Politique : Les femmes et l’Europe

Dans tous les pays européens, à l’exception de la Suède, la politique reste une « affaire d’hommes ». Les femmes, assignées d’abord à la sphère familiale, y sont considérées comme illégitimes, voire incompétentes. Et la France figure parmi les plus récalcitrants à promouvoir la parité. L’Union, qui impose à ses membres des mesures en faveur de l’égalité, pourrait bien être la chance des Européennes. A lire dans Politis no 804, juillet 2004

Depuis le 1er mai 2004, elles sont trois. La Présidente lettone, Vaira Vike-Freiberga, a rejoint l’Irlandaise Mary McAleese et la Finlandaise Tarja Halonen dans le club très fermé des femmes chefs d’État élus de l’Union européenne. Sur les photos de famille prises lors de la célébration de l’élargissement à Dublin, les tenues bleu vif et rouge de deux d’entre elles, au milieu d’une nuée de costumes sombres, symbolisent bien l’intrusion que signifie encore l’arrivée de femmes dans les instances politiques, surtout aux plus hautes fonctions.

Actuellement, l’Europe ne recense aucune femme chef de gouvernement. Il est vrai que les pays nordiques se rapprochent de la parité. La présence des femmes dans les lieux de pouvoir s’affirme peu à peu dans la plupart des États depuis les années 1980-1990. Mais à de rares exceptions près, elles restent minoritaires dans toutes les assemblées. La France étant plutôt à la traîne.

La championne d’Europe est sans conteste la Suède. Avec 45 % de femmes au Parlement et un gouvernement paritaire depuis 1994 (1), c’est le pays le plus proche d’une réelle égalité. Suit un groupe de contrées du Nord, où vient de se glisser un représentant du Sud : le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas, l’Espagne, la Belgique, l’Autriche et l’Allemagne affichent entre 32 % et 40 % de femmes dans leur chambre basse. L’Espagne, depuis l’arrivée de José Luis Zapatero au pouvoir, peut même se vanter d’un gouvernement paritaire, alors que les autres oscillent entre 22 % de femmes au gouvernement pour le Danemark et l’Autriche et 43 % pour l’Allemagne.

Derrière, une poignée de pays parviennent à quelque 20 % de femmes au Parlement : la Lettonie, la Pologne, la Slovaquie, le Portugal, l’Estonie et le Royaume-Uni. Mais si ce dernier a nommé 27 % de femmes au gouvernement, contre 20 % au Portugal ou en Lettonie, la Pologne n’en a admis qu’une sur 18 membres et la Slovaquie... aucune.

La France atteint un désolant 12,2 % de députées à l’Assemblée nationale, à égalité avec la Slovénie, se plaçant à la 19 e place parmi les pays de l’Union. En mars 2004, la Grèce, auparavant lanterne rouge de l’Europe des 25, l’a même dépassée, avec un taux de 14 %. Pire, une présidente y a pris la tête du Parlement, événement qui ne s’est jamais produit en France. Certes, nous avons quatre femmes ministres sur 17, tandis que la République hellénique n’en a nommé qu’une sur 19. Cela représente cependant un recul par rapport au record des gouvernements Jospin (31 % et 33 %) (2). L’Italie, qui connaît une régression avec Berlusconi, Chypre (aucune femme au gouvernement), la Lituanie, la Hongrie et Malte composent le peloton de queue.

L’avance des pays nordiques tient peut-être à la culture protestante, plus égalitaire que l’Église catholique, puisqu’elle autorise les femmes à être pasteurs ­ donc à accéder aux postes de responsabilité. Quoi qu’il en soit, ces pays ont été les premiers à accorder le droit de vote et d’éligibilité aux femmes ­ la Finlande en 1906 ­, suivis par l’Espagne dès 1931 (conquête annulée, bien sûr, par la longue parenthèse franquiste de 1939 à 1975). Les autres pays ont attendu l’après-Deuxième Guerre mondiale. Le Portugal est l’État le plus retardataire, n’ayant reconnu ce droit aux femmes qu’en 1976. La France y a consenti en 1944. « Le grand retard de la France remonte loin dans l’histoire. Par exemple, la loi salique, exhumée au XIVe siècle et trafiquée par les clercs, a interdit aux femmes l’accession au trône. Dans tous les autres pays d’Europe, elles pouvaient être reines », rappelle Janine Mossuz-Lavau, politologue et directrice de recherche au CNRS (3). Puis, premier pays à établir le suffrage « universel » en 1848, comme on l’apprend à l’école, la France en a délibérément exclu les femmes.

Mais l’échappée des pays nordiques est surtout due aux mouvements féministes des années 1970. Ils ont très tôt revendiqué le pouvoir politique pour les femmes, soutenus par des mobilisations féminines au sein des partis. Ceux-ci ont ainsi subi des pressions externes et internes pour ouvrir aux femmes leurs instances dirigeantes et leurs listes de candidats aux élections. Dès la fin des années 1970, les formations de gauche, imitées par les libéraux, ont institué des mécanismes de quotas. Les partis écologistes, à leur arrivée sur la scène politique, ont adopté des mesures de parité.

L’Espagne et, dans une moindre mesure, le Portugal ont pris les mouvements en marche au sortir de la dictature. Le parti socialiste espagnol a inscrit dans ses statuts, depuis longtemps, le principe selon lequel la représentation de chaque sexe ne doit pas être inférieure à 40 %. La France doit son retard, du moins en partie, au long désintérêt des mouvements féministes français pour le champ politique. Parmi les partis, les Verts ont été précurseurs dans l’instauration de mesures volontaristes, leur première liste paritaire aux élections ne datant que de 1995.

Aux pays de l’universalisme républicain, il est vrai que les quotas et les mesures d’action positive, vus comme l’octroi d’un privilège à une catégorie de population, ont mauvaise presse. Pour d’autres raisons, les pays de l’Est les voient aussi d’un mauvais oeil : ils renvoient aux quotas obligatoires de la période communiste, culture dévalorisée aujourd’hui. Mais les chiffres sont sans appel : sans processus volontariste, les mentalités ne changent pas, tranche Jacqueline Heinen, qui a dirigé une étude sur la démocratie locale et le genre dans sept pays d’Europe (4). « En 1998, en France, il n’y avait pas plus de femmes à l’Assemblée nationale qu’en 1945 », appuie Emmanuelle Latour, secrétaire générale de l’Observatoire de la parité (5).

Si la Suède ou l’Espagne n’ont pas eu besoin de légiférer, l’immobilisme des partis en France, comme en Belgique et en Grèce, a contraint à la loi : la modification constitutionnelle du 8 juillet 1999 autorisant les mesures d’action positive a débouché sur la loi sur la parité du 6 juin 2000. Celle-ci oblige les partis à présenter 50 % de candidats de chaque sexe à tous les scrutins de liste. Pour les scrutins uninominaux, elle incite à la parité par le biais de pénalités financières. Les résultats sont mitigés : si les conseils municipaux ou régionaux se sont féminisés à presque 50 %, la loi n’a aucune efficacité quand elle n’est qu’incitative (Assemblée nationale par exemple).

Lire la suite et l’ensemble du dossier dans Politis n° 804

(1) Les données sur les parlements sont issues de l ?Union interparlementaire, celles concernant les gouvernements, du ministère des Affaires étrangères.

(2) Lire les Femmes et la politique, Sylvie Pionchon et Grégory Derville, Presses de Sciences-Po Grenoble, 215 p., 20 euros.

(3) Janine Mossuz-Lavau a dirigé, avec Christine Bard et Christian Baudelot, Quand les femmes s’en mêlent, éditions de la Martinière, 382 p., 22 euros

(4) Genre et gestion locale du changement dans sept pays de l’Union européenne, 2004, rapport financé par la Commission européenne, disponible sur www.sh.se/genreetlocal

(5) Les rapports de l’Observatoire de la parité sont disponibles sur www.observatoire-parite.gouv.fru changement dans sept pays de l’Union européenne, 2004,

Source : Politis

P.-S.

Frédérique Dupuy, Politis

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