Père absent au Pérou

L’abandon du père est très fréquent au Pérou, surtout dans le milieu urbain métissé. Le machisme caractérise les rapports hommes-femmes depuis la colonisation espagnole.

Introduction

Normalement la maternité est un fait évident dans toute société, malgré cela chaque culture prescrit les comportements acceptables ainsi comme les devoirs et les droits que la mère doit assumer par rapport au nouveau-né. La paternité, de son coté est pour tous les peuples un fait fondamentalement culturel et elle existe même dans les sociétés archaïques qui méconnaissent le lien entre le rapport sexuel et la procréation. « La norme morale et légale la plus importante est qu’aucun enfant ne doit venir au monde sans qu’un homme assume son rôle de père sociologique, gardian et protecteur de l’enfant ». [1] Les conséquences de cette norme sont qu’une mère célibataire soit censurée et qu’un enfant sans père soit considéré comme un bâtard. Ceci n’est pas un préjugé occidental et chrétien, mais une attitude trouvée dans des cultures très variées.

Nous avons constaté dans le cadre de nos recherches au sein du Laboratoire Famille et Socialisation de l’Université Catholique de Lima ( Pérou) que dans les familles péruviennes l’absence du père, l’abandon paternel des enfants apparaît comme un fait quotidien, presque normal, comme s’il faisait partie de la nature masculine. Néanmoins si ce phénomène est fréquent, il n’est pas général. Il est possible de trouver des secteurs sociaux où il est moins fréquent et d’autres dans lesquels il soit censuré. Les différents comportements vont être liés aux caractéristiques ethniques, socio- économiques, régionales, ou du fait d’habiter la campagne ou la ville.

L’existence des comportements hétérogènes rend difficile d’expliquer la paternité absente à cause d’abandon est très difficile.

Les familles et les pères

A travers nos recherches nous avons constaté que l’abandon du père produit des familles monoparentales composées par la mère et ses enfants. Ces familles subissent des problèmes économiques ainsi que de socialisation de leurs enfants.

Mais toutes les familles monoparentales ayant comme responsable une femme ne sont pas le produit de l’abandon paternel car elles sont aussi le produit d’une séparation, d’un divorce, ce que n’implique nécessairement l’abandon du père en termes économiques et éducatifs.

Selon l’information du Fonds des Nations Unies pour la Femme, 37% des familles les plus pauvres de Lima ont à leur tête des femmes.2 Selon une enquête faite parmi 3096 écoliers dans cette même ville en 1998, 48% des enquêtés répondait que le foyer était dirigé par la mère seule sans la présence d’un homme.3

Des études faites sur la structure familiale nous montrent que le problème des femmes chefs de famille est très étendu en Amérique latine et qui est lié également à la pauvreté. Mas il faut dire qu’à l’origine des familles monoparentales il y a d’abord des familles très instables, constamment menacés par une possible désintégration, due à que l’homme assume une responsabilité très minimale par rapport à ses obligations conjugales et en général familiales.

Ce sont des familles constituées d’une manière très informelle. Une grande partie vit en concubinage et par conséquent les enfants son considérés comme illégitimes. C’est pour cela que les femmes à la tête de ces familles figurent comme mères célibataires accompagnées de leurs enfants. Dans cette catégorie sont incluses aussi les femmes qui ont eu un enfant fruit de la séduction mais qui n’ont jamais vécu avec le père de leur enfant plus celles q’ont eu un enfant comme conséquence d’un viol.

Père absent et socialisation des enfants

La socialisation des enfants dont le père est absent présente multiples problèmes que nous détaillons ici :

- 1. Les mères dans ces familles monoparentales ont une tendance à surprotéger leurs enfants en diminuant leur autonomie.

- 2. Nous avons constaté aussi que les enfants provenant de ces familles avaient plus d’échecs scolaires et qu’ils désertaient l’école plus jeunes que les autres enfants.

- 3. Quant au garçon, l’absence totale ou relative du père lui pose des problèmes par rapport à son identification dans son rôle sexuel. L’enfant s’identifie plus à leur mère qu’à son père. Dans un certain sens on peut dire que le garçon apprend son rôle masculin plutôt à partir de ce qu’il ne devra pas faire pour être considéré comme un homme. Il existe donc une espèce de masculinité compulsive qui fait que les hommes manifestent plus d’anxiété que les femmes par rapport à leur identification dans leur rôle sexuel.

- 4. Les jeunes majeurs dont le père est absent, ont un comportement de masculinité exagérée et ils ont aussi une tendance à être plus agressifs.

Paternité et machisme

L’abandon du père est un phénomène présent dans la société péruvienne et latino-américaine. Ce comportement fait partie d’une sous culture qui s’appelle machisme. Dans le concept de MACHISME nous constatons les caractéristiques suivantes :

- a) C’est un terme qui remarque l’indépendance, l’impulsivité, la force physique comme une façon naturelle de régler les désaccords et la rudesse et la brutalité dans le rapport avec les femmes.

- b) On utilise ce terme aussi pour désigner le culte à la virilité, dont les caractéristiques sont l’agressivité et l’intransigeance exagérées dans les relations d’homme à homme et l’arrogance et l’agression sexuelle dans les rapports homme femme.

Des chercheurs qui ont fait des études au niveau macro social de la famille en Amérique latine signalent que le complexe de machisme dérive en grande partie des naissances illégitimes et de la « paternité irresponsable » sous forme de relations hors mariage, d’abandon de la femme et des mères célibataires. Une manifestation au niveau de la société est l’existence des unions consensuelles et des enfants errants ou pas du tout socialisés4.

Nous devons préciser ici que d’autres auteurs nos montrent la non-existencee du machisme dans d’autres contextes latino-américains. Les communautés paysannes des hauts plateaux andins ne sont pas machistes : « les Indiens à l’intérieur de leur communauté ne considèrent pas la conquête sexuelle comme une validation de leur masculinité » 5 Des études faites à Lima parmi les migrants venant des communautés andines nous montrent que ceux-ci pensent que les hommes de la ville sont irresponsables, qu’ils aiment dépenser leur argent et que fréquemment sont à l’origine de la décomposition de leurs familles.

Un autre aspect à remarquer c’est le fait que les institutions de la société soient traversées par ce phénomène de machisme, et d’une manière spéciale tout l’appareil judiciaire qui permet que ce comportement masculin d’abandon de la famille continue à exister sans être puni. Ainsi malgré la négative de nombreux pères à assumer la pension alimentaire les juges sont réticents à les sanctionner pour ce délit. La même chose a été constatée pour le Mexique.

Nous pouvons constater que le comportement déviant d’irresponsabilité paternelle existe et reste parce que la norme sociale qui valorise la paternité a perdu son sens dans certains secteurs de la population tant au niveau individuel qu’au niveau collectif et que les institutions censées faire respecter la norme ne font pas leur travail.

Machisme et colonisation

L’une des explications du comportement machiste a fait appel à l’histoire de la colonisation du continent latino-américain. La perte de la paternité serait le produit de la domination espagnole et resterait comme un héritage culturel.

Les rapports entre les colonisateurs espagnols et les femmes amérindiennes ont été d’abord le viol dans une logique d’opprimer le vaincu. Néanmoins, une fois la conquête finie, la violence a continué surtout au niveau du travail. La sollicitation des femmes pour être au service des espagnols d’une façon personnelle a configuré un nouvel élément dans la société : le service domestique comprenant des obligations sexuelles.

Il faut signaler que les enfants nés de l’union des femmes indiennes et des espagnols étaient des « métis » pas reconnus par leur père et donc des « bâtards » ou enfants illégitimes. Dans ce cas là les mères de ces enfants métis assumaient seules la responsabilité de les élever.

Un fait très peu étudié dans le processus historique de la conquête et de la colonisation est celui qui concerne la socialisation des enfants. Nous avons dit que les mères s’occupaient principalement des enfants métis. Néanmoins, plusieurs enfants avaient connu leurs pères avant d’être abandonnés et cette expérience les avait marqué profondément.. Les enfants d’espagnol et d’indienne se trouvaient dans une situation complètement anomale ; la domination qu’exerçait le père sur la mère indienne avait provoqué une espèce de haine du père, mais en même temps le désir de devenir comme lui. Des études psychologiques6 sur les jeunes métis d’aujourd’hui trouvent que l’identification est un processus inconscient, que les jeunes s’identifient aux aspects partiels de leurs parents, par des attitudes qu’ils reproduisent même après les avoir censurés. Il y aurait donc une reproduction d’un type de comportement et d’un type de famille.

Finalement face au comportement des hommes et à l’impunité qui les accompagne, on peut dire que les conquistadors voulaient empêcher le développement des systèmes natifs de control social, familial ou communautaire afin de maintenir leur domination sur les populations indiennes. Néanmoins vu la grande variété géographique et culturelle dans l’histoire du Nouveau Monde, certaines communautés continuèrent intégrées intérieurement au niveau social et culturel. Ces communautés qui n’ont pas subi la destruction culturelle de la conquête et colonisation existent dans les hauts plateaux des Andes péruviens et possèdent des formes de mariage propres grâce à la pratique d’une endogamie ethnique.

Perspectives futures

Le sujet de la paternité a été traité en Amérique latine à partir d’une perspective plutôt négative que positive, c’est- à- dire en considérant les problèmes que provoque l’absence paternelle. Cette perspective est représentée par les recherches effectuées à partir des années 60 et qui se développent pendant les années 80 jusqu’à la fin du siècle. Nous ne pouvons pas nier leur intérêt et leur contribution à la réflexion sur la paternité et la socialisation des enfants dans un contexte de pauvreté et des hiérarchisations ethniques qui sont le produit d’un processus de colonisation.

Aujourd’hui la recherche sociologique sur les paternités en Amérique latine se tourne vers une autre perspective qui est celle d’étudier les valeurs, les attitudes et les expectatives des hommes par rapport à leur expérience des pères. Plusieurs recherches effectuées au Brésil, Chili, Colombie, Mexique et Pérou, traitent spécifiquement du sens qu’a la paternité pour la population masculine, quelle place occupe cette paternité dans leurs projets de vie et quelles sont les difficultés que rencontrent les pères pour accomplir cette tâche. La publication « Paternidades en América Latina » est le fruit d’un débat organisé à la fin de l’année 2000 à l’Université Catholique de Lima.

Cette nouvelle manière d’aborder le sujet de la paternité va sûrement enrichir le débat sur les représentations et les expériences de la paternité en Amérique latine. La recherche en sociologie a utilisé des données historiques, juridiques et anthropologiques afin d’expliquer ce phénomène. La nouvelle démarche qu’on peut qualifier de « positive » voudrait correspondre mieux aux transformations actuelles des rapports pères-enfants et des rapports entre genres ( hommes-femmes) qui ont contribué à questionner le discours existant sur la masculinité et la paternité en Amérique Latine.

Finalement nous pensons que les résultats des recherches et des débats autour de celle ci contribueront à désigner des nouvelles méthodologies de travail et des politiques publiques qui permettront travailler avec la population masculine de manière à satisfaire ses demandes.

Coumau Carmen
Sociologue
ccoumau chez cegetel.net

Notes

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