes/hommes dans le contexte altermondialiste.

En direct du Forum Social Mondial, Mumbai

C’est à la fin d’un défilé de robes de mariées, que nous avons enfin découvert le visage souriant de Runa Banerjee. Fondatrice de Sewa Lucknow, un collectif de 5000 artisanes dans la région de New Delhi, cette énergique femme est aussi l’une des stylistes du groupe et une vendeuse hors pair. Après le défilé, elle sera l’une des premières à vendre les sublimes tenues à son stand du salon du mariage. Runa maîtrise aussi bien la mode que la recherche de fonds à l’international et le montage de projets.

C’est en 1979 que l’Unicef commande à Runa la réalisation d’une enquête sur le travail des enfants dans sa région. Issue d’un milieu aisé, Runa a découvert avec horreur la pauvreté. Elle est particulièrement frappée par la situation de gamines qui, à 7 ans, maîtrisent déjà à la perfection l’art de la broderie, travaillent énormément et sont systématiquement sous-payées.
Pour empêcher le travail des mineurs, l’Unicef lui propose alors de monter une crèche dans ces quartiers. Peu à peu, les mères se sont timidement rapprochées. Elles ont demandé à Runa : « Puisque vous avez un projet pour les enfants, pourquoi ne pas monter aussi un projet pour nous ? » À partir de cette idée, l’ONG Sewa Lucknow a vu le jour officiellement en 1984, avec 31 femmes enthousiastes et décidées à créer leur petite entreprise. Aujourd’hui elles sont 5000, et la prochaine ambition de Runa est de pouvoir travailler dans d’autres régions afin d’intégrer d’autres femmes au projet.

Naissance de nouvelles femmes

« L’Empowerment (le renforcement des capacités et de l’influence) n’est pas une capsule magique que l’on avale. C’est la mise en commun d’information, d’éducation et de revenus », affirme-t-elle. Et bien que beaucoup de féministes ne partagent pas cette idée, Runa Banerjee considère que l’argent est nécessaire pour évoquer la libération de femmes. Sans argent, une femme indienne n’a d’autre choix que de dépendre de son mari.

Sewa Lucknow a aussi développé des outils de micro-finance et sa fondatrice est très fière d’annoncer que leur structure est à ce jour autosuffisante d’un point de vue financier.
Évidemment, ce sont les bailleurs et les donneurs qui permettent de développer de nouveaux projets, d’agrandir le rêve, de faire toujours plus… mais les ventes suivent et l’argent rentre dans les caisses. Tous les ans, une grande réunion a lieu, où les membres invitent leurs mères et leurs filles, c’est un rassemblement de 18.000 femmes. « C’est un processus démocratique, où l’on discute et prend les décisions pour l’année à venir ensemble ». Bien qu’on ait du mal à imaginer un débat à teinte démocratique à cette échelle, il ne faut pas oublier que les proportions indiennes ne sont pas toujours évidentes pour nos yeux occidentaux.

Sewa est aussi une banque exclusivement destinée à aider des femmes à s’en sortir. Chaque membre fait un apport mensuel qui lui permettra, au bout de 3 ans, d’emprunter de l’argent pour ses besoins personnels. « Car si notre maison n’est pas en ciment, personne ne viendra pour le mariage », précise Runa, pour bien montrer que Sewa a changé le sort de nombreuses d’entre elles.

Sewa a un local autonome, où les femmes travaillent dans 12 sections différentes : couture, boutons, broderie… Les ventes se font sur des marchés et dans des boutiques, mais Runa rêve d’emmener ces robes aux Etats-Unis pour la grande exposition annuelle de produits solidaires qui a lieu à Washington.
Les femmes qui font partie de cette aventure sont devenues « des nouvelles femmes ». Aujourd’hui, elles sont écoutées, respectées, les gens leur demandent conseil. Leur statut a changé. Et c’est là que réside la force de Sewa : permettre aux femmes de monter dans la hiérarchie sociale dans un schéma intransigeant marqué par les castes, la religion et une culture où le travail est extrêmement sexué. Changer de statut est une sorte de miracle rendu possible par le courage de Runa et tant d’autres. À force de lutte, de persévérance et de beaucoup de travail.

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Runa Banerjee, Les Pénélopes

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