Pologne : loi "anti-avortement" en pratique

Depuis décembre le Parlement Lithuanien s’apprête à voter une loi criminalisant l’avortement sur le modèle de la loi polonaise.
Les féministes polonaises luttent pour empêcher cela comme Teresa
Jakubowska, membre du Parti de la Gauche Polonaise Racja, a écrit un article qui a été publié dans un important quotidien lituanien, "Lietuvos Rytas".

Parmi nombre de textes de loi quotidiennement bafoués en Pologne par les institutions censées veiller à leur bonne application, une place à part est réservée à la loi « anti avortement » datant de 1993. Depuis, pendant plusieurs années l’Eglise catholique et les gouvernements successifs ont tout fait pour que ceux qui devaient l’exécuter ne la connaissent pas et pour que les femmes ignorent leurs droits et n’exigent pas leur respect. Après 37 ans de la liberté de decider sur leur maternité les femmes en Pologne ont perdu en pratique leurs droits.

Comment est-elle donc, cette fameuse loi ? Mauvaise et restrictive, certes, mais avant tout, même ainsi tronquée elle n’est pas respectée, et cela depuis son entrée en vigueur. En pratique, cette loi ne concerne que les femmes désargentées. Les viols n’arrivent pratiquement jamais aux femmes qui tendent à travers la vitre de leur voiture le pilote pour ouvrir leur garage ; ce sont surtout celles qui rentrent à pied de leur travail tard le soir qui se font violer. Ce sont ces dernières qui, lorsqu’elles signalent le viol à la police ou à l’hôpital, ne reçoivent pas la pilule du lendemain à laquelle elles ont théoriquement droit. Ce sont celles qui n’ont pas assez d’argent pour avorter dans un cabinet privé et qui doivent lutter contre maintes difficultés bureaucratiques pour obtenir du procureur, dans les délais, l’attestation de viol – pourtant prévue par la loi – qui leur permettrait d’avorter gratuitement.

En général les Polonais savent que l’avortement est autorisé par la loi dans trois cas :
- lorsque la grossesse représente un danger pour la santé ou la vie de la femme
- lors d’une grande probabilité que l’embryon est atteint d’une tare grave et irréversible ou porteur de maladie pouvant mettre sa vie en danger
- lorsque la grossesse est le résultat d’un délit (viol, rapports incestueux, grossesse d’une jeune fille de moins de 15 ans, etc…)

Par contre, l’écrasante majorité croit que l’avortement n’est autorisé que jusqu’à la 12ème semaine. Or, ce délai ne concerne que la grossesse résultant d’un délit et c’est justement cela qui est scandaleux. Imaginons une jeune fille de quatorze ans qui pendant 12 semaines ne se serait même pas rendu compte qu’elle était enceinte. Chaque année nous avons en Pologne des cas où des fillettes de 12 ans sont obligées d’accoucher, alors que – toujours en accord avec la loi – la grossesse avant l’âge de 15 ans résulte dans tous les cas d’un délit, même si les rapports sexuels se sont passés sans violence.

Inapplication et insufisance de la loi

Lorsque la grossesse représente un danger pour la santé ou la vie de la femme, la loi ne prévoit aucune limite pour l’avortement.
Ce point de la loi est, lui aussi, volontairement ignoré de façon permanente. La loi ne précise pas de quels risques pour la santé de la femme il s’agit, il semblerait donc évident que sa santé psychique n’en est pas exclue. La dépression et le désespoir de la femme peuvent être causés par sa situation matérielle désastreuse : manque d’argent ou manque de toit, abandon par son partenaire, etc…

C’est l’appréciation subjective de la femme qui devrait prévaloir pour le médecin chargé de délivrer l’attestation. Surtout si en plus, particulièrement dans le cas de très jeunes filles, le risque de suicide est très grand. Malheureusement en Pologne les médecins ne comptent pas avec la santé psychique de la femme. Sous l’énorme pression de l’Eglise ils refusent de procéder à l’avortement gratuit (donc officiel) même lorsque la grossesse est une suite du viol qui représente en lui-même une grave atteinte et provoque des traumatismes psychiques.

La loi ne précise pas non plus de délai limite d’avortement en raison de tares graves de l’embryon. Elle stipule seulement de manière plutôt vague que l’interruption de grossesse est admise jusqu’au moment où le fœtus atteint le stade où il peut survivre de manière autonome hors de l’organisme de la mère. Généralement on admet que cela signifie la 22ème semaine. Si les tares dont l’embryon est atteint excluent d’avance sa survie autonome, la mère peut prendre seule la décision d’avorter sans aucun délai limite. Il faut souligner qu’il s’agit ici de la forte probabilité de tare génétique et non de la certitude absolue.

Malheureusement dans ces cas la loi n’est pas observée en règle générale. Les examens prénataux (condamnés par l’Eglise !) concernent un nombre infime de grossesses (en comparaison avec d’autres pays) et en conséquence on note un très grand nombre de naissances d’enfants atteints de malformations physiques ou mentales.

Une absence d’information et de prévention

L’absence d’une réelle éducation sexuelle laïque, l’ignorance des méthodes de contraception modernes (interdites par l’Eglise) et relativement coûteuses, trop coûteuses surtout pour les femmes et les jeunes filles de milieux défavorisés – toutes ces circonstances réunies provoquent une situation grotesque : les statistiques officielles parlent de quelques 200 avortements par an (pour un pays de 38 mln d’habitants !).

Alors que raisonnablement on doit estimer le nombre d‘avortements clandestins à au moins 200.000. Ce dernier chiffre n’est certainement pas exagéré puisque les autorités britanniques font état de 31.000 femmes polonaises qui ont avorté en Gde Bretagne en 2007. En Grande Bretagne l’avortement est gratuit (pour les assurés sociaux) et autorisé jusqu’à 24ème semaine de grossesse. En Pologne l’avortement clandestin se fait aussi de plus en plus souvent en utilisant la pilule Ru486 accessible sur l’Internet, ce qui représente – en plus du risque d’utilisation sans aucun contrôle médical – un risque de tomber sur un produit suspect, vendu par des escrocs. Dans des cabinets médicaux privés les avortements clandestins sont fait par la vieille méthode de curetage, celle par l’aspiration exigeant le matériel trop facilement identifiable lors de la descente de police. Donc la méthode employée aussi augmente le risque pour la santé de la femme.

L’opinion publique n’est pas tenu informée des conséquences réelles de la loi de 1993. Toute personne raisonnable comprend toutefois qu’une telle loi devait provoquer une hausse dramatique de naissances non désirées. Les statistiques démontrent que le nombre des « orphelins sociaux » loin de baisser, se maintient aux alentours de 180.0000 et ce malgré le très faible taux de natalité. Pratiquement, les parents de tous ces enfants socialement abandonnés, sont bien vivants, mais vivent dans la marge où règne la violence et d’où on sort soit vers le milieu du crime, soit – au meilleur cas – vers l’aide sociale. Et l’Eglise ? Eh bien, plus il y a de misère, d’obscurantisme et de malheur – plus sa clientèle est nombreuse.

Teresa JAKUBOWSKA
RACJA (RAISON de la Gauche polonaise)
Vice-presidente et porte-parole du parti janvier 2008

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