Perspective des droits des femmes sur la circoncision et la prévention du VIH

Les dernières recherches indiquent que la circoncision masculine peut diminuer la transmission du VIH de 60 % ; mais quelles sont les questions relatives aux droits des femmes qu’il faudrait prendre en compte avant de mettre en place des programmes de circoncision à grande échelle ?

Par Rochelle Jones

Le 24 juillet à Sydney (Australie), les participants à la quatrième conférence de l’International Aids Society sur la pathogenèse, les traitements et la prévention de l’infection par le VIH ont analysé les estimations de certaines études selon lesquelles « des millions de nouveaux cas d’infection par le VIH pourraient être évités par de vastes campagnes de circoncision masculine en Afrique subsaharienne ». Selon ces études, « ces vastes campagnes de circoncision en Afrique subsaharienne permettraient d’éviter l’apparition de 5,7 millions de nouveaux cas et 3 millions de décès sur une période de 20 ans » [1]. La conférence s’est prononcée en faveur de la circoncision masculine comme outil de prévention valable après que trois essais cliniques « aient démontré que la circoncision diminue d’environ 60 % les possibilités pour un homme de contracter le VIH »

Les organisations de défense des droits des femmes sont toutefois prudentes quant aux avantages éventuels de la circoncision pour les femmes. En effet, si ces dernières recherches s’avèrent positives, elles menacent de faire passer la position des femmes à l’arrière-plan, en particulier si les grandes institutions de financement s’embarquent dans cette campagne sans réaliser une analyse sexospécifique plus approfondie de ces questions.

Comment la circoncision peut-elle prévenir la transmission du VIH ?

L’utilisation de la circoncision pour réduire les cas d’infection par le VIH est à l’étude depuis de nombreuses années. En effet, au fil du temps, les chercheurs ont remarqué que dans certaines communautés d’Afrique et d’Asie où la circoncision est une pratique commune, la prévalence du VIH était inférieure à celle d’autres communautés. Des recherches récentes indiquent que « le prépuce contient des « cellules cible » qui sont infectées par le VIH dans les étapes initiales de l’exposition au virus. Après l’ablation de celui-ci pratiquée durant la circoncision, le reste de la peau développe une surface protectrice différente dite kératinisée. Ce processus de kératinisation est considéré comme l’un des facteurs qui réduit le risque, pour les hommes, de contracter le VIH durant les relations sexuelles de type vaginal. Il semble également que la circoncision diminue également la fréquence des ulcères génitaux, qui aggravent le risque de contracter ou de transmettre le VIH » [2]

Nous manquons encore de preuves pour conclure que la circoncision pratiquée chez un partenaire masculin a un effet direct de protection pour la femme. Toutefois, une réduction du nombre de nouveaux cas chez les hommes se traduirait probablement par une diminution du nombre de femmes susceptibles d’être exposées au VIH au fil des années. [3]

Quelles sont les préoccupations pour les femmes ?

Plusieurs questions ont été soulevées par les femmes à propos de la circoncision masculine et de la réduction du risque de transmission du VIH. Les femmes sont plus vulnérables à l’infection par le VIH que les hommes, elles sont également plus exposées à la violence de type sexiste. Par conséquent, l’un des aspects qui préoccupent les femmes est qu’un homme circoncis pourrait se considérer invulnérable face à l’infection par le VIH et il n’est pas impossible qu’il adopte un comportement plus risqué et/ou violent. [4]. Les femmes craignent que la circoncision ne donne aux hommes un autre prétexte pour ne plus porter de préservatifs dans des situations où elles sont déjà soumises à la domination sexuelle et au pouvoir des hommes. Par ailleurs, de nombreux hommes pourraient s’estimer complètement protégés et suspendre l’utilisation des préservatifs. [5]

Une deuxième facette du problème est l’impact que pourrait avoir la circoncision masculine sur la vulnérabilité des femmes en matière d’infection par le VIH. Une étude financée par la fondation Gates en Ouganda et qui devrait être terminée en 2008 vise précisément à mesurer l’effet de la circoncision masculine sur la transmission sexuelle du VIH dans le sens hommes - femmes. Les résultats préliminaires de cette étude ont été présentés à une réunion de l’Organisation mondiale de la santé en mars 2007 ; ces résultats indiquent que des relations sexuelles avec des hommes récemment circoncis chez qui l’incision n’est pas encore tout à fait cicatrisée pourrait accroître le risque de contagion par le VIH chez les femmes [6]. Les résultats définitifs de cette étude seront d’une extrême importance pour le développement et la mise en oeuvre de toute campagne de circoncision dans l’avenir.

Un troisième élément pouvant avoir des répercussions pour les femmes est qu’une augmentation des pratiques de circoncision masculine pourrait avoir comme effet de détourner des ressources d’autres programmes importants de prévention et de traitement. Le problème se pose notamment au niveau du financement car les organisations de défense des droits des femmes fonctionnent déjà avec des budgets extrêmement limités et les principaux bailleurs de fonds préfèrent souvent financer des programmes qui concernent les hommes plutôt que la vulnérabilité des femmes par rapport au VIH et au sida.

On peut également se poser la question de savoir comment (et si) la circoncision peut être intégrée à une approche plus globale de la prévention. Par exemple, si ces programmes sont incorporés aux initiatives majeures actuellement en cours comme le programme ABC (abstinence, fidélité, préservatifs) qui méconnaissent les droits des femmes, nous aurions perdu une nouvelle chance de pouvoir attaquer les causes fondamentales de la vulnérabilité des femmes face au VIH.

Centrer les efforts sur les hommes et leur rôle dans la prévention pourrait renforcer leur position de force dans les relations sexuelles.

Est-il possible de promouvoir davantage les droits des femmes ?

Cette publicité récente sur la circoncision masculine peut toutefois être utilisée pour faire progresser les droits des femmes. Le Réseau Juridique Canadien sur le VIH/sida estime que si les campagnes de circoncision masculine prévoient des investissements importants en matière de conseil sur le VIH, y compris au niveau des couples, elles permettront également d’aborder certaines questions relatives à la vulnérabilité des femmes face au VIH [7].

Lors d’une enquête informelle menée par IRIN/PlusNews en Afrique du Sud, plusieurs femmes ont mentionné le changement positif de comportement d’hommes qui avaient participé aux traditionnelles « écoles de circoncision », dans le cadre de rites traditionnels de passage dans certains groupes culturels où les hommes sont circoncis et où ils apprennent à respecter les femmes et à leur être fidèles. De même, le chef de l’unité de santé et de genre du Conseil de recherche médicale d’Afrique du Sud affirme : « Ce serait une erreur de considérer [la circoncision] uniquement comme un geste médical ; il s’agit d’une intervention sociale... Je pense que la culture est très flexible et que dans la mesure où la circoncision a été associée à la virilité, elle constitue une chance unique d’en faire un signe de meilleure virilité », à savoir celle d’hommes responsables sur le plan sexuel et qui sont plus disposés à considérer les femmes sur un pied d’égalité. [8]

Quant à la question de savoir si la circoncision serait un moyen de prévention aussi efficace pour les femmes que pour les hommes, le réseau juridique canadien pour le VIH/sida pose les questions adéquates [9] :

« Les ressources utilisées pour les campagnes de circoncision masculine vont-elles favoriser l’action visant à réduire la vulnérabilité des femmes face au VIH, y compris la violence contre les femmes, renforcer leurs capacités d’exiger des relations sexuelles protégées et contribuer à développer leur autonomie économique ? Ou l’intensification des circoncisions masculines va-t-elle accentuer, voire exacerber les inégalités entre les sexes qui sont véritablement à la base de cette épidémie dévastatrice ? La circoncision masculine sera-t-elle le « remède miracle » qui va absorber d’énormes ressources financières des donateurs, faisant des causes structurelles de la vulnérabilité des femmes au VIH le « sujet délicat » que personne n’aborde et que tous préfèrent ignorer ?

Les organisations de défense des droits des femmes sont appelées à jouer un rôle clé pour que des réponses soient apportées à ces importantes questions, ainsi que pour veiller à transmettre un message clair aux communautés de façon, dans le meilleur des cas, à minimiser le risque de confusion ou d’exagération de l’information. En dernière analyse, c’est toutefois aux responsables des politiques qu’il incombe de veiller à ce que le financement soit acheminé de façon appropriée, et que les organisations de femmes ne soient pas de nouveau dans l’obligation de continuer à combler les brèches.

Notes :
[1] Neena Bhandari, 2007. « HIV/AIDS Experts Swear by Circumcision » (les experts en VIH/sida parient sur la circoncision). Inter Press Service News Agency. http://ipsnews.net/news.asp?idnews=38643
[2] Deborah Baron et Julie Davids, 2007. « How Did Circumcision Prevent HIV in Clinical Trials in Africa ... And What Does It Mean for the United States ? » (Comment la circoncision prévient-elle le VIH dans des essais cliniques menés en Afrique... Et quelles en sont les implications pour les États-Unis ?). The Body : The Complete HIV/AIDS Resource
http://www.thebody.com/content/prev/art41282.html
[3] Ibid.
[4] Voir note 1.
[5] Réseaux intégrés d’information à l’échelon régional des Nations Unies. Circoncision masculine à grande échelle – quelles sont les implications pour les femmes ? Disponible sur :
http://allafrica.com/stories/200707240695.html
[6] Joanne Csete, 2007. Circoncision masculine et prévention du VIH : un défi en termes de droits et de santé. Réseau juridique canadien sur le VIH/sida. HIV/AIDS Policy and Law Review. Volume 12, Number 1, Mai 2007.
http://www.aidslaw.ca/publications/interfaces/downloadFile.php?ref=1128
[7] Ibid.
[8] Voir note 5.
[9] Voir note 6.

Source : AWID Carrefour Semaine du 4 septembre 2007

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